Victor HUGO (1802-1885) : Satan pardonné

(IV)

Cent fois, cent fois, cent fois, j'en répète l'aveu,
J'aime ! Et Dieu mes torture, et voici mon blasphème,
Voici ma frénésie et mon hurlement : j'aime !
J'aime, à faire trembler les cieux ! – Quoi ! c'est en vain !
Oh ! c'est là l'inouï, l'horrible, le divin,
De se dresser, d'ouvrir des ailes insensées,
De s'attacher, sanglant, à toutes les pensées
Qu'on peut saisir, avec des cris, avec des pleurs,
De sonder les terreurs, de sonder les douleurs,
Toutes, celles qu'on souffre et celles qu'on invente,
De parcourir le cercle entier de l'épouvante,
Pour retomber toujours au même désespoir !
Dieu veut que l'homme las s'endorme, il fait le soir ;
Il creuse pour la taupe une chambre sous terre ;
Il donne au singe, à l'ours, au lynx, à la panthère,
L'âpre hospitalité des antres et des monts ;
Aux baleines les mers, aux crapauds les limons,
Les roseaux aux serpents secouant leurs sonnettes ;
Il fait tourner autour des soleils les planètes
Et dans la blanche main des vierges les fuseaux ;
Il entre dans les nids, touche aux petits oiseaux,
Et dit : La bise vient, j'épaissirai leurs plumes ;
Il laisse l'étincelle échapper aux enclumes,
Et lui permet de fuir, joyeuse, les marteaux ;
Il montre son grand ciel aux lions de l'Athos ;
Il étale dans l'aube, ainsi que des corbeilles,
Sous des flots de rayons, les printemps pleins d'abeilles ;
Sa grandeur pour le monde en bonté se résout.
Une vaste lueur ardente embrase tout,
De l'archange à la brute et de l'astre à la pierre,
Croise en forêt de feu ses rameaux de lumière,
Va, vient, monte, descend, féconde, enflamme, emplit,
Combat l'hiver liant les fleuves dans leur lit,
Et lui fait lâcher prise, et rit dans toute chose,
Luit mollement derrière une feuille de rose,
Chauffe l'énormité sidérale des cieux,
Brille, et, de mon côté, prodige monstrueux,
Ce flamboiement se dresse en muraille de glace !

Oui, la création heureuse s'entrelace
Tout entière, clartés et brume, esprit et corps,
Dans le Dieu bon, avec d'ineffables accords ;
L'être le plus souillé retrouve l'innocence
Dans sa toute tendresse et sa toute puissance ;
Moi seul, moi le maudit, l'incurable apostat,
Je m'approche de Dieu sans autre résultat
Que de faire gronder vaguement le tonnerre !
Dieu veut que cet essaim d'atomes le vénère,
Il leur demande à tous leur coeur, leur chant, leur fruit,
Leur parfum, leur prière ; à moi rien, de la nuit.
Ô misère sans fond ! Écoutez ceci, sphères,
Étoiles, firmaments, ô vieux soleils, mes frères,
Vers qui monte en pleurant mon douloureux souhait,
Cieux, azurs, profondeurs, splendeurs, – l'amour me hait ! –

DIEU PARLE DANS L'INFINI :

– Non, je ne te hais point !…………………………..

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