Vincent VOITURE (1597-1648) : Regrets sur la mort du Rondeau

Pleurez mes yeux, et vous fondez en eau,
Toute ma joie est enclose au tombeau.
Un jeune enfant, ma chère nourriture
Vient d'être mis dans cette sépulture.
Qui le croirait ! c'est le petit Rondeau.
Je fus son père, et sa mère Isabeau.
Ô vous jadis qui le vîtes si beau,
Chaste Julie, après cette aventure,
Pleurez.

Et toi, Phébus, trace de ton pinceau
Dessus sa tombe un superbe tableau,
Où soient dépeints en moult belle figure
Les plus hauts faits du feu petit Voiture ;
Pour vous, passants, voyant cet écriteau,
Pleurez.

Vincent VOITURE (1597-1648) : Vous de qui l'oeil est mon vainqueur

Vous de qui l'oeil est mon vainqueur ;
Belle qui causastes l'orage,
Qui soufla premier en mon coeur,
Les feux de l'Amoureuse rage.
Dans l'ardent brasier qui m'outrage,
Vous ne sçauriez plus me garder,
Si vous ne me donnez pour gage,
Ce que je n'ose demander.

Je ne souhaite le bonheur,
D'avoir un Empire en partage,
Ny les pompes de cet honneur,
A qui le Monde fait hommage.
Toutes les richesses du Tage
Je ne pretens pas posseder :
Et j'estimerois d'avantage,
Ce que je n'ose demander.

Comment puis-je voir la douceur,
Qu'Amour a peinte en ce Visage ?
Les feux de cet oeil ravisseur,
La grace de ce beau Corsage ?
Cette belle et divine Image,
A qui toute autre doit ceder ?
Sans desirer en mon courage,
Ce que je n'ose demander.

Mon respect, et vostre rigueur,
Retiennent ma langue trop sage :
Mais le mal causant ma langueur,
Par mes yeux a trouvé passage.
Ils vont pour mon coeur en message,
Et quand j'ose vous regarder,
Ils demandent en leur langage,
Ce que je n'ose demander.

Vincent VOITURE (1597-1648) : Ballade

Toy qu'une étoile favorable
Retient au gré de ses desirs,
Dans cette ville desirable
Où demeurent tous les plaisirs ;
Chasse la tristesse importune,
Pren le temps pendant qu'il est tien,
Jouïs de ta bonne fortune,
Mange mon loup, mange mon chien.

Les plaisirs sont suivis de peines,
Et qui peut s'assurer qu'un jour
Il n'yra pas dans les Ardennes,
Ou dans le fons de Luxembour ?
C'est la loy de nôtre naissance
De sentir le mal et le bien,
Tandis qu'il est en ta puissance,
Mange mon loup, mange mon chien.

Le temps qui toute chose efface,
Par qui tout est ensevely,
Semble user de la même audace
Du Maître de Corbinelly,
Aux Roys, aux Reynes, aux Princesses,
Il dit d'un sévère maintien,
Use vîte de tes richesses,
Mange mon loup, mange mon chien.

Beauté juste, sage et sévère,
Dont les yeux peuvent tout charmer,
Marquise que chacun révere
Et qu'aucun n'oseroit aymer,
Digne d'avoir sous ton Empire
Cent mille coeurs comme le mien,
Permets que je te puisse dire
Mange mon loup, mange mon chien.

Je voudrois bien, prodigue d'ambre
Qui coute icy beaucoup d'argent,
T'en remplir toute cette chambre,
Où l'on voit un Triton nageant ;
Mais une raison conveincante
Ne veut pas que j'en face rien ;
Pren donc ces Turrons d'Alicante,
Mange mon loup, mange mon chien.

Pour moy, qui, comme Promethée
Me sens déchirer nuit et jour,
Et voy mon ame becquetée
D'un insatiable vautour,
Je dis à cet oyseau funeste,
A qui mon coeur sert d'entretien,
Achève tôt ce qui me reste,
Mange mon loup, mange mon chien.

Je n'ai pû m'empêcher d'écrire ;
Mais si par un mauvais succès,
De cecy, qui n'est que pour rire,
L'on vient à vous faire un procês ;
Interrogez sur ces Affaires
Riés comme Saint Adrien,
Et dites à vos Commissaires,
Mange mon loup, mange mon chien.

Vincent VOITURE (1597-1648) : L'Amour sous sa loy

L'Amour sous sa loy
N'a jamais eu d'Amant plus heureux que moy ;
Benit soit son flambeau,
Son carquois, son bandeau,
Je suis amoureux,
Et le Ciel ne voit point d'Amant plus heureux.

Mes jours et mes nuits
Ont bien peu de repos, et beaucoup d'ennuis ;
Je me meurs de langueur,
J'ay le feu dans le coeur,
Je suis amoureux,
Et le Ciel ne voit point d'Amant plus heureux.

Mortels déplaisirs,
Qui venez traverser mes justes desirs,
Je ne crains point vos coups,
Car, enfin, malgré vous,
Je suis amoureux,
Et le Ciel ne voit point d'Amant plus heureux.

A tous ses martyrs
L'Amour donne en leurs maux de secrets plaisirs ;
Je cheris ma douleur,
Et dedans mon malheur,
Je suis amoureux,
Et le Ciel ne voit point d'Amant plus heureux.

Les yeux qui m'ont pris,
Payeroient tous mes maux avec un soûris,
Tous leurs traits me sont doux,
Mesme dans leur courroux,
Je suis amoureux,
Et le Ciel ne voit point d'Amant plus heureux.

Cloris eut des Cieux,
En naissant, la faveur et l'amour des Dieux,
Je la veux adorer,
Et sans rien esperer,
J'en suis amoureux,
Et le Ciel ne voit point d'Amant plus heureux.

Souvent le dépit,
Peut bien, pour quelque temps, changer mon esprit,
Je maudis sa rigueur,
Mais au fond de mon coeur,
J'en suis amoureux,
Et le Ciel ne voit point d'Amant plus heureux.

Estant dans les fers
De la belle Cloris, je chantay ces vers ;
Maintenant d'un sujet
Mille fois plus parfait,
Je suis amoureux,
Et le Ciel ne voit point d'Amant plus heureux.

La seule beauté,
Qui soit digne d'amour, tient ma liberté,
Et je puis desormais
Dire mieux que jamais,
Je suis amoureux,
Et le Ciel ne voit point d'Amant plus heureux.

Vincent VOITURE (1597-1648) : Dedans ces prés herbus et spacieux

Dedans ces prés herbus et spacieux,
Où mille fleurs semblent sourire aux Cieux,
Je viens blessé d'une atteinte mortelle
Pour soulager le mal qui me martèle,
Et divertir mon esprit par mes yeux.

Mais contre moi mon coeur séditieux
Me donne plus de pensers soucieux
Que l'on ne voit de brins d'herbe nouvelle
Dedans ces prés.

De ces tapis le pourpre précieux,
De ces ruisseaux le bruit délicieux,
De ces vallons la grâce naturelle,
Blesse mes sens, me gêne et me bourelle,
Ne voyant pas ce que j'aime le mieux
Dedans ces prés.

Vincent VOITURE (1597-1648) : À une Demoiselle qui avait les manches

de sa chemise retroussées et sales

Vous qui tenez incessamment
Cent amants dedans votre manche,
Tenez-les au moins proprement,
Et faites qu'elle soit plus blanche.

Vous pouvez avecque raison,
Usant des droits de la victoire,
Mettre vos galants en prison ;
Mais qu'elle ne soit pas si noire !

Mon coeur qui vous est si dévot,
Et que vous réduisez en cendre,
Vous le tenez dans un cachot,
Comme un prisonnier qu'on va pendre.

Est-ce que brûlant nuit et jour,
Je remplis ce lieu de fumée,
Et que le feu de mon amour
En a fait une cheminée ?

Vincent VOITURE (1597-1648) : Quand Iris aux beaux yeux

Quand Iris aux beaux yeux,
Paroist en quelques lieux,
Il n'est coeur qui ne tremble,
C'est l'honneur de la Cour,
C'est la gloire d'Amour,
Et les Vertus ensemble.

On ne peut pas si-tost,
Bien louër comme il faut,
De la grande Duchesse
La grace et la bonté ;
Sa moindre qualité
Est celle de Princesse.

Quand des bords d'Orient,
L'Aurore en sousriant,
Sa lumiere r'appelle,
Elle n'esgale pas,
Avec tous ses appas,
Ceux de Mademoiselle.

La belle Combalet
A la bouche d'oeillet,
Les yeux de vive flame ;
Le courage d'un Roy,
Et l'esprit comme moy,
Quand Apollon m'enflamme.

Le Ciel, sans changement,
En feroit aysément
Une Reyne parfaite,
Quelque jour tous les Roys,
Vivront dessous ses lois,
Dans l'Isle qu'elle a faite.

Jamais l'oeil du Soleil,
Ne vit rien de pareil,
Ni si plein de delices ;
Rien si digne d'amour,
Si ce ne fut le jour,
Que nasquit Artenice.

Quand les Dieux eurent fait,
Le chef-d'oeuvre parfait,
Que Julie on appelle,
Minerve qui la vit,
En pleura de dépit,
Et se trouva moins belle.

L'Amour armé de traits,
Avec tous ses attraits,
N'en a point qui me pique ;
Et je crains plus cent fois,
Les charmes et la voix
De la belle Angelique.

Vincent VOITURE (1597-1648) : Le Soleil ne voit icy ba

Le Soleil ne voit icy bas
Rien qui ne cede aux doux appas
Dont Caliste nous ensorcelle,
Son air n'est pas d'une mortelle,
Sa bouche, ses mains, ny ses bras.

Ses beaux yeux causent cent trespas,
Ils esclairent tous ces climats,
Et portent en chaque prunelle
Le Soleil.

Tout son corps est fait par compas,
La grace accompagne ses pas ;
En fin Venus n'est pas si belle,
Et n'a pas si bien faites qu'elle
Les beautez qui ne voyent pas
Le Soleil.

Vincent VOITURE (1597-1648) : Sous un habit de fleurs, la Nymphe que j'adore

Sous un habit de fleurs, la Nymphe que j'adore,
L'autre soir apparut si brillante en ces lieux,
Qu'à l'éclat de son teint et celui de ses yeux,
Tout le monde la prit pour la naissante Aurore.

La Terre, en la voyant, fit mille fleurs éclore,
L'air fut partout rempli de chants mélodieux,
Et les feux de la nuit pâlirent dans les Cieux,
Et crurent que le jour recommençait encore.

Le Soleil qui tombait dans le sein de Thétis,
Rallumant tout à coup ses rayons amortis,
Fit tourner ses chevaux pour aller après elle.

Et l'Empire des flots ne l'eût su retenir ;
Mais la regardant mieux, et la voyant si belle,
Il se cacha sous l'onde et n'osa revenir.

Vincent VOITURE (1597-1648) : Belles fleurs, dont je voy ces jardins embellis

Belles fleurs, dont je voy ces jardins embellis,
Chastes Nymphes, l'Amour et le soin de l'Aurore,
Innocentes beautez que le Soleil adore,
Dont l'éclat rend la Terre et les Cieux embellis.

Allez rendre l'hommage au beau teint de Philis,
Nommez-la vostre Reine, et confessez encore,
Qu'elle est plus éclattante et plus belle que Flore,
Lors qu'elle a plus d'oeillets, de roses, et de lis.

Quittez donc sans regret ces lieux et vos racines,
Pour voir une beauté, dont les graces divines,
Blessent les coeurs des Dieux d'inévitables coups ;

Et ne vous faschez point si vous mourez pour elle,
Aussi-bien la cruelle
Fera bientost mourir tout le monde apres vous.