Vincent VOITURE (1597-1648) : Chanson

Les demoiselles de ce temps
Ont depuis peu beaucoup d'amans,
On dit qu'il n'en manque à personne,
L'année est bonne.

Nous avons veû les ans passez,
Que les galans estoient glacez ;
Mais maintenant tout en foisonne,
L'année est bonne.

Le temps n'est pas bien loin encor
Qu'ils se vendoient au poids de l'or,
Et pour le present on les donne,
L'année est bonne.

Le soleil de nous rapproché,
Rend le monde plus échauffé ;
L'amour regne, le sang bouillonne,
L'année est bonne.

Vincent VOITURE (1597-1648) : Des portes du matin l'Amante de Céphale

Des portes du matin l'Amante de Céphale,
Ses roses épandait dans le milieu des airs,
Et jetait sur les cieux nouvellement ouverts
Ces traits d'or et d'azur qu'en naissant elle étale,

Quand la Nymphe divine, à mon repos fatale,
Apparut, et brilla de tant d'attraits divers,
Qu'il semblait qu'elle seule éclairait l'Univers
Et remplissait de feux la rive Orientale.

Le Soleil se hâtant pour la gloire des Cieux
Vint opposer sa flamme à l'éclat de ses yeux,
Et prit tous les rayons dont l'Olympe se dore.

L'Onde, la terre et l'air s'allumaient alentour
Mais auprès de Philis on le prit pour l'Aurore,
Et l'on crut que Philis était l'astre du jour.

Vincent VOITURE (1597-1648) : Epitaphe

Ci gist un petit garçonnet
Qui mourut par les mains cruelles
De deux mechantes demoiselles
Sur le chemin de Bagnolet.

Mais son trepas fut glorieux
Autant que sa mort fut cruelle,
Puisqu'il mourut devant les yeux
De la princesse la plus belle
Qui fust jamais dessous les cieux.

Vincent VOITURE (1597-1648) : Pour vos beaux yeux et vostre beau visage

Pour vos beaux yeux et vostre beau visage,
Et la douceur de ce divin langage
Dont vous tenez tout le monde enchanté,
Cloris, on doit souffrir vostre fierté,
Et prés de vous avoir moins de courage.

Il est donc vray, que je ne fus pas sage,
De ne pouvoir endurer un outrage,
Moy que l'Amour tient si bien arresté
Pour vos beaux yeux.

A tout souffrir desormais je m'engage,
Et dans les fers d'un eternel servage,
Et les rigueurs de vostre cruauté,
Je chanteray vostre extrême beauté,
Et je ferois mille fois davantage
Pour vos beaux yeux.

Vincent VOITURE (1597-1648) : Lors qu'avecque deux mots que vous daignâtes dire

Lors qu'avecque deux mots que vous daignâtes dire,
Vous sûtes arrêter mes peines pour jamais,
Et qu'après m'avoir fait endurer le martyre,
Vous m'ouvrîtes les Cieux, et me mîtes en paix.

Mille attraits, dont encor le souvenir me touche,
Couvrirent à mes yeux vôtre extrême rigueur,
Tous les charmes d'Amour furent sur vôtre bouche,
Et tous ses traits aussi passèrent en mon coeur.

Vous prîtes tout à coup une beauté nouvelle,
Toute pleine d'éclat, de rayons, et de feux ;
Bons Dieux ! ha que ce soir mes yeux vous virent belle,
Et que vos yeux ce soir me virent amoureux !

Le Pasteur qui jugea les trois Déesses nues,
Ne vit point à la fois tant de charmes secrets,
De divines beautés, de grâces inconnues,
Que j'en vis éclater en vos moindres attraits.

Je crois qu'en ce moment la Reine de Cythère,
Sans pas un de ses fils se trouva dans les Cieux,
Et que tous les Amours abandonnant leur Mère,
Etaient dedans mon âme, ou bien dedans vos yeux.

Ils brillaient dans vos yeux, et brûlaient dans mon âme,
Perçant d'un si beau feu les ombres d'alentour.
Que je vivais heureux au milieu de la flamme !
Et que j'avais de joie aussi bien que d'amour !

Depuis, ils ont toujours gardé la même place,
Admirant vos beautés et mon extrême foi ;
Et quoi que vous fassiez, Aminte, ou que je fasse,
Je les vois tous en vous, et je les sens en moi.

Eux qui faisaient brûler le Ciel, la Terre et l'Onde,
Avecque tous leurs feux embrasent mon désir,
Et laissent en repos tout le reste du monde,
Pour me faire la guerre avec plus de loisir.

Tandis qu'ils vont doublant mes peines rigoureuses,
Tous les autres captifs ont du soulagement,
Et l'air n'est plus troublé de plaintes amoureuses,
De pleurs, ni de regrets, que par moi seulement.

Echo ne languit plus d'une flamme inutile,
Daphné ne brûle plus le bel Astre du jour,
Et si le cours d'Alphée est encore en Sicile,
Ce n'est que par coutume, et non pas par amour.

Diane aux yeux de Pan n'a plus rien d'estimable,
Neptune n'aime plus les Nymphes de la mer,
Et comme en l'Univers vous êtes seule aimable,
Je suis le seul aussi qui sache bien aimer.

Vincent VOITURE (1597-1648) : Stances – sur une Dame…

sur une Dame, dont la juppe
fut retroussée
en versant dans un carrosse, à la campagne.

Philis, je suis dessous vos loix,
Et sans remede à cette fois,
Mon ame est vostre prisonniere :
Mais sans justice et sans raison,
Vous m'avez pris par le derriere,
N'est-ce pas une trahison ?

Je m'estois gardé de vos yeux
Et ce visage gracieux,
Qui peut faire paslir le nostre ;
Contre moy n'ayant point d'appas,
Vous m'en avez fait voir un autre,
De quoy je ne me gardois pas.

D'abord il se fit mon vainqueur,
Ses attraits percerent mon coeur,
Ma liberté se vit ravie,
Et le méchant en cet estat,
S'estoit caché toute sa vie,
Pour faire cet assassinat.

Il est vray que je fus surpris,
Le feu passa dans mes espris :
Et mon coeur autresfois superbe,
Humble se rendit à l'Amour,
Quand il vit vostre cu sur l'herbe,
Faire honte aux rayons du jour.

Le Soleil confus dans les Cieux,
En le voyant si radieux,
Pensa retourner en arriere,
Son feu ne servant plus de rien ;
Mais ayant veu vostre derriere,
Il n'osa plus montrer le sien.

En découvrant tant de beautez,
Les Sylvains furent enchantez,
Et Zephyre voyant encore
D'autres appas que vous avez ;
Mesme en la presence de Flore,
Vous baisa ce que vous sçavez.

La Rose la Reine des fleurs,
Perdit ses plus vives couleurs,
De crainte l'oeillet devint blesme ;
Et Narcisse alors convaincu,
Oublia l'amour de soy-mesme,
Pour se mirer en vostre cu.

Aussi rien n'est si precieux,
Et la clarté de vos beaux yeux,
Vostre teint qui jamais ne change,
Et le reste de vos appas,
Ne meritent point de loüange,
Qu'alors qu'il ne se montre pas.

On m'a dit qu'il a des defaux
Qui me causeront mille maux,
Car il est farouche à merveilles
Il est dur comme un diamant,
Il est sans yeux et sans oreilles,
Et ne parle que rarement.

Mais je l'aime, et veux que mes vers,
Par tous les coins de l'Univers,
En facent vivre la memoire ;
Et ne veux penser desormais
Qu'à chanter dignement la gloire
Du plus beau Cu qui fut jamais.

Philis, cachez bien ses appas,
Les mortels ne dureroient pas,
Si ces beautez estoient sans voiles ;
Les Dieux qui regnent dessus nous,
Assis là haut sur les Estoilles,
Ont un moins beau siege que vous.

Vincent VOITURE (1597-1648) : Tout beau corps, toute belle image

Tout beau corps, toute belle image
Sont grossiers auprès du visage
Que Philis a receu des cieux,
Sa bouche, son ris et ses yeux
Mettent tous les coeurs au pillage.

Sa gorge est un divin ouvrage,
Rien n'est si droit que son corsage,
En fin elle a, pour dire mieux,
Tout beau.

Parmy tout, ce qui plus m'engage,
C'est un certain petit passage,
Qui vermeil et delicieux,
Mais ce secret est pour les Dieux ;
Ma plume, changez de langage,
Tout beau.

Vincent VOITURE (1597-1648) : Ma foi, c'est fait de moi …

Ma foi, c'est fait de moi. Car Isabeau
M'a conjuré de lui faire un rondeau.
Cela me met en une peine extrême.
Quoi treize vers : huit en eau, cinq en ème !
Je lui ferais aussitôt un bateau.

En voilà cinq pourtant en un monceau.
Faisons-en huit, en invoquant Brodeau,
Et puis mettons : par quelque stratagème.
Ma foi, c'est fait.

Si je pouvais encor de mon cerveau
Tirer cinq vers, l'ouvrage serait beau.
Mais cependant je suis dedans l'onzième,
Et si, je crois que je fais le douzième.
En voilà treize ajusté au niveau.
Ma foi, c'est fait !

Vincent VOITURE (1597-1648) : Nostre Aurore vermeille

Nostre Aurore vermeille
Sommeille,
Qu'on se taise à l'entour,
Et qu'on ne la resveille
Que pour donner le jour.

Vostre beauté divine,
Assassine
Nos coeurs par ses beaux yeux,
C'est la belle Lucine,
Le chef-d'oeuvre des Cieux.

En vous, belle Julie,
S'allie
La Grace et la bonté,
Et la Vertu remplie
D'attraits et de beauté.

Vous estes accomplie,
Julie,
Plus belle que le jour,
Et chacun vous publie
L'ornement de la Cour.

La beauté d'Angelique
Est unique,
Et ses yeux nos vainqueurs,
Ont un secret magique
Pour gagner tous les coeurs.

Vincent VOITURE (1597-1648) : Je me meurs tous les jours en adorant Sylvie

Je me meurs tous les jours en adorant Sylvie,
Mais dans les maux dont je me sens perir,
Je suis si content de mourir,
Que ce plaisir me redonne la vie.

Quand je songe aux beautez, par qui je suis la proye
De tant d'ennuis qui me vont tourmentant,
Ma tristesse me rend content,
Et fait en moy les effets de la joye.

Les plus beaux yeux du monde ont jetté dans mon ame,
Le feu divin qui me rend bien-heureux,
Que je vive ou meure pour eux,
J'aime à brusler d'une si belle flame.

Que si dans cet estat quelque doute m'agite,
C'est de penser que dans tous mes tourmens,
J'ay de si grands contentemens,
Que cela seul m'en oste le merite.

Ceux qui font en aimant des plaintes éternelles,
Ne doivent pas estre bien amoureux,
Amour rend tous les siens heureux,
Et dans les maux couronne ses fidelles.

Tandis qu'un feu secret me brusle et me devore,
J'ay des plaisirs à qui rien n'est égal,
Et je vois au fort de mon mal
Les Cieux ouverts dans les yeux que j'adore.

Une divinité de mille attraits pourveuë,
Depuis longtemps tient mon coeur en ses fers,
Mais tous les maux que j'ay souffers,
N'esgalent point le bien de l'avoir veuë.