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Tristan CORBIERE (1845-1875) : Paris diurne

Vois aux cieux le grand rond de cuivre rouge luire,
Immense casserole où le Bon Dieu fait cuire
La manne, l'arlequin, l'éternel plat du jour.
C'est trempé de sueur et c'est poivré d'amour.

Les Laridons en cercle attendent près du four,
On entend vaguement la chair rance bruire,
Et les soiffards aussi sont là, tendant leur buire ;
Le marmiteux grelotte en attendant son tour.

Tu crois que le soleil frit donc pour tout le monde
Ces gras graillons grouillants qu'un torrent d'or inonde ?
Non, le bouillon de chien tombe sur nous du ciel.

Eux sont sous le rayon et nous sous la gouttière
À nous le pot-au-noir qui froidit sans lumière…
Notre substance à nous, c'est notre poche à fiel.

Ma foi j'aime autant ça que d'être dans le miel.

Tristan CORBIERE (1845-1875) : A l'éternel madame

Mannequin idéal, tête-de-turc du leurre,
Eternel Féminin ! … repasse tes fichus ;
Et viens sur mes genoux, quand je marquerai l'heure,
Me montrer comme on fait chez vous, anges déchus.

Sois pire, et fais pour nous la joie à la malheure,
Piaffe d'un pied léger dans les sentiers ardus.
Damne-toi, pure idole ! et ris ! et chante ! et pleure,
Amante ! Et meurs d'amour !… à nos moments perdus.

Fille de marbre ! en rut ! sois folâtre !… et pensive.
Maîtresse, chair de moi ! fais-toi vierge et lascive…
Féroce, sainte, et bête, en me cherchant un coeur…

Sois femelle de l'homme, et sers de Muse, ô femme,
Quand le poète brame en Ame, en Lame, en Flamme !
Puis – quand il ronflera – viens baiser ton vainqueur !

Tristan CORBIERE (1845-1875) : A l'Etna

Etna – j'ai monté le Vésuve …
Le Vésuve a beaucoup baissé :
J'étais plus chaud que son effluve,
Plus que sa crête hérissés …

– Toi que l'on compare à la femme …
– Pourquoi ? – Pour ton âge ? Ou ton âme
De caillou cuit ? … – Ça fait rêver …
– Et tu t'en fais rire à crever ! –

– Tu ris jaune et tousses : sans doute,
Crachant un vieil amour malsain ;
La lave coule sous la croûte
De ton vieux cancer au sein.

– Couchons ensemble, Camarade !
Là – mon flanc sur ton flanc malade :
Nous sommes frères, par Vénus,
Volcan ! …
Un peu moins … un peu plus …

Tristan CORBIERE (1845-1875) : Nature morte

Des coucous l'Angelus funèbre
A fait sursauter, à ténèbre,
Le coucou, pendule du vieux,

Et le chat-huant, sentinelle,
Dans sa carcasse à la chandelle
Qui flamboie à travers ses yeux.

– Ecoute se taire la chouette…
– Un cri de bois : C'est la brouette
De la Mort, le long du chemin …

Et, d'un vol joyeux, la corneille
Fait le tour du toit où l'on veille
Le défunt qui s'en va demain.

Tristan CORBIERE (1845-1875) : A un juvénal de lait

A grands coups d'avirons de douze pieds, tu rames
En vers… et contre tout – Hommes, auvergnats, femmes.

Tu n'as pas vu l'endroit et tu cherches l'envers.
Jeune renard en chasse… Ils sont trop verts – tes vers

C'est le vers solitaire. – On le purge. – Ces Dames
Sont le remède. Après tu feras de tes nerfs
Des cordes-à-boyau ; quand, guitares sans âmes,
Les vers te reviendront déchantés et soufferts.

Hystérique à rebours, ta Muse est trop superbe,
Petit cochon de lait, qui n'as goûté qu'en herbe,
L'âcre saveur du fruit encore défendu.

Plus tard, tu colleras sur papier tes pensées,
Fleurs d'herboriste, mais, autrefois ramassées…
Quand il faisait beau temps au paradis perdu.

Tristan CORBIERE (1845-1875) : Fleur d'art

Oui – Quel art jaloux dans Ta fine histoire !
Quels bibelots chers ! – Un bout de sonnet,
Un coeur gravé dans ta manière noire,
Des traits de cana à coups de stylet. –

Tout fier mon coeur porte à la boutonnière
Que tu lui taillas, un petit bouquet
D'immortelle rouge – Encor ta manière –
C'est du sang en fleur. Souvenir coquet.

Allons, pas de pleurs à notre mémoire !
– C'est la mâle-mort de l'amour ici –
Foin du myosotis, vieux sachet d'armoire !

Double femme, va !… Qu'un âne te braie !
Si tu n'étais fausse, eh serais-tu vraie ?…
L'amour est un duel : – Bien touché ! Merci.

Tristan CORBIERE (1845-1875) : Bonsoir

Et vous viendrez alors, imbécile caillette,
Taper dans ce miroir clignant qui se paillette
D'un éclis d'or, accroc de l'astre jaune, éteint.
Vous verrez un bijou dans cet éclat de tain.

Vous viendrez à cet homme, à son reflet mièvre
Sans chaleur… Mais, au jour qu'il dardait la fièvre,
Vous n'avez rien senti, vous qui – midi passé –
Tombez dans ce rayon tombant qu'il a laissé.

Lui ne vous connaît plus, Vous, l'Ombre déjà vue,
Vous qu'il avait couchée en son ciel toute nue,
Quand il était un Dieu ! … Tout cela – n'en faut plus. –

Croyez – Mais lui n'a plus ce mirage qui leurre.
Pleurez – Mais il n'a plus cette corde qui pleure.
Ses chants… – C'était d'un autre ; il ne les a pas lus.

Tristan CORBIERE (1845-1875) : A une camarade

Que me veux-tu donc, femme trois fois fille ?…
oi qui te croyais un si bon enfant !
– De l'amour?… – Allons : cherche, apporte, pille !
'aimer aussi, toi ! .., moi qui t'aimais tant.

Oh ! je t'aimais comme.. un lézard qui pèle
Aime le rayon qui cuit son sommeil…
L'Amour entre nous vient battre de l'aile :
– Eh ! qu'il s'ôte de devant mon soleil !

on amour, à moi, n'aime pas qu'on l'aime ;
endiant, il a peur d'être écouté…
C'est un lazzarone enfin, un bohème,
Déjeunant de jeûne et de liberté.

– Curiosité, bibelot, bricole ?…
C'est possible : il est rare – et c'est son bien –
ais un bibelot cassé se recolle ;
Et lui, décollé, ne vaudra plus rien ! …

Va, n'enfonçons pas la porte entr'ouverte
Sur un paradis déjà trop rendu !
Et gardons à la pomme, jadis verte,
Sa peau, sous son fard de fruit défendu.

Que nous sommes-nous donc fait l'un à l'autre ?…
– Rien… – Peut-être alors que c'est pour cela ;
– Quel a commencé? – Pas moi, bon apôtre !
Après, quel dira : c'est donc tout – voilà !

– Tous les deux, sans doute… – Et toi, sois bien sûre
Que c'est encor moi le plus attrapé :
Car si, par erreur, ou par aventure,
Tu ne me trompais.., je serais trompé !

Appelons cela : l'amitié calmée ;
Puisque l'amour veut mettre son holà.
N'y croyons pas trop, chère mal-aimée…
– C'est toujours trop vrai ces mensonges-là ! –

Nous pourrons, au moins, ne pas nous maudire
– Si ça t'est égal – le quart-d'heure après.
Si nous en mourons – ce sera de rire…
oi qui l'aimais tant ton rire si frais !

Tristan CORBIERE (1845-1875) : Déclin

Comme il était bien, Lui, ce Jeune plein de sève !
Apre à la vie O Gué !… et si doux en son rêve.
Comme il portait sa tête ou la couchait gaîment !
Hume-vent à l'amour !… qu'il passait tristement.

Oh comme il était Rien ! … – Aujourd'hui, sans rancune
Il a vu lui sourire, au retour, la Fortune,
Lui ne sourira plus que d'autrefois ; il sait
Combien tout cela coûte et comment ça se fait.

Son coeur a pris du ventre et dit bonjour en prose.
Il est coté fort cher… ce Dieu c'est quelque chose ;
Il ne va plus les mains dans les poches tout nu…

Dans sa gloire qu'il porte en paletot funèbre,
Vous le reconnaîtrez fini, banal, célèbre…
Vous le reconnaîtrez, alors, cet inconnu.

Tristan CORBIERE (1845-1875) : Pudentiane

Attouchez, sans toucher, On est dévotieuse,
Ni ne retient à son escient.
Mais On pâme d'horreur d'être : luxurieuse
De corps et de consentement !…

Et de chair… de cette oeuvre On est fort curieuse,
Sauf le vendredi – seulement :
Le confesseur est maigre… et l'extase pieuse
En fait : carême entièrement.

…Une autre se donne. – Ici l'On se damne –
C'est un tabernacle – ouvert – qu'on profane.
Bénitier où le serpent est caché !

Que l'Amour, ailleurs, comme un coq se chante…
CI-GIT ! La pudeur-d'-attentat le hante…
C'est la Pomme (cuite) en fleur de péché.