Théodore de BANVILLE (1823-1891) : Réalisme

Grâces, ô vous que suit des yeux dans la nuit brune
Le pâtre qui vous voit, par les rayons de lune,
Bondir sur le tapis folâtre des gazons,
Dans votre vêtement de toutes les saisons !
Et toi qui fais pâmer les fleurs quand tu respires,
Fleur de neige, ô Cypris ! toi, mère des sourires,
Dont le costume ancien, même après fructidor,
Se compose de lys avec des frisons d'or !
Et toi, rouge Apollon, dieu ! lumière ! épouvante !
Toi que Délos révère et que Ténédos vante,
Toi qui, dans ta fureur, lances au loin des traits
Et qu'à présent on force à faire des portraits,
Partisan des linons et des minces barèges,
Patron des fabricants d'ombrelles, qui protèges
Chryse, et qui ceins de feux la divine Cilla,
Regardez ce que font ces imbéciles-là !

Regardez ces farceurs en costume sylvestre !
Ils agitent leurs bras comme des chefs d'orchestre ;
Ils se sont tous grisés de bière chez Andler,
Et les voici qui vont graves, les yeux en l'air,
Rouges pourpres, dirait Mathieu, quant au visage,
Et curieux de voir un bout de paysage.
Ils plantent en cerceaux des manches à balais,
Et se disent : « Voilà des arbres, touchez-les ! »
Sur le bord d'un trottoir ils vident leur cuvette
En s'écriant : « La mer ! je vois une corvette ! »
Un singe passe au dos d'un petit Savoyard,
Ils murmurent : « Amis, saluons ce boyard ! »

Embusqués en troupeaux à l'angle de trois rues,
Sur les fronts des passants ils collent des verrues,
Puis, abordant leur homme avec un air poli :
« Monsieur, demandent-ils, ce nez est-il joli ?
Vous aimez les nez grecs, c'est là ce qui vous trompe !
Oh ! laissez-moi vous coudre à la place une trompe ! »
Celui-ci rencontrant Marinette ou Marton,
Lui met sur le visage un masque de carton ;
Celui-là vous arrête et vous souffle la panse,
Et répète : « Le beau n'est pas ce que l'on pense ! »
Bientôt, grâce à leurs soins d'artistes, autour d'eux
La foule a pris l'aspect d'un cauchemar hideux :
Ce ne sont qu'oriflans, caprimulges, squelettes,
Stryges entrechoquant leurs gueules violettes,
Mandragores, dragons, origes, loups-garous,
Tarasques ; c'est alors que le plus fort d'eux tous
Hurle, en s'échevelant comme un Ange rebelle :
« Par Ornans et le Doubs ! que la nature est belle ! »

Extasiés alors des sourcils à l'orteil,
Effarés, éblouis, prenant pour le soleil
La chandelle à deux sous que Margot leur allume,
Ils cherchent l'ébauchoir, les brosses ou la plume,
Et, comme Bilboquet pour le maire de Meaux,
Au lieu d'êtres humains, ils font des animaux
Encore non classés par les naturalistes :
Excusez-les, Seigneur, ce sont des réalistes !

Mais, puisqu'au lieu de lire un livre de crétin,
J'aime à sentir au bois les muguets et le thym ;
Puisque la foi nouvelle a des argyraspides
Qui heurtent leur fer-blanc ; puisque les moins stupides
De ce temps sont encor ceux qui tressent des lys,
Ô Sminthée aux cheveux de flamme, et toi, Cypris !
Puisque je ne suis pas, moi charmé dans vos fêtes,
De l'avis de Gozlan, sur ce que les poëtes
Durent un demi-siècle à peine ; puisque j'ai
Pour maîtres de bon sens Phyllis et Lalagé ;
Puisque j'aime bien mieux faire voler des bulles
De savon, que d'écrire une oeuvre aux Funambules,
Et puisque, même en grec, sans le père Brumoy,
Les Grecs valaient monsieur Chose, permettez-moi,
Au lieu de voir courir tous ces porteurs de chaînes,
De me coucher pensif sous l'ombrage des chênes !

Permettez-moi d'y vivre inutile, étendu
Sur l'herbe, m'enivrant d'un frisson entendu
Et d'admirer aussi la rose coccinelle,
Et d'aider seulement de ma voix fraternelle,
Cependant que rugit cette meute aux abois,
Le champignon sauvage à pousser dans les bois !

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : L'Hiver

Au bois de Boulogne, l'Hiver,
La terre a son manteau de neige.
Mille Iris, qui tendent leur piège,
Y passent comme un vif éclair.

Toutes, sous le ciel gris et clair,
Nous chantent le même solfège ;
Au bois de Boulogne, l'Hiver,
La terre a son manteau de neige.

Toutes les blancheurs de la chair
Y passent, radieux cortège ;
Les Antiopes de Corrège
S'habillent de martre et de vair
Au bois de Boulogne, l'Hiver.

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : La pêche

Le pêcheur, vidant ses filets,
Voit les poissons d'or de la Loire
Glacés d'argent sur leur nageoire
Et mieux vêtus que des varlets.

Teints encor des ardents reflets
Du soleil et du flot de moire,
Le pêcheur, vidant ses filets,
Voit les poissons d'or de la Loire.

Les beaux captifs, admirez-les !
Ils brillent sur la terre noire,
Glorifiant de sa victoire,
Jaunes, pourprés et violets,
Le pêcheur vidant ses filets.

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : Les théatres d'enfants

Bonsoir, chère Évohé. Comment vous portez-vous ?
Vous arrivez bien tard ! Comme vos yeux sont doux
Ce soir ! deux lacs du ciel ! et la robe est divine.
Quel écrin ! vous aimez Diaz, on le devine.
Vos poignets amincis sortent comme des fleurs
De cette mousseline aux replis querelleurs ;
Ce col simple est charmant, ce chapeau de peluche
Blanche, ce tour de tête avec son humble ruche,
Vous donnent, ma déesse, un air tout virginal,
Et chez vous Gavarni complète Juvénal.
Vous marcheriez sans bruit parmi les feuilles sèches,
Et si jamais l'enfant Éros manque de flèches,
Il vous demandera les cils de cet oeil noir.
Quel dommage qu'il soit déjà samedi soir,
Et qu'il faille chanter, ô ma Muse folâtre !
Car je vous aurais dit: " Le feu brille dans l'âtre,
La verte salamandre y sautille en rêvant ;
Laissons tomber la pluie et soupirer le vent,
Car les sophas sont doux loin des regards moroses,
Et nos verres de vin sont pleins de rayons roses. "
Mais Karr peut seul flâner aux grèves d'Étretat.
Un dieu ne nous fit pas ces loisirs: notre état,
C'est de fouetter au sang, comme Croquemitaine,
Tous les petits vauriens, d'une façon hautaine.
Nous leur faisons bien peur ! Heureusement je vois
Que mon Croquemitaine, avec sa grosse voix,
Avale à belles dents les bonbons aux pistaches,
Porte des bas à jour et n'a pas de moustaches.
La moustache irait mal avec sa douce peau.
Mais nous perdons du temps ! Jetez là ce chapeau,
La robe, les jupons; tirez cette baleine,
Ce bas de cachemire avec sa blanche laine ;
Otez ce joyau d'or et ce petit collier.
Il faut, ma chère enfant, vous mettre en cavalier.
Nous allons dans un bouge où, tout le long du drame,
L'on est fort exposée en costume de femme.
Passez ce pantalon et ces bottines, qui
Viennent de chez Renard et de chez Sakoski ;
Cachez votre beau sein dans un gilet bien juste.
Ce frac va déguiser tous les trésors du buste.
Bien. Maintenant, prenez, comme les plus ardents,
Le twine sur le bras et le cigare aux dents;
Faites mordre à propos par l'épingle inhumaine
Vos cheveux d'or. C'est tout. Venez, et Dieu nous mène !
Le Tartare des Grecs, où le cruel Typhon
Les cent gueules en feu paraît encor bouffon ;
Tobolsk, la rue aux Ours, qui n'a pas de Philistes,
L'enfer, où pleureront les matérialistes,
La Thrace aux vents glacés, les monts Hymalaïa,
L'hôtel des Haricots, Saint-Cloud, Batavia,
Mourzouk, où l'on rôtit l'homme comme une dinde,
Les mines de Norwège et les grands puits de l'Inde,
Asiles du serpent et du caméléon,
L'Etna, Botany-Bay, l'Islande et l'Odéon
Sont des Édens charmants et des pays du Tendre,
A côté de l'endroit où nous allons nous rendre.
Nulle part, fût-ce même au fond de la Cité,
L'Impudeur, la Débauche et la Lubricité,
La Luxure au front blanc creusé de cicatrices,
Et le Libertinage avec ses mille vices,
Ne dansèrent en choeur ballets plus triomphants !
C'est ce que l'on appelle un Théâtre d'enfants.
Figure-toi, lecteur, une boîte malsaine ;
Des lauriers de papier couronnent l'avant-scène,
Et vous voyez se tordre avec un air moqueur
Des camaïeus bleu tendre à soulever le coeur.
Quatre violons faux grincent avec la flûte,
La clarinette beugle, et dans leur triste lutte
Le cornet à piston survient tout essoufflé,
Comme un cheval boiteux pris dans un champ de blé,
Et qui, les yeux hagards, s'enfuit avec démence.
Mais le rideau se lève et la pièce commence.
Des petits malheureux affublés d'oripeaux,
Infirmes, rabougris, et suant dans leurs peaux,
Récitent une prose à crier: " A la garde ! "
Et brament des couplets d'une voix nasillarde.
La scrofule a détruit les ailes de leur nez ;
Leur joue est molle et tombe en plis désordonnés ;
Les yeux tout chassieux prennent des tons d'absinthe,
Et l'épine dorsale a l'air d'un labyrinthe.
Ils sautent au hasard comme de petits faons.
Vous, homme simple et bon, rien qu'à voir ces enfants,
Estropiés sans doute et battus par leurs maîtres,
Vous les plaignez déjà, ces pauvres petits êtres !
Mais un monsieur bien mis, un abonné du lieu,
Qui hante la coulisse et fait le Richelieu,
Vous apprend que ces nains, dont la race fourmille,
Ont cinquante ans et sont des pères de famille.
Ils grisonnent; ils sont comme vous, chers lecteurs,
Gardes nationaux, poëtes, électeurs,
Et portent des faux cols; c'est le vice précoce
Qui les a desséchés comme un pois dans sa cosse ;
Leur femme, déjà vieille, élève un rossignol,
Et l'un d'eux est orné de quelque ordre espagnol.
A ces mots, voyant clair dans ce honteux arcane,
Honnête citadin, vous prenez votre canne,
Et le sage parti, trois fois sage en effet,
De fuir en maudissant le maire et le préfet,
A moins que, comme nous, aimant l'allégorie,
Vous ne restiez pour voir la fantasmagorie.
C'est un spectacle heureux et d'un effet hardi.
Il ne vous montre pas la lune en plein midi,
Mais il donne le droit d'éteindre les chandelles.
L'amour est libre alors et vole à tire-d'ailes,
Et l'on peut souhaiter un endroit écarté
Où de n'être pas chaise on ait la liberté.
Serrez-vous contre moi, chère Évohé, ma muse !
Voici l'heure où bientôt l'habit qui les abuse
Va devenir utile, abominablement.
Trois fois heureux encor si ce déguisement,
A dessein médité pour ce moment critique,
Peut éloigner de vous ce public éclectique!
Donc, à ces cris que pousse en mourant la vertu,
Honteuse de mourir sans avoir combattu,
Au bruit de ces soupirs qu'un faible écho répète,
Sauvons-nous au hasard sans tambour ni trompette !
Allons chez nous, ma mie, ô ma Muse à l'oeil bleu !
Et, la main dans la main, lisons au coin du feu,
Cependant qu'au dehors le vent siffle et détonne,
Les Chants du crépuscule et Les Feuilles d'automne.
Car, tandis que là-bas l'enfance, sous le fouet,
A de honteux vieillards sert de honteux jouet,
Il est doux de revoir, dans les odes écloses,
Les beaux petits enfants sourire avec les roses,
Et la mère au beau front pour ce charmant essaim
Répandre sans compter les perles de son sein ;
Et d'écouter en soi chanter avec les heures
L'harmonieux concert des voix intérieures !

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : Rondeau : A Églé

Entre les plis de votre robe close
On entrevoit le contour d'un sein rose,
Des bras hardis, un beau corps potelé,
Suave, et dans la neige modelé,
Mais dont, hélas ! un avare dispose.

Un vieux sceptique à la bile morose
Médit de vous et blasphème, et suppose
Qu'à la nature un peu d'art s'est mêlé
Entre les plis.

Moi, qu'éblouit votre fraîcheur éclose,
Je ne crois pas à la métamorphose.
Non, tout est vrai ; mon coeur ensorcelé
N'en doute pas, blanche et rieuse Églé,
Quand mon regard, comme un oiseau, se pose
Entre les plis.

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : La chanson de ma mie

L'eau, dans les grands lacs bleus
Endormie,
Est le miroir des cieux :
Mais j'aime mieux les yeux
De ma mie.

Pour que l'ombre parfois
Nous sourie,
Un oiseau chante au bois :
Mais j'aime mieux la voix
De ma mie.

La rosée, à la fleur
Défleurie
Rend sa vive couleur :
Mais j'aime mieux un pleur
De ma mie.

Le temps vient tout briser.
On l'oublie.
Moi, pour le mépriser,
Je ne veux qu'un baiser
De ma mie.

La rose sur le lin
Meurt flétrie ;
J'aime mieux pour coussin
Les lèvres et le sein
De ma mie.

On change tour à tour
De folie :
Moi, jusqu'au dernier jour,
Je m'en tiens à l'amour
De ma mie.

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : Préface

Élite du monde élégant,
Qui fuis le boulevard de Gand,
O troupe élue,
Pour nous suivre sur ce tréteau
Où plane l'esprit de Wateau,
Je te salue !

Te voilà ! Nous pouvons encor
Te dévider tout le fil d'or
De la bobine !
En un rêve matériel,
Nous te montrerons Ariel
Et Colombine.

Dans notre parc aérien
S'agite un monde qui n'a rien
Su de morose:
Bouffons que l'Amour, pour son jeu,
Vêtit de satin rayé, feu,
Bleu-ciel et rose !

Notre poême fanfaron,
Qui dans le pays d'Obéron
Toujours s'égare,
N'est pas plus compliqué vraiment
Que ce que l'on songe en fumant
Un bon cigare.

Tu jugeras notre savoir
Tout à l'heure, quand tu vas voir
La pantomime.
Je suis sûr que l'Eldorado
Où te conduira Durandeau
Sera sublime.

Car notre Thalie aux yeux verts,
Qui ne se donne pas des airs
De pédagogue,
A tout Golconde en ses écrins :
Seulement, cher public, je crains
Pour son prologue !

Oui ! moi qui rêve sous les cieux,
Je fus sans doute audacieux
En mon délire,
D'oser dire à l'ami Pierrot :
Tu seras valet de Marot,
Porte ma lyre !

Mais, excusant ma privauté,
N'ai-je pas là, pour le côté
Métaphysique,
Paul, que Molière eût observé ?
Puis voici Kelm, et puis Hervé
Fait la musique !

Berthe, Lebreton, Mélina,
Avec Suzanne Senn, qui n'a
Rien de terrestre,
Dansent au fond de mon jardin
Parmi les fleurs, et Bernardin
Conduit l'orchestre !

Écoute Louisa Melvil !
N'est-ce pas un ange en exil
Que l'on devine
Sous les plis du crêpe flottant,
Lorsqu'elle chante et qu'on entend
Sa voix divine ?

Ravit-elle pas, front vermeil,
Avec ses cheveux de soleil
Lissés en onde,
Le paysage triomphant,
Belle comme Diane enfant,
Et blanche ! et blonde !

Pour ces accords et pour ces voix,
Pour ces fillettes que tu vois,
Foule choisie,
Briller en leur verte saveur,
Daigne accueillir avec faveur
Ma poésie !

Car, sinon mes vers, peu vantés !
Du moins tous ces fronts inventés
Avec finesse,
Comme en un miroir vif et clair,
Te feront entrevoir l'éclair
De la jeunesse !

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : Les torts du cygne

Comme le Cygne allait nageant
Sur le lac au miroir d'argent,
Plein de fraîcheur et de silence,
Les Corbeaux noirs, d'un ton guerrier,
Se mirent à l'injurier
En volant avec turbulence.

Va te cacher, vilain oiseau !
S'écriaient-ils. Ce damoiseau
Est vêtu de lys et d'ivoire !
Il a de la neige à son flanc !
Il se montre couvert de blanc
Comme un paillasse de la foire!

Il va sur les eaux de saphir,
Laid comme une perle d'Ophir,
Blanc comme le marbre des tombes
Et comme l'aubépine en fleur !
Le fat arbore la couleur
Des boulangers et des colombes !

Pour briller sur ce promenoir,
Que n'a-t-il adopté le noir !
Un fait des plus élémentaires,
C'est que le noir est distingué.
C'est propre, c'est joli, c'est gai ;
C'est l'uniforme des notaires.

Cuisinier, garde ton couteau
Pour ce Gille, cher à Wateau !
Accours! et moi-même que n'ai-je
Le bec aigu comme un ciseau
Pour percer le vilain oiseau
Barbouillé de lys et de neige !

Tel fut leur langage. A son tour
Dans les cieux parut un Vautour
Qui s'en vint déchirer le Cygne
Ivre de joie et de soleil ;
Et sur l'onde son sang vermeil
Coula comme une pourpre insigne.

Alors, plus brillant que l'Oeta
Ceint de neige, l'oiseau chanta,
L'oiseau que sa blancheur décore ;
Il chanta la splendeur du jour,
Et tous les antres d'alentour
S'emplirent de sa voix sonore.

Et l'Alouette dans son vol,
Et la Rose et le Rossignol
Pleuraient le Cygne. Mais les Anes
S'écrièrent avec lenteur :
Que nous veut ce mauvais chanteur ?
Nous avons des airs bien plus crânes.

Il chantait toujours. Et les bois
Frissonnants écoutaient la voix
Pleine d'hymnes et de louanges.
Alors, d'autres êtres ailés
Traversèrent les cieux voilés
D'azur. Ceux-là, c'étaient des Anges.

Ces beaux voyageurs, sans pleurer,
Regardaient le Cygne expirer
Parmi sa pourpre funéraire,
Et, vers l'oiseau du flot obscur
Tournant leur prunelle d'azur,
Ils lui disaient : Bonsoir, mon frère.

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : Hérodiade

Ses yeux sont transparents comme l'eau du Jourdain.
Elle a de lourds colliers et des pendants d'oreilles ;
Elle est plus douce à voir que le raisin des treilles,
Et la rose des bois a peur de son dédain.

Elle rit et folâtre avec un air badin,
Laissant de sa jeunesse éclater les merveilles.
Sa lèvre est écarlate, et ses dents sont pareilles
Pour la blancheur aux lis orgueilleux du jardin.

Voyez-la, voyez-la venir, la jeune reine !
Un petit page noir tient sa robe qui traîne
En flots voluptueux le long du corridor.

Sur ses doigts le rubis, le saphir, l'améthyste
Font resplendir leurs feux charmants : dans un plat d'or
Elle porte le chef sanglant de Jean Baptiste.

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : La colombe blessée

Ô colombe qui meurs dans le ciel azuré,
Rouvre un instant les yeux, mourante aux blanches ailes !
Le vautour qui te tue expire, déchiré
Par des flèches mortelles.

Va, tu tombes vengée, ô victime, et ta soeur
Peut voir, en traversant la forêt d'ombre pleine,
L'oiseau tout sanglant pendre au carquois d'un chasseur
Qui passe dans la plaine.

Le jeune archer, folâtre et chantant des chansons,
Passe, sa proie au dos, par les herbes fleuries,
Laissant déchiqueter par les dents des buissons
Ces dépouilles meurtries.