Théodore de BANVILLE (1823-1891) : La voyageuse

A Caroline Letessier

I

Au temps des pastels de Latour,
Quand l'enfant-dieu régnait au monde
Par la grâce de Pompadour,
Au temps des beautés sans seconde ;

Au temps féerique où, sans mouchoir,
Sur les lys que Lancret dessine
Le collier de taffetas noir
Lutte avec la mouche assassine ;

Au temps où la Nymphe du vin
Sourit sous la peau de panthère,
Au temps où Wateau le divin
Frète sa barque pour Cythère ;

En ce temps fait pour les jupons,
Les plumes, les rubans, les ganses,
Les falbalas et les pompons ;
En ce beau temps des élégances,

Enfant blanche comme le lait,
Beauté mignarde, fleur exquise,
Vous aviez tout ce qu'il fallait
Pour être danseuse ou marquise.

Ces bras purs et ce petit corps,
Noyés dans un frou-frou d'étoffes,
Eussent damné par leurs accords
Les abbés et les philosophes.

Vous eussiez aimé ces bichons
Noirs et feu, de race irlandaise,
Que l'on porte dans les manchons
Et que l'on peigne et que l'on baise.

La neige au sein, la rose aux doigts,
Boucher vous eût peinte en Diane
Montrant sa cuisse au fond du bois
Et pliant comme une liane,

Et Clodion eût fait de vous
Une provocante faunesse
Laissant mûrir au soleil roux
Les fruits pourprés de sa jeunesse !

Car sur les lèvres vous avez
La malicieuse ambroisie
De tous ces paradis rêvés
Au siècle de la fantaisie,

Et, nonchalante Dalila,
Vous plaisez par la morbidesse
D'une nymphe de ce temps-là,
Moitié nonne et moitié déesse.

Vos cheveux aux bandeaux ondés
Récitent de leur onde noire
Des madrigaux dévergondés
A votre visage d'ivoire,

Et, ravis de ce front si beau,
Comme de vertes demoiselles,
Tous les enfants porte-flambeau
Vous suivent en battant des ailes.

Tous ces petits culs-nus d'Amours,
Groupés sur vos pas, Caroline,
Ont soin d'embellir vos atours
Et d'enfler votre crinoline,

Et l'essaim des Jeux et des Ris,
Doux vol qui folâtre et se joue,
Niche sous la poudre de riz
Dans les roses de votre joue.

Vos sourcils touffus, noirs, épais,
Ont des courbes délicieuses
Qui nous font songer à la paix
Sous les forêts silencieuses,

Et les écharpes de vos cils
Semblent avoir volé leurs franges
A la terre des alguazils,
Des manolas et des oranges.

II

Au fait, vous avez donc été,
Loin de nos boulevards moroses,
Pendant tout ce dernier été,
Sous les buissons de lauriers-roses ?

Le fier soleil du Portugal
Vous tendait sa lèvre obstinée
Et faisait son meilleur régal
Avec votre peau satinée.

Mais vous, tordant sur l'éventail
Vos petits doigts aux blancheurs mates
Vous découpiez Scribe en détail
Pour les rois et les diplomates ;

Et, digne d'un art sans rivaux,
Pour charmer les chancelleries,
Vous avez traduit Marivaux
En mignonnes espiègleries.

C'est au mieux! L'astre des cieux clairs
Qui fait grandir le sycomore
Vous a donné des jolis airs
De Bohémienne et de More.

Vous avez pris, toujours riant,
Dans cet éternel jeu de barres,
La volupté de l'Orient
Et le goût des bijoux barbares,

Et vous rapportez à Paris,
Ville de toutes les décences,
Les molles grâces des houris
Ivres de parfums et d'essences.

C'est bien encor! même à Turin
Menez Clairville, puisqu'on daigne
Nous demander un tambourin
La-bàs, chez le roi de Sardaigne.

Mais pourtant ne nous laissez pas
Nous consumer dans les attentes !
Arrêtez une fois vos pas
Chez nous, et plantez-y vos tentes.

Tout franc, pourquoi mettre aux abois
Cet Éden, où le lion dîne
Chaque jour de la biche au bois
Et soupe de la musardine ?

Valets de coeur et de carreau
Et boyards aux fourrures d'ourses,
Loin de vous, sachez-le, Caro,
Tout s'ennuie, au bal comme aux courses.

Vous nous disputez les rayons
Avec des haines enfantines,
Et jamais plus nous ne voyons
Que les talons de vos bottines.

Songez-y! Vous cherchez pourquoi
Ma muse, qui n'est pas méchante,
M'ordonne de me tenir coi
Et ne veut plus que je vous chante ?

C'est que vos regards inhumains
Ont partout des intelligences,
Et tout le long des grands chemins
Vont arrêter les diligences.

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : Le saut du tremplin

Clown admirable, en vérité !
Je crois que la postérité,
Dont sans cesse l'horizon bouge,
Le reverra, sa plaie au flanc.
Il était barbouillé de blanc,
De jaune, de vert et de rouge.

Même jusqu'à Madagascar
Son nom était parvenu, car
C'était selon tous les principes
Qu'après les cercles de papier,
Sans jamais les estropier
Il traversait le rond des pipes.

De la pesanteur affranchi,
Sans y voir clair il eût franchi
Les escaliers de Piranèse.
La lumière qui le frappait
Faisait resplendir son toupet
Comme un brasier dans la fournaise.

Il s'élevait à des hauteurs
Telles, que les autres sauteurs
Se consumaient en luttes vaines.
Ils le trouvaient décourageant,
Et murmuraient : " Quel vif-argent
Ce démon a-t-il dans les veines ? "

Tout le peuple criait : " Bravo! "
Mais lui, par un effort nouveau,
Semblait roidir sa jambe nue,
Et, sans que l'on sût avec qui,
Cet émule de la Saqui
Parlait bas en langue inconnue.

C'était avec son cher tremplin.
Il lui disait : " Théâtre, plein
D'inspiration fantastique,
Tremplin qui tressailles d'émoi
Quand je prends un élan, fais-moi
Bondir plus haut, planche élastique !

" Frêle machine aux reins puissants,
Fais-moi bondir, moi qui me sens
Plus agile que les panthères,
Si haut que je ne puisse voir,
Avec leur cruel habit noir
Ces épiciers et ces notaires !

" Par quelque prodige pompeux
Fais-moi monter, si tu le peux,
Jusqu'à ces sommets où, sans règles,
Embrouillant les cheveux vermeils
Des planètes et des soleils,
Se croisent la foudre et les aigles.

Jusqu'à ces éthers pleins de bruit,
Où, mêlant dans l'affreuse nuit
Leurs haleines exténuées,
Les autans ivres de courroux
Dorment, échevelés et fous,
Sur les seins pâles des nuées.

" Plus haut encor, jusqu'au ciel pur !
Jusqu'à ce lapis dont l'azur
Couvre notre prison mouvante !
Jusqu'à ces rouges Orients
Où marchent des Dieux flamboyants,
Fous de colère et d'épouvante.

" Plus loin ! plus haut ! je vois encor
Des boursiers à lunettes d'or,
Des critiques, des demoiselles
Et des réalistes en feu.
Plus haut ! plus loin ! de l'air ! du bleu !
Des ailes ! des ailes ! des ailes ! "

Enfin, de son vil échafaud,
Le clown sauta si haut, si haut
Qu'il creva le plafond de toiles
Au son du cor et du tambour,
Et, le coeur dévoré d'amour,
Alla rouler dans les étoiles.

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : Les théatres d'enfants

Bonsoir, chère Évohé. Comment vous portez-vous ?
Vous arrivez bien tard ! Comme vos yeux sont doux
Ce soir ! deux lacs du ciel ! et la robe est divine.
Quel écrin ! vous aimez Diaz, on le devine.
Vos poignets amincis sortent comme des fleurs
De cette mousseline aux replis querelleurs ;
Ce col simple est charmant, ce chapeau de peluche
Blanche, ce tour de tête avec son humble ruche,
Vous donnent, ma déesse, un air tout virginal,
Et chez vous Gavarni complète Juvénal.
Vous marcheriez sans bruit parmi les feuilles sèches,
Et si jamais l'enfant Éros manque de flèches,
Il vous demandera les cils de cet oeil noir.
Quel dommage qu'il soit déjà samedi soir,
Et qu'il faille chanter, ô ma Muse folâtre !
Car je vous aurais dit: " Le feu brille dans l'âtre,
La verte salamandre y sautille en rêvant ;
Laissons tomber la pluie et soupirer le vent,
Car les sophas sont doux loin des regards moroses,
Et nos verres de vin sont pleins de rayons roses. "
Mais Karr peut seul flâner aux grèves d'Étretat.
Un dieu ne nous fit pas ces loisirs: notre état,
C'est de fouetter au sang, comme Croquemitaine,
Tous les petits vauriens, d'une façon hautaine.
Nous leur faisons bien peur ! Heureusement je vois
Que mon Croquemitaine, avec sa grosse voix,
Avale à belles dents les bonbons aux pistaches,
Porte des bas à jour et n'a pas de moustaches.
La moustache irait mal avec sa douce peau.
Mais nous perdons du temps ! Jetez là ce chapeau,
La robe, les jupons; tirez cette baleine,
Ce bas de cachemire avec sa blanche laine ;
Otez ce joyau d'or et ce petit collier.
Il faut, ma chère enfant, vous mettre en cavalier.
Nous allons dans un bouge où, tout le long du drame,
L'on est fort exposée en costume de femme.
Passez ce pantalon et ces bottines, qui
Viennent de chez Renard et de chez Sakoski ;
Cachez votre beau sein dans un gilet bien juste.
Ce frac va déguiser tous les trésors du buste.
Bien. Maintenant, prenez, comme les plus ardents,
Le twine sur le bras et le cigare aux dents;
Faites mordre à propos par l'épingle inhumaine
Vos cheveux d'or. C'est tout. Venez, et Dieu nous mène !
Le Tartare des Grecs, où le cruel Typhon
Les cent gueules en feu paraît encor bouffon ;
Tobolsk, la rue aux Ours, qui n'a pas de Philistes,
L'enfer, où pleureront les matérialistes,
La Thrace aux vents glacés, les monts Hymalaïa,
L'hôtel des Haricots, Saint-Cloud, Batavia,
Mourzouk, où l'on rôtit l'homme comme une dinde,
Les mines de Norwège et les grands puits de l'Inde,
Asiles du serpent et du caméléon,
L'Etna, Botany-Bay, l'Islande et l'Odéon
Sont des Édens charmants et des pays du Tendre,
A côté de l'endroit où nous allons nous rendre.
Nulle part, fût-ce même au fond de la Cité,
L'Impudeur, la Débauche et la Lubricité,
La Luxure au front blanc creusé de cicatrices,
Et le Libertinage avec ses mille vices,
Ne dansèrent en choeur ballets plus triomphants !
C'est ce que l'on appelle un Théâtre d'enfants.
Figure-toi, lecteur, une boîte malsaine ;
Des lauriers de papier couronnent l'avant-scène,
Et vous voyez se tordre avec un air moqueur
Des camaïeus bleu tendre à soulever le coeur.
Quatre violons faux grincent avec la flûte,
La clarinette beugle, et dans leur triste lutte
Le cornet à piston survient tout essoufflé,
Comme un cheval boiteux pris dans un champ de blé,
Et qui, les yeux hagards, s'enfuit avec démence.
Mais le rideau se lève et la pièce commence.
Des petits malheureux affublés d'oripeaux,
Infirmes, rabougris, et suant dans leurs peaux,
Récitent une prose à crier: " A la garde ! "
Et brament des couplets d'une voix nasillarde.
La scrofule a détruit les ailes de leur nez ;
Leur joue est molle et tombe en plis désordonnés ;
Les yeux tout chassieux prennent des tons d'absinthe,
Et l'épine dorsale a l'air d'un labyrinthe.
Ils sautent au hasard comme de petits faons.
Vous, homme simple et bon, rien qu'à voir ces enfants,
Estropiés sans doute et battus par leurs maîtres,
Vous les plaignez déjà, ces pauvres petits êtres !
Mais un monsieur bien mis, un abonné du lieu,
Qui hante la coulisse et fait le Richelieu,
Vous apprend que ces nains, dont la race fourmille,
Ont cinquante ans et sont des pères de famille.
Ils grisonnent; ils sont comme vous, chers lecteurs,
Gardes nationaux, poëtes, électeurs,
Et portent des faux cols; c'est le vice précoce
Qui les a desséchés comme un pois dans sa cosse ;
Leur femme, déjà vieille, élève un rossignol,
Et l'un d'eux est orné de quelque ordre espagnol.
A ces mots, voyant clair dans ce honteux arcane,
Honnête citadin, vous prenez votre canne,
Et le sage parti, trois fois sage en effet,
De fuir en maudissant le maire et le préfet,
A moins que, comme nous, aimant l'allégorie,
Vous ne restiez pour voir la fantasmagorie.
C'est un spectacle heureux et d'un effet hardi.
Il ne vous montre pas la lune en plein midi,
Mais il donne le droit d'éteindre les chandelles.
L'amour est libre alors et vole à tire-d'ailes,
Et l'on peut souhaiter un endroit écarté
Où de n'être pas chaise on ait la liberté.
Serrez-vous contre moi, chère Évohé, ma muse !
Voici l'heure où bientôt l'habit qui les abuse
Va devenir utile, abominablement.
Trois fois heureux encor si ce déguisement,
A dessein médité pour ce moment critique,
Peut éloigner de vous ce public éclectique!
Donc, à ces cris que pousse en mourant la vertu,
Honteuse de mourir sans avoir combattu,
Au bruit de ces soupirs qu'un faible écho répète,
Sauvons-nous au hasard sans tambour ni trompette !
Allons chez nous, ma mie, ô ma Muse à l'oeil bleu !
Et, la main dans la main, lisons au coin du feu,
Cependant qu'au dehors le vent siffle et détonne,
Les Chants du crépuscule et Les Feuilles d'automne.
Car, tandis que là-bas l'enfance, sous le fouet,
A de honteux vieillards sert de honteux jouet,
Il est doux de revoir, dans les odes écloses,
Les beaux petits enfants sourire avec les roses,
Et la mère au beau front pour ce charmant essaim
Répandre sans compter les perles de son sein ;
Et d'écouter en soi chanter avec les heures
L'harmonieux concert des voix intérieures !

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : Ballade pour la servante du cabaret

Ami, partez sans émoi ; l'Amour vous suit
Pour faire fête à votre belle hôtesse.
Vous dites donc qu'on aura cette nuit
Souper au vin du Rhin, grande liesse
Et cotillon chez une poëtesse.
Que j'aime mieux dans les quartiers lointains,
Au grand soleil ouvert tous les matins,
Ce cabaret flamboyant de Montrouge
Où la servante a des yeux libertins !
Vive Margot avec sa jupe rouge !

On peut trouver là-bas, si l'on séduit
Quelque farouche et svelte enchanteresse,
Un doux baiser pris et donné sans bruit,
Même, au besoin, un soupçon de caresse ;
Mais, voyez-vous, Margot est ma déesse.
J'ai tant chéri ses regards enfantins,
Et les boutons de rose si mutins
Qu'on voit fleurir dans son corset qui bouge !
Sa lèvre est folle et ses cheveux châtains :
Vive Margot avec sa jupe rouge !

J'ai quelquefois grimpé dans son réduit
Où le vieux mur a vu mainte prouesse.
Elle est si rose et si fraîche au déduit,
Quand rien ne gêne en leur rude allégresse
Son noble sang et sa verte jeunesse !
Le lys tremblant, la neige et les satins
Ne brillent pas plus que les blancs tétins
Et que les bras de cette belle gouge.
Pour égayer l'ivresse et les festins,
Vive Margot avec sa jupe rouge !

Prince, chacun nous suivons nos destins.
Restez ce soir dans les salons hautains
De Cidalise, et je retourne au bouge,
Aux gobelets, aux rires argentins.
Vive Margot avec sa jupe rouge !

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : L'amour à Paris

Fille du grand Daumier ou du sublime Cham,
Toi qui portes du reps et du madapolam,
O Muse de Paris ! toi par qui l'on admire
Les peignoirs érudits qui naissent chez Palmyre,
Toi pour qui notre siècle inventa les corsets
A la minute, amour du puff et du succès !
Toi qui chez la comtesse et chez la chambrière
Colportes Marivaux retouché par Barrière,
Précieuse Évohé ! chante, après Gavarni,
L'amour et la constance en brodequin verni.
Dans ces pays lointains situés à dix lieues,
Où l'Oise dans la Seine épanche ses eaux bleues,
Parmi ces Saharas récemment découverts,
Quand l'indigène ému voit passer dans nos vers
Ces mots déjà caducs : rat, grisette ou lorette,
Il se cabre, on l'entend fredonner: Turlurette !
Et, l'oeil dans le ciel bleu, ce naturel naïf
Évacue un sonnet imité de Baïf.
Il voit dans le verger qu'il eut en patrimoine
Tourbillonner en choeur les cauchemars d'Antoine ;
Le voilà frémissant et rouge comme un coq ;
Il rêve, il doute, il songe, et tout son Paul de Kock
Lui revient en mémoire, et, pendant trois semaines,
Fait partir à ses yeux des chandelles romaines
Et dans son coeur troublé met tout en désarroi,
Comme un feu d'artifice à la fête du roi.
La grisette ! Il revoit la petite fenêtre.
Les rayons souriants du jour qui vient de naître,
A leur premier réveil, comme un cadre enchanteur,
Dorent les liserons et les pois de senteur.
Une tête charmante, un ange, une vignette
De ce gai reposoir agace la lorgnette.
En voyant de la rue un rire triomphant
Ouvrir des dents de perle, on dirait qu'un enfant
Ou quelque sylphe, épris de leurs touffes écloses,
A fait choir, en jouant, du lait parmi les roses.
Elle va se lacer en chantant sa chanson,
Lisette ou L'Andalouse ou bien Mimi Pinson,
Puis tendre son bas blanc sur sa jambe plus blanche ;
Les plis du frais jupon vont embrasser sa hanche
Et cacher cent trésors, et du cachot de grès
La naïade aux yeux bleus glissera sans regrets
Sur sa folle poitrine et sur son col, que baigne
Un doux or délivré des morsures du peigne.
Ce poëme fini, dans un grossier réseau
Elle va becqueter son déjeuner d'oiseau,
Puis, son ouvrage en main, sur sa chaise de paille,
La folle va laisser, tandis qu'elle travaille,
L'aiguille aux dents d'acier mordre ses petits doigts
Et, comme un frais méandre égaré dans les bois,
Elle entrelacera, modeste poésie,
Les fleurs de son caprice et de sa fantaisie.
C'est ce que l'on appelle une brodeuse. Hélas !
Depuis qu'en ses romans, faits pour le doux Hylas,
Paul de Kock embellit, d'une main paternelle,
Cette fleur d'amourette en soulier de prunelle,
Combien ces frais croquis, plus faux que des jetons,
Ont fait dans notre ciel errer de Phaétons !
La grisette, doux rêve ! Elle avait ses apôtres,
Balzac et Gavarni mentaient comme les autres ;
Mais, un jour, Roqueplan, s'étant mis à l'affût,
Dit un mot de génie, et la Lorette fut !
Hurrah ! Les Aglaé ! les Ida, les charmantes,
En avant ! Le champagne a baptisé les mantes !
Déchirons nos gants blancs au seuil de l'Opéra !
Après, la Maison-d'Or ! Corinne chantera,
Et puis, nous ferons tous, comme c'est nécessaire,
Des mots qui paraîtront demain dans Le Corsaire !
Des mots tout neufs, si bien arrachés au trépas,
Qu'ils se rendent parfois, mais qu'ils ne meurent pas !
Écoutez Pomaré, reine de la folie,
Qui chante : Un général de l'armée d'Italie !
Ah ! bravo ! c'est épique, on ne peut le nier.
Quel aplomb ! je l'avais entendu l'an dernier.
Vive Laïs ! Corinthe existe au sein des Gaules !
Ah! nous avons vraiment les femmes les plus drôles
De Paris ! Périclès vit chez nous en exil,
Et nous nous amusons beaucoup. Quelle heure est-il ?
Évohé ! toi qui sais le fond de ces arcanes,
Depuis la Maison-d'Or jusqu'au bureau des cannes,
Toi qui portas naguère avec assez d'ardeur
Le claque enrubanné du fameux débardeur,
Apparais ! Montre-nous, ô femme sibylline,
La pâle Vérité nue et sans crinoline,
Et convaincs une fois les faiseurs de journaux
De complicité vile avec les Oudinots.
Descends jusques au fond de ces hontes immenses
Qui sont le paradis des auteurs de romances,
Dis-nous tous les détours de ces gouffres amers,
Et si la perle en feu rayonne au fond des mers,
Et quels monstres, avec leurs cent gueules ouvertes,
Attendent le nageur tombé dans les eaux vertes.
Mène-nous par la main au fond de ces tombeaux !
Montre ces jeunes corps si pâles et si beaux
D'où la beauté s'enfuit, désespérée et lasse !
Fais-nous voir la misère et l'impudeur sans grâce !
Parcours, en exhalant tes regrets superflus,
Ces beaux temples de l'âme où le dieu ne vit plus,
Sans craindre d'y salir ta cheville nacrée.
Tu peux entrer partout, car la Muse est sacrée.
Mais du moins, Évohé, si la jeune Laïs,
Avec ses cheveux d'or, blonds comme le maïs,
N'enchaîne déjà plus son amant Diogène ;
Dans ces murs, d'où s'enfuit l'esprit avec la gêne,
Si leur Alcibiade et leur sage Phryné
Abandonnent déjà ce siècle nouveau-né ;
Si dans notre Paris Athènes est bien morte,
Dans les salons dorés où se tient à la porte
La noble Courtoisie, il est plus d'un grand nom
Qui dérobe la grâce et l'esprit de Ninon.
Là, l'amour est un art comme la poésie:
Le Caprice aux yeux verts, la rose Fantaisie
Poussent la blanche nef que guident sur son lac
Anacréon, Ovide et le divin Balzac,
Et mènent sur ces flots, où le doux zéphyr passe,
La Volupté plus belle encore que la Grâce !
O doux mensonge ! Avec tes ongles déjà longs,
Tâche d'égratigner la porte des salons,
Et peins-nous, s'il se peut, en paroles courtoises,
Les amours de duchesse et les amours bourgeoises !
Dis l'enfant Chérubin tenant sur ses genoux
Sa marraine aujourd'hui moins sévère ; dis-nous
La nouvelle Phryné, lascive et dédaigneuse,
Instruisant les d'Espard après les Maufrigneuse ;
Dis-nous les nobles seins que froissent les talons
Des superbes chasseurs choisis pour étalons ;
Et comment Messaline, encore extasiée,
Au matin rentre lasse et non rassasiée,
Pâle, essoufflée, en eau, suivant l'ombre du mur,
Tandis que son époux, orateur déjà mûr,
Dans son boudoir de pair désinfecté par l'ambre,
Interpelle un miroir en attendant la Chambre !
Ah ! posons nos deux mains sur notre coeur sanglant !
Ce n'est pas sans gémir qu'on cherche, en se troublant,
Quelle plaie ouvre encor, dans l'éternelle Troie,
L'implacable Cypris attachée à sa proie !
Quand il parle d'amour sans pleurer et crier,
Le plus heureux de nous, quel que soit le laurier
Ou le myrte charmant dont sa tête se ceigne,
Sent grincer à son flanc la blessure qui saigne,
Et se plaindre et frémir, avec un ris moqueur,
L'ouragan du passé dans les flots de son coeur !

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : A Adolphe Gaïffe

Jeune homme sans mélancolie,
Blond comme un soleil d'Italie,
Garde bien ta belle folie.

C'est la sagesse ! Aimer le vin,
La beauté, le printemps divin,
Cela suffit. Le reste est vain.

Souris, même au destin sévère :
Et, quand revient la primevère,
Jettes-en les fleurs dans ton verre.

Au corps sous la tombe enfermé,
Que reste-t-il ? D'avoir aimé
Pendant deux ou trois mois de mai.

" Cherchez les effets et les causes ",
Nous disent les rêveurs moroses.
Des mots ! Des mots !… Cueillons les roses !

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : Aimons-nous et dormons

Aimons-nous et dormons
Sans songer au reste du monde !
Ni le flot de la mer, ni l'ouragan des monts,
Tant que nous nous aimons
Ne courbera ta tête blonde,
Car l'amour est plus fort
Que les Dieux et la Mort !

Le soleil s'éteindrait
Pour laisser ta blancheur plus pure.
Le vent, qui jusqu'à terre incline la forêt,
En passant n'oserait
Jouer avec ta chevelure,
Tant que tu cacheras
Ta tête entre mes bras !

Et lorsque nos deux coeurs
S'en iront aux sphères heureuses
Où les célestes lys écloront sous nos pleurs,
Alors, comme deux fleurs
Joignons nos lèvres amoureuses,
Et tâchons d'épuiser
La Mort dans un baiser !

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : Villanelle des pauvres housseurs

Un tout petit pamphlétaire
Voudrait se tenir debout
Sur le fauteuil de Voltaire.

Je vois sous ce mousquetaire,
Dont le manteau se découd,
Un tout petit pamphlétaire.

Renvoyez au Finistère
Le grain frelaté qu'il moud
Sur le fauteuil de Voltaire.

Il sera le caudataire
Du fameux Taine, et, par goût,
Un tout petit pamphlétaire.

Prud'homme universitaire,
Il a l'air d'un marabout
Sur le fauteuil de Voltaire.

Tirez, tirez-le par terre,
Car il a… pleuré partout
Sur le fauteuil de Voltaire.

Ah ! le mauvais locataire !
Bah ! l'on raille et l'on absout
Un tout petit pamphlétaire.

Bornons là ce commentaire ;
Mais il a manqué… de tout
Sur le fauteuil de Voltaire.

Le célèbre phalanstère
Nous a donné pour ragoût
Un tout petit pamphlétaire.

Mons Purgon, vite un clystère !
Le pauvre homme écume et bout
Sur le fauteuil de Voltaire.

Qui veut, dans son monastère,
Jeter Pindare à l'égout ?
Un tout petit pamphlétaire.

De Ferney jusqu'à Cythère,
On rit de voir jusqu'au bout
Un tout petit pamphlétaire
Sur le fauteuil de Voltaire.

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : Rondeau : A Églé

Entre les plis de votre robe close
On entrevoit le contour d'un sein rose,
Des bras hardis, un beau corps potelé,
Suave, et dans la neige modelé,
Mais dont, hélas ! un avare dispose.

Un vieux sceptique à la bile morose
Médit de vous et blasphème, et suppose
Qu'à la nature un peu d'art s'est mêlé
Entre les plis.

Moi, qu'éblouit votre fraîcheur éclose,
Je ne crois pas à la métamorphose.
Non, tout est vrai ; mon coeur ensorcelé
N'en doute pas, blanche et rieuse Églé,
Quand mon regard, comme un oiseau, se pose
Entre les plis.

Théodore de BANVILLE (1823-1891) : Décor

Dans les grottes sans fin brillent les Stalactites.

Du cyprès gigantesque aux fleurs les plus petites,
Un clair jardin s'accroche au rocher spongieux,
Lys de glace, roseaux, lianes, clématites.

Des thyrses pâlissants, bouquets prestigieux,
Naissent, et leur éclat mystique divinise
Des villes de féerie au vol prodigieux.

Voici les Alhambras où Grenade éternise
Le trèfle pur ; voici les palais aux plafonds
En feu, d'où pendent clairs les lustres de Venise.

Transparents et pensifs, de grands sphinx, des griffons
Projettent des regards longs et mélancoliques
Sur des Dieux monstrueux aux costumes bouffons.

Dans un tendre cristal aux reflets métalliques
S'élancent, dessinant le rhythme essentiel,
Vos clochetons à jour, ô sveltes basiliques,

Et sous l'arbre sanglant et providentiel
De la croix, sont éclos, enamourés des mythes,
Les vitraux où revit tout le peuple du ciel.

Stalactites tombant des voûtes, stalagmites
Montant du sol, partout les orgueilleux glaçons
Argentent de splendeurs l'horizon sans limites.

Babels de diamants où courent des frissons,
Colonnes à des Dieux inconnus dédiées,
Souterrains éblouis, miraculeux buissons,

Tout frémit : cent lueurs baignent, irradiées,
Les coupoles qui sont pareilles à des cieux.
Pourtant c'est le destin, voûtes incendiées !

Le voyageur, ravi dans ce lieu précieux
Et sachant qu'une Nymphe auguste est son hôtesse,
Parfois sur vos trésors lève un oeil soucieux.

Quel trouble appesanti sur leur délicatesse
Pare de la langueur mourante du sommeil
Ces merveilles du rêve, et d'où vient leur tristesse ?

Hélas ! l'ardent soleil de Dieu, le vrai soleil
Ne les éclaire pas de son regard propice
Et fait voler plus haut ses flèches d'or vermeil.

Sous un mont que jamais le lierre ne tapisse,
Vit cet enchantement qui tremble au son du cor,
Gardé par la caverne et par le précipice.

Mais (chère nymphe, ô Muse inassouvie encor,
Que devance le choeur ailé des Métaphores),
Pour installer ce rare et flamboyant décor,

Sous ces blancs chapiteaux et ces arceaux sonores
Où les métaux ont mis leur charme et leurs poisons,
Il a fallu les pleurs des Soirs et des Aurores.

Car, toi pour qui le roc orna ces floraisons
De rose, de safran et d'azur constellées,
Tu le sais, Poésie, ange de nos raisons,

Ces caprices divins sont des larmes gelées !