Pernette du GUILLET (1520-1545) : Parfaite amitié

Quant est d'Amour, je crois que c'est un songe,
Ou fiction, qui se paît de mensonge,
Tant que celui, qui peut plus faire encroire
Sa grand'feintise, en acquiert plus de gloire.

Car l'un feindra de désirer la grâce,
De qui soudain voudra changer la place
L'autre fera mainte plainte à sa guise,
Portant toujours l'amour en sa devise,
Estimant moins toute perfection
Que le plaisir de folle affection :
Aussi jamais ne s'en trouve un content,
Fuyant le bien, où tout bon coeur prétend.
Et tout cela vient de la nourriture
Du bas savoir, que tient la créature.

Mais l'amitié, que les Dieux m'ont donnée,
Est à l'honneur toute tant adonnée
Que le moins sûr de mon affection
Est assuré de toute infection
De Faux-Semblant, Danger, et Changement,
Étant fondé sur si sain jugement
Que, qui verra mon ami apparaître,
Jamais fâché ne le pourra connaître :
Pource qu'il est toujours à son plaisir
Autant content que contient mon désir.
Et si voulez savoir, ô Amoureux,
Comment il est en ses amours heureux :
C'est que de moi tant bien il se contente,
Qu'il n'en voudrait espérer autre attente,
Que celle-là qui ne finit jamais,
Et que j'espère assurer désormais
Par la vertu en moi tant éprouvée,
Qu'il la dira ès plus hauts Cieux trouvée.

Par quoi, lui sûr de ma ferme assurance,
M'assurerai de crainte, et ignorance.

(Elégie I)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Comme le corps ne permet point de voir

Comme le corps ne permet point de voir
À son esprit, ni savoir sa puissance :
Ainsi l'erreur, qui tant me fait avoir
Devant les yeux le bandeau d'ignorance,
Ne m'a permis d'avoir la connaissance
De celui-là que, pour près le chercher,
Les Dieux avaient voulu le m'approcher :
Mais si haut bien ne m'a su apparaître.

Parquoi à droit l'on me peut reprocher
Que plus l'ai vu, et moins l'ai su connaître.

(Rymes XI)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Je suis la Journée

Je suis la Journée,
Vous, Amy, le jour,
Qui m'a détournée
Du fâcheux séjour.
D'aimer la Nuit certes je ne veux point,
Pource qu'à vice elle vient toute à point :
Mais à vous toute être
Certes je veux bien,
Pource qu'en votre être
Ne gît que tout bien.

Là où en ténèbres
On ne peut rien voir
Que choses funèbres,
Qui font peur avoir,
On peut de nuit encor se réjouir
De leurs amours faisant amants jouir :
Mais la jouissance
De folle pitié
N'a point de puissance
Sur notre amitié,

Vu qu'elle est fondée
En prospérité
Sur Vertu sondée
De toute équité.
La nuit ne peut un meurtre déclarer,
Comme le jour, qui vient à éclairer
Ce que la nuit cache,
Faisant mille maux,
Et ne veut qu'on sache
Ses tours fins, et cauts.

La nuit la paresse
Nourrit, qui tant nuit :
Et le jour nous dresse
Au travail, qui duit.
Ô heureux jour, bien te doit estimer
Celle qu'ainsi as voulu allumer,
Prenant toujours cure
Réduire à clarté
Ceux que nuit obscure
Avait écartés !

Ainsi éclairée
De si heureux jour,
Serai assurée
De plaisant séjour.

(Chanson IX)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Dames, s'il est permis

Dames, s'il est permis
Que l'amour appetisse
Entre deux coeurs promis,
Faisons pareil office :
Lors la légèreté
Prendra sa fermeté.

S'ils nous disent volages
Pour nous en divertir :
Assurons nos courages
De ne nous repentir,
Puis que leur amitié
Est moins, que de moitié.

Se voulant excuser,
Que leur moitié perdue
Peut ainsi abuser
Tant qu'elle soit rendue :
La loi pour nous fut faite
Empruntant leur défaite.

Si j'eusse été apprise
Comme il fallait aimer,
je n'eusse été reprise
Du feu trop allumer
Qu'éteindre j'ai bien su,
Quand je l'ai aperçu.

Ne nous ébahissons
Si le vouloir nous change :
Car d'eux nous connaissons
La vie tant étrange,
Qu'elle nous a permis
Infinité d'amis.

Mais puis qu'occasion
Nous a été donnée,
Que notre passion
Soit à eux adonnée :
Amour nous vengera,
Quand foi les rangera.

(Chanson V)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : La fortune envieuse

La fortune envieuse,
Voyant mon jour passer,
De la nuit est joyeuse
Pour me faire penser
Vrai ce que le Ciel dit
Pour se mettre en crédit.

Mais savoir n'ai envie
Des Planètes le cours
Pour connaître ma vie,
Ayant autre discours :
Car tant que je verrai
Mon jour, je ne mourrai.

Ne trouve point étrange,
Si, quand ne le puis voir,
Je me trouble, et me change,
Tant qu'il me faut douloir
Du mal, que mon coeur sent,
Quand de moi est absent.

Ce que j'y suis tenue
Ne me fait tant l'aimer,
Que sa vertu connue
Me contraint l'estimer,
Par son los tant requis,
Qui m'est honneur acquis.

Sa grâce accompagnée
Plus qu'à nul j'ai pu voir :
Par quoi pour lui suis née,
D'autre je n'ai vouloir :
Les Dieux pour moi l'ont mis
Au bout des vrais amis.

Ô amitié bien prise,
Que j'ai voulu choisir
Par vraie foi promise,
Qui mon coeur vint saisir,
Quand honneur s'allia
Au bien, qui nous lia !

Ma fortune accomplie
En mon heureux séjour
De plaisir fut remplie,
Quand j'aperçus mon jour :
Qui bien connu l'aura,
Mon ami aimera.

Heureuse destinée
En mon heur apparaît,
Ne sachant femme née
Qui peut, ne qui saurait
Éviter la moitié
De sa noble amitié.

D'être d'autres requise
N'y veuillez point venir :
Car je suis tant apprise
Que j'ai pour souvenir
La grandeur de son coeur
Être du mien vainqueur.

Et si je n'ai la grâce
Pour mériter d'avoir
Ce bien, et qu'on pourchasse
De le me décevoir,
Ma fermeté fera
Qu'il se contentera.

(Chanson IV)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Quand vous voyez, que l'étincelle

Quand vous voyez, que l'étincelle
Du chaste Amour sous mon aisselle
Vient tous les jours à s'allumer,
Ne me devez-vous bien aimer ?

Quand vous me voyez toujours celle,
Qui pour vous souffre, et son mal cèle,
Me laissant par lui consumer,
Ne me devez-vous bien aimer ?

Quand vous voyez, que pour moins belle
Je ne prends contre vous querelle,
Mais pour mien vous veux réclamer,
Ne me devez-vous bien aimer ?

Quand pour quelque autre amour nouvelle
Jamais ne vous serai cruelle,
Sans aucune plainte former,
Ne me devrez-vous bien aimer ?

Quand vous verrez que sans cautelle
Toujours vous serai été telle
Que le temps pourra affermer,
Ne me devrez-vous bien aimer ?

(Chanson II)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Combien de fois ai-je en moi souhaité

Combien de fois ai-je en moi souhaité
Me rencontrer sur la chaleur d'été
Tout au plus près de la claire fontaine,
Où mon désir avec cil se promène
Qui exerce en sa philosophie
Son gent esprit, duquel tant je me fie
Que ne craindrais, sans aucune maignie,
De me trouver seule en sa compagnie :
Que dis-je : seule ? plutôt bien accompagnée
D'honnêteté, que Vertu a gagnée
A Apollo, Muses, et Nymphes maintes,
Ne s'adonnant qu'à toutes oeuvres saintes.

Là, quand j'aurais bien au long vu son cours,
Je le laisserais faire à part ses discours :
Puis, peu à peu de lui m'écarterais
Et toute nue en l'eau me jetterais :
Mais je voudrais, lors, quant et quant avoir
Mon petit Luth accordé au devoir,
Duquel ayant connu, et pris le son,
Il entonnerais sur lui une chanson
Pour un peu voir quels gestes il tiendrait :
Mais si vers moi il s'en venait tout droit,
Je le laisserais hardiment approcher :
Et s'il voulait, tarit soit peu, me toucher,
Lui jetterais – pour le moins – ma main pleine
De la pure eau de la claire fontaine,
Lui jetant droit aux yeux, ou à la face.

Ô qu'alors eût l'onde telle efficace
De le pouvoir en Actéon muer,
Non toutefois pour le faire tuer,
Et dévorer à ses chiens, comme Cerf :
Mais que de moi se sentît être serf,
Et serviteur transformé tellement
Qu'ainsi crût en son entendement,
Tant que Diane en eût sur moi envie,
De lui avoir sa puissance ravie.

Combien heureuse, et grande me dirais !
Certes Déesse être me croirais.
Mais, pour me voir contente à mon désir,
Voudrais-je bien faire un tel déplaisir
À Apollo, et aussi à ses Muses,
De les laisser privées, et confuses
D'un, qui les peut toutes servir à gré,
Et faire honneur à leur haut choeur sacré ?

Otez, ôtez, mes souhaits, si haut point
D'avecques vous : il ne m'appartient point.
Laissez l'aller les neuf Muses servir,
Sans se vouloir dessous moi asservir,
Sous moi, qui suis sans grâce, et sans mérite.

Laissez l'aller, qu'Apollo je n'irrite,
Le remplissant de Déité profonde,
Pour contre moi susciter tout le Monde,
Lequel un jour par ses écrits s'attend
D'être avec moi et heureux, et content.

(Elégie II)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Prenez le cas que, comme je suis vôtre

Prenez le cas que, comme je suis vôtre –
Et être veux – vous soyez tout à moi :
Certainement par ce commun bien nôtre
Vous me devriez tel droit que je vous dois.

Et si Amour voulait rompre sa Loi,
Il ne pourrait l'un de nous dispenser,
S'il ne voulait contrevenir à soi,
Et vous, et moi, et les Dieux offenser.

(Rymes XXVI)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Celle clarté mouvante sans ombrage

Celle clarté mouvante sans ombrage,
Qui m'éclaircit en mes ténébreux jours,
De sa lueur éblouit l'oeil volage
À l'inconstant, pour ne voir mes séjours :
Car, me voyant, m'eût consommé toujours
Par les erreurs de son errante flèche.

Par quoi l'esprit, qui désir chaste cherche,
En lieu de mort a eu nouvelle vie,
Faillant aux yeux – dont le corps souffrant sèche –
De mes plaisirs la mémoire ravie.

(Rymes LIV)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Désespoir

Si c'est Amour, pourquoi m'occit-il donc,
Qui tant aimai, et haïr ne sus onc ?
Et s'il m'occit, pourquoi plus outre vis ?
Et si ne vis, pourquoi sont mes devis
De désespoir et de plaints tous confus ?
Meilleur m'était, soudain que né je fus,
De mourir tôt que de tant vivre, même
Que mortel suis ennemi de moi-même :
Et ne puis, las, et ne puis vouloir bien,
Ne voulant celle, en qui gît l'espoir mien :
Et ne puis rien, fors ce que veut la dame,
De qui suis serf de coeur, de corps, et d'âme.

Être ne peut mon mal tant lamenté,
Que de plus grand ne soye tourmenté :
Et ne pourrais montrer si grand'douleur,
Qu'encor plus grand ne celât mon malheur.

Las ! je ne suis prisonnier, ni délivre :
Et ne me tient en espoir, ni délivre
Mon bien servir, qui de mort prend envie.

je ne suis mort, ni je ne suis en vie,
Me contraignant à plaindre mon mal-aise :
Et raison veut toutefois que me taise
Pour n'offenser ce que servir désire,
Qui mon vouloir en mille parts dessire.

L'âme connaît que de si très-bas lieux,
Dont mes grands pleurs montent jusques aux yeux,
Jamais les voix ne peuvent être ouïes,
Ni en hauteur si grande réjouies :

Car ce mien feu, qui peu à peu me fond,
Est dans mon coeur allumé si profond,
Qu'il ne peut pas, bien qu'il soit grand, reluire
Devant les yeux qui, pour mal me conduire,
Font le Soleil de grand'honte retraire :
Ainsi je meurs, étant contraint me taire.

Pour moi ne vois remède suffisant,
Ni pour ma peine aucun moyen duisant :
Car mon désir a peur de désirer,
Qui tant plus croît, tant plus fait empirer
Ce mien espoir, qui peu à peu me faut,
Et toutefois en moi point ne défaut,
Ni s'amoindrit ma grande passion :
Mais toujours croît par obstination.

La Mort me suit, non pour paix me donner,
Mais seulement pour ne m'abandonner :
Aussi celle est, qui pallie, et adombre
De mes travaux un non guère grand nombre :
Parquoi je dis – sans ailleurs recourir –
Qu'on peut trouver plus grand mal que mourir ;
Mais bien meilleur est mourir à qui aime
En grand'douleur, et peine tant extrême.

Car, vivant, faut – misérable – qu'il sente
Les grands douleurs de la peine présente,
Ayant toujours du passé souvenir ;
La crainte aussi de celles à venir
Incessamment lui redouble sa peine
Parquoi sa foi est en espoir bien vaine.

Chétifs Amants ! aucun ne dût s'offrir
À telle ardeur, peine à douleur souffrir
En un espoir – plus vain que l'on ne pense –
D'une, peut-être, ingrate récompense :
Car de l'amour la force tant aiguë
Pour bien servir ne peut être vaincue.
Et plusieurs fois – et à la vérité –
On voit celui, qui a moins mérité,
Être, pour vrai, le mieux récompensé,
Qui ne dût être à tel bien dispensé.

En telle guerre, où vertu sert de vice,
Ne vaut avoir ferme foi, ni service.
Puis donc qu'on m'ôte, et denie victoire,
Qui m'était due, il est par trop notoire
Que là où meurt, et où gloire dévie,
C'est gloire aussi que tôt meure la vie.

Aussi, ô Dieux, avec cette mort mienne,
Mourront mes maux, et ma plaie ancienne,
Mon espérance, et désir obstiné,
Et mon arbitre en mal prédestiné,
Mon mal, ma peine avec mes fâcheries,
Amour aussi avec ses tromperies.

(Elégie IV)