Archives par mot-clé : Pernette du GUILLET

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Mômerie des cinq postes d'Amour

LE PREMIER POSTE

Amour, craignant qu'ayez abandonné
Lui et son train, en éloignant sa cour,
Soudainement m'a ce paquet donné,
Me commandant par le chemin plus court
Vous faire entendre, ainsi que le bruit court,
Qu'il n'y aura de vous belle ni laide
– Si ainsi est – qu'il ne laisse tout court
Pleurer en vain son secours et son aide.

LE SECOND

J'ai dépêché hâtivement
Ce Courrier, pour tant seulement
Vous aller deux petits mots dire
Que je n'ai eu loisir d'écrire.
Si lui donnez créance et foi,
Comme vous voudriez faire à moi
Par celui qui, dessous ses ailes,
Range le coeur des Damoiselles.

LE TIERS

Amour, qui au vif m'a tâté
Du haut renom de vos louanges,
M'a de si loin, et tant, hâté
Que, sans craindre chemin gâté
De tant de pluies et de fanges,
Et sans dormir que tout bâté,
Suis venu voir vos faces d'Anges,
Que je trouverais bien étranges,
Si, après avoir tant couru,
Je n'étais de vous secouru.

LE QUART

Si vous voulez qu'Amour, ce puissant Dieu,
Ait chez vous tant soit petite place :
Certes il veut loger tout au milieu,
Et plus haut lieu de votre bonne grâce.
Si le voulez, je vous puis dire en face
Que, nonobstant que je sois son Courrier,
Si veut-il bien que tant vers vous je fasse,
Que je lui serve à présent de fourrier.

LE CINQUIÈME

Ce petit Dieu, qui s'est fait maître
Des tendres coeurs des Damoiselles,
M'a fait, je ne sais comment, naître
Un doux espoir plein d'étincelles,
Que, qui court pour Dames si belles,
Ne souffre travail ni émoi.
S'il est vrai, je ne veux pour elles
Épargner mon cheval, ni moi.

(Rymes LV-LIX)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Soit que par égale puissance

Soit que par égale puissance
L'affection, et le désir
Débattent de la jouissance
Du bien, dont se veulent saisir :

Si vous voulez leur droit choisir,
Vous trouverez sans fiction,
Que le désir en tout plaisir
Suivra toujours l'affection.

(Rymes XXVII)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Coq-à-l'âne

Ami, je n'ai Laquais, ni Page,
Qui bien sût faire mon message,
Ne telle chose raconter
Que me sens au cerveau monter
En cette plaine, et bel espace.

Mon Dieu, comme le monde passe
En oisiveté par simplesse !
Ne voit-on point tant de sagesse
Que le plus fol demeure maître ?
Il n'y a rien si beau, que d'être
Auprès de quelque beau donneur.

Serait-ce pas grand déshonneur
De la laisser ainsi pucelle ?
Je ne dis pas que ce fût elle
Qui m'a donné l'occasion.

Cherchons autre occupation
Pour parvenir à la légère :
Car volontiers une étrangère
Sera toujours la mieux venue,
Pour autant que, quand elle est nue,
Elle change d'accoutrement :
Comme celui qui point ne ment,
Quand il s'excuse sur un compte.

Nul n'est tenu de rendre compte –
Après la paye – du reçu.
Ô qu'il est bien pris, et déçu,
Le doux Pigeon aux Tourterelles !

Laissons cela : ce sont querelles
Que les Grecs eurent aux Troyens.
On ne vit onc tant de moyens
Depuis que le tabourin sonne.

Qui saurait comme l'eau de Saône
Fait le beau teint aux Damoiselles,
Tant de peine ne prendraient celles
À distiller pour se noircir –
Je voulais dire : à s'éclaircir –
Leur blanche et délicate peau.

À mal juger ne faut appeau :
Puis qu'on n'en paye que l'amende :
Celui qui me doit, me demande !

Mais c'est chose par trop notoire,
Que l'on nous peut bien faire croire,
Qu'une robe faite à l'antique
Ne montre le corps si étique,
Bien qu'il soit un petit trop juste
Pour courtisaner à la buste.

Mais j'en croirais plus tôt la preuve
De son ami, quand il la treuve
Sur le fait de la piperie.

C'est ce qui perd la confrérie
De saint Amour, qui nous surprend,
Puis qu'en lieu de donner on prend.

Or à Dieu donc, lâche journée,
Puis qu'elle est jà tant séjournée,
Que l'on n'en corne plus la prise :
Tant y va le pot qu'il se brise,
Qui nous fait après bon métier.

S'elle savait bien le métier,
On ne craindrait point le danger
De ce plaidoyeur étranger :
Mais qu'on le plume sans mentir
Avant qu'il le puisse sentir.

(Épître I)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Je te promis au soir que…

Je te promis au soir que, pour ce jour,
Je m'en irais à ton instance grande
Faire chez toi quelque peu de séjour :
Mais je ne puis… parquoi me recommande,
Te promettant m'acquitter pour l'amende,
Non d'un seul jour, mais de toute ma vie,
Ayant toujours de te complaire envie.
Donc te supplie accepter le vouloir
De qui tu as la pensée ravie
Par tes vertus, ta grâce, et ton savoir.

(Rymes XIX)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Qui dira ma robe fourrée

Qui dira ma robe fourrée
De la belle pluie dorée
Qui Daphnés enclose ébranla :
Je ne sais rien moins, que cela.

Qui dira qu'à plusieurs je tends
Pour en avoir mon passetemps,
Prenant mon plaisir çà, et là :
Je ne sais rien moins, que cela.

Qui dira que t'ai révélé
Le feu long temps en moi celé
Pour en toi voir si force il a :
Je ne sais rien moins, que cela.

Qui dira que, d'ardeur commune
Qui les jeunes gens importune,
De toi je veux… et puis holà !
Je ne sais rien moins, que cela.

Mais qui dira que la Vertu,
Dont tu es richement vêtu,
En ton amour m'étincela :
Je ne sais rien mieux, que cela.

Mais qui dira que d'amour sainte
Chastement au coeur suis atteinte,
Qui mon honneur onc ne foula :
Je ne sais rien mieux, que cela.

(Chanson VII)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Parfaite amitié

Quant est d'Amour, je crois que c'est un songe,
Ou fiction, qui se paît de mensonge,
Tant que celui, qui peut plus faire encroire
Sa grand'feintise, en acquiert plus de gloire.

Car l'un feindra de désirer la grâce,
De qui soudain voudra changer la place
L'autre fera mainte plainte à sa guise,
Portant toujours l'amour en sa devise,
Estimant moins toute perfection
Que le plaisir de folle affection :
Aussi jamais ne s'en trouve un content,
Fuyant le bien, où tout bon coeur prétend.
Et tout cela vient de la nourriture
Du bas savoir, que tient la créature.

Mais l'amitié, que les Dieux m'ont donnée,
Est à l'honneur toute tant adonnée
Que le moins sûr de mon affection
Est assuré de toute infection
De Faux-Semblant, Danger, et Changement,
Étant fondé sur si sain jugement
Que, qui verra mon ami apparaître,
Jamais fâché ne le pourra connaître :
Pource qu'il est toujours à son plaisir
Autant content que contient mon désir.
Et si voulez savoir, ô Amoureux,
Comment il est en ses amours heureux :
C'est que de moi tant bien il se contente,
Qu'il n'en voudrait espérer autre attente,
Que celle-là qui ne finit jamais,
Et que j'espère assurer désormais
Par la vertu en moi tant éprouvée,
Qu'il la dira ès plus hauts Cieux trouvée.

Par quoi, lui sûr de ma ferme assurance,
M'assurerai de crainte, et ignorance.

(Elégie I)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Comme le corps ne permet point de voir

Comme le corps ne permet point de voir
À son esprit, ni savoir sa puissance :
Ainsi l'erreur, qui tant me fait avoir
Devant les yeux le bandeau d'ignorance,
Ne m'a permis d'avoir la connaissance
De celui-là que, pour près le chercher,
Les Dieux avaient voulu le m'approcher :
Mais si haut bien ne m'a su apparaître.

Parquoi à droit l'on me peut reprocher
Que plus l'ai vu, et moins l'ai su connaître.

(Rymes XI)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Je suis la Journée

Je suis la Journée,
Vous, Amy, le jour,
Qui m'a détournée
Du fâcheux séjour.
D'aimer la Nuit certes je ne veux point,
Pource qu'à vice elle vient toute à point :
Mais à vous toute être
Certes je veux bien,
Pource qu'en votre être
Ne gît que tout bien.

Là où en ténèbres
On ne peut rien voir
Que choses funèbres,
Qui font peur avoir,
On peut de nuit encor se réjouir
De leurs amours faisant amants jouir :
Mais la jouissance
De folle pitié
N'a point de puissance
Sur notre amitié,

Vu qu'elle est fondée
En prospérité
Sur Vertu sondée
De toute équité.
La nuit ne peut un meurtre déclarer,
Comme le jour, qui vient à éclairer
Ce que la nuit cache,
Faisant mille maux,
Et ne veut qu'on sache
Ses tours fins, et cauts.

La nuit la paresse
Nourrit, qui tant nuit :
Et le jour nous dresse
Au travail, qui duit.
Ô heureux jour, bien te doit estimer
Celle qu'ainsi as voulu allumer,
Prenant toujours cure
Réduire à clarté
Ceux que nuit obscure
Avait écartés !

Ainsi éclairée
De si heureux jour,
Serai assurée
De plaisant séjour.

(Chanson IX)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : Dames, s'il est permis

Dames, s'il est permis
Que l'amour appetisse
Entre deux coeurs promis,
Faisons pareil office :
Lors la légèreté
Prendra sa fermeté.

S'ils nous disent volages
Pour nous en divertir :
Assurons nos courages
De ne nous repentir,
Puis que leur amitié
Est moins, que de moitié.

Se voulant excuser,
Que leur moitié perdue
Peut ainsi abuser
Tant qu'elle soit rendue :
La loi pour nous fut faite
Empruntant leur défaite.

Si j'eusse été apprise
Comme il fallait aimer,
je n'eusse été reprise
Du feu trop allumer
Qu'éteindre j'ai bien su,
Quand je l'ai aperçu.

Ne nous ébahissons
Si le vouloir nous change :
Car d'eux nous connaissons
La vie tant étrange,
Qu'elle nous a permis
Infinité d'amis.

Mais puis qu'occasion
Nous a été donnée,
Que notre passion
Soit à eux adonnée :
Amour nous vengera,
Quand foi les rangera.

(Chanson V)

Pernette du GUILLET (1520-1545) : La fortune envieuse

La fortune envieuse,
Voyant mon jour passer,
De la nuit est joyeuse
Pour me faire penser
Vrai ce que le Ciel dit
Pour se mettre en crédit.

Mais savoir n'ai envie
Des Planètes le cours
Pour connaître ma vie,
Ayant autre discours :
Car tant que je verrai
Mon jour, je ne mourrai.

Ne trouve point étrange,
Si, quand ne le puis voir,
Je me trouble, et me change,
Tant qu'il me faut douloir
Du mal, que mon coeur sent,
Quand de moi est absent.

Ce que j'y suis tenue
Ne me fait tant l'aimer,
Que sa vertu connue
Me contraint l'estimer,
Par son los tant requis,
Qui m'est honneur acquis.

Sa grâce accompagnée
Plus qu'à nul j'ai pu voir :
Par quoi pour lui suis née,
D'autre je n'ai vouloir :
Les Dieux pour moi l'ont mis
Au bout des vrais amis.

Ô amitié bien prise,
Que j'ai voulu choisir
Par vraie foi promise,
Qui mon coeur vint saisir,
Quand honneur s'allia
Au bien, qui nous lia !

Ma fortune accomplie
En mon heureux séjour
De plaisir fut remplie,
Quand j'aperçus mon jour :
Qui bien connu l'aura,
Mon ami aimera.

Heureuse destinée
En mon heur apparaît,
Ne sachant femme née
Qui peut, ne qui saurait
Éviter la moitié
De sa noble amitié.

D'être d'autres requise
N'y veuillez point venir :
Car je suis tant apprise
Que j'ai pour souvenir
La grandeur de son coeur
Être du mien vainqueur.

Et si je n'ai la grâce
Pour mériter d'avoir
Ce bien, et qu'on pourchasse
De le me décevoir,
Ma fermeté fera
Qu'il se contentera.

(Chanson IV)