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Paul SCARRON (1610-1660) : Chanson : Hé bien! je consens de mourir…

Hé bien ! je consens de mourir.
Aussi bien l'espoir de guerir
Me flateroit en vain des douceurs de la vie.
Je n'ay plus qu'un moment à desplaire à vos yeux ;
Vous allez voir, belle Silvie,
Quand je ne seray plus, si vous en serez mieux.

Paul SCARRON (1610-1660) : A Monsieur le Duc de Sully

Duc de SULLY, vous m'avez envoyé
Un beau pasté, des plus grands que l'on voye,
Dieu sçait comment je m'en donne au coeur joye,
Quand je devrois en estre desvoyé,
Quand je devrois m'en irriter le foye.
Tel grand Seigneur, que je ne nomme pas,
D'un tel pasté feroit quatre repas.

Paul SCARRON (1610-1660) : Epistre à Mr Sarazin

Sarrasin,
Mon voisin,
Cher amy,
Qu'à demy
Je ne voy,
Dont, ma foy,
J'ay dépit
Un petit,
N'es-tu pas
Barrabas,
Basiris,
Phalaris,
Ganelon
Le félon,
De sçavoir
Mon manoir
Peu distant,
Et pourtant
De ne pas,
De ton pas
Ou de ceux
De tes deux
Chevaux gris
Mal nouris,
Y venir
Réjouir,
Par des dits
Esbaudits,
Un pauvret
Tres maigret,
Au col tors,
Dont le corps
Tout tortu,
Tout bossu,
Surrané,
Décharné
Est reduit,
Jour & nuit,
A souffrir,
Sans guerir,
Des tourmens
Vehemens ?
Si Dieu veut,
Qui tout peut,
Dés demain
Mal S.Main
Sur ta peau
Bien & beau
S'étendra
Et fera
Tout ton cuir
Convertir
En farcin.
Lors, mal sain
Et poury,
Bien marry
Tu seras
Et verras
Si j'ay tort
D'estre fort
En émoy
Contre toy.
Mais pourtant,
Repentant,
Si tu viens
Et te tiens
Un moment
Seulement
Avec nous,
Mon courroux
Finira,
Et caetera.

Paul SCARRON (1610-1660) : A Madame Radigue

Pour la remercier d'un pot de coins.

Rondeau redoublé.

Vostre laquais verd, jaune ou gris,
Ô Dame toute liberale,
M'a presenté vostre regalle ;
C'est pourquoy ce Rondeau j'escris.

Un matin, ma servante à cale,
Aussi-tost que les yeux j'ouvris,
Fit entrer dans ma chambre sale
Vostre laquais verd, jaune ou gris.

Vos beaux coins confits il m'estale
En faisant un petit soûris.
Où Diable les avez vous pris,
Ô Dame toute liberale ?

Ce ne sont pas fruits de la halle,
Et leur beauté m'a bien surpris
Quand ce laquais, des mieux apris,
M'a presenté vostre regalle.

Ô ! que n'ay-je un bijoux de prix
Pour vous envoyer chose égale !
Mais j'ay beau chercher dans ma male ;
C'est pourquoy ce Rondeau j'escris.

Je vous ayme d'amour loyale ;
Homme de son corps entrepris
Peut, de vostre merite espris,
Se dire tout haut, sans scandale,
Vostre.

Paul SCARRON (1610-1660) : Vous faites voir des os quand vous riez, Heleine

Sonnet

Vous faites voir des os quand vous riez, Heleine,
Dont les uns sont entiers et ne sont gueres blancs ;
Les autres, des fragmens noirs comme de l'ebene
Et tous, entiers ou non, cariez et tremblans.

Comme dans la gencive ils ne tiennent qu'à peine
Et que vous esclattez à vous rompre les flancs,
Non seulement la toux, mais vostre seule haleine
Peut les mettre à vos pieds, deschaussez et sanglans.

Ne vous meslez donc plus du mestier de rieuse ;
Frequentez les convois et devenez pleureuse :
D'un si fidel avis faites vostre profit.

Mais vous riez encore et vous branlez la teste !
Riez tout vostre soul, riez, vilaine beste :
Pourveu que vous creviez de rire, il me suffit.

Paul SCARRON (1610-1660) : Sur les affaires du temps

Le roi s'en est allé, son Éminence aussi ;
Le courtisan escroc sans contenter son hôte,
Jurant qu'à son retour il comptera sans faute
Pique le grand chemin en botte de roussi.

Les officiers du roi sont fort rares ici ;
Et la gent de justice et celle de maltôte
A le haut du pavé et va la tête haute
En l'absence du roi qui va vers Beaugency.

Les faubourgs ne sont plus infectés de soudrille ;
Enfin toute la cour vers la Guienne drille :
Les uns disent que si, les uns disent que non.

On dit que l'on va faire un exemple en Guienne,
On dit que sans rien faire il faudra qu'on revienne,
Et moi je voudrais bien avoir un bon melon.

Paul SCARRON (1610-1660) : Cent quatre vers

Contre ceux qui font passer leurs
libelles diffamatoires sous
le nom d'autruy.

Beaux Esprits du Pont-neuf, Insectes de Parnasse,
Dont les productions, aussi froides que glace,
Font naistre la tristesse au lieu de divertir,
Vous verray-je toûjours à mes dépens mentir ?
Et mon nom, supposé dans vos oeuvres de bale,
Me sera-t'il toûjours matiere de scandale ?
Trop long temps, malgré moy, par un indigne sort,
Mes vers à vos Placarts servent de Passe-port :
Ils s'en veulent vanger, Grenouilles enrouées,
Et, laissant pour un temps leurs rimes enjouées,
Par des termes trenchans comme des coutelas
Ils vont vous descouper jusqu'en vos galetas,
Vous qui peut-estre un jour, en bonne compagnie,
Atteints et convaincus de male Poesie,
Estendus sur la roue en sales caleçons,
Abjurerez trop tard vos profanes chansons.
Mais n'est-il pas permis à chacun de se taire ?
Et vostre Poesie, est-ce un mal necessaire ?
Rimailleurs affamez produits par le Blocus,
Qui meriteriez bien l'accident de Malcus,
Quel plaisir prenez vous à vous faire maudire ?
Est-ce gloire, est-ce gain qui vous fait tant écrire ?
Ou bien fatiguez vous de gayeté de coeur
Le siecle, dont vos vers est le plus grand malheur ?
Quand vous prenez mon nom, si c'est par quelque estime,
Pour quoy vous en servir à la noirceur d'un crime ?
Et ne m'estimant point, inveterez Pendards,
Pour quoy le supposer à vos méchants Brocards ?
Laissez le tel qu'il est s'il vous est inutile,
Et publiez sans luy vos fautes par la ville.
Mais, Bastards d'Apollon, Rimeurs de Belzebut,
De qui l'esprit malade a pis que le scorbut,
Ennemis du bon sens, corrupteurs du langage,
Ecrivez, imprimez ouvrage sur ouvrage,
Decriez sans respect Princes et Magistrats
Comme si vous estiez reformateurs d'Estats,
Nuisez aux Innocens, attaquez les puissances,
Inventez tous les jours de nouvelles offenses,
Faites bien enrager les hommes de bon sens,
Abusez laschement de mon nom : j'y consens ;
Si la comparaison le merite releve,
Vos deplorables chants, Rossignols de la Greve,
Opposez à mes vers, tous malheureux qu'ils sont,
Decouvriront bien tost la bassesse qu'ils ont,
Seront bien tost au rang des sottises passées
Et papiers déchirez sous les chaizes percées,
Laissant à leurs autheurs, outre mille remors,
Une eternelle peur des Sergens et Recors.
Ne pretendez donc plus, par vos chansons malignes,
Malencontreux Hiboux, vous eriger en Cygnes,
Et, puis qu'à rimailler vous reüssissez mal
Et, pendu pour pendu, que le sort est égal,
Ne faites plus de vers : allez tirer la laine ;
Vous y gagnerez plus avecque moins de peine :
Un livre de vos vers ne vaut pas un manteau.
Ne nous alleguez point la crainte du cordeau :
Elle ne quitte point les medisans Poëtes,
De qui fort rarement les affaires sont nettes,
Et des voleurs de nuit comme de tels Rimeurs
On fait également et pendus et rameurs ;
Si bien qu'en tous les deux estant hommes pendables,
Plus ou moins de profit vous rendront moins blasmables.
Que si, trop adonnez à gaster du papier,
Vous ne pouvez quitter vostre maudit métier,
Au moins faites des vers que chacun puisse lire,
Et servez le Pont-neuf plustost que de medire.
D'un ennemy public, Estranger ou François,
Par zele ou par dépit on se plaint quelque fois
Mais offenser en vers ses Maistres legitimes,
Faire servir en mal l'innocence des rimes
Et pour les debiter y supposer un nom,
C'est estre, pour le moins, faux tesmoin sur larron.
Je veux bien que vos vers soient autant de Chef-d'oeuvres ;
Mais, estant venimeux autant que des couleuvres,
Méchans, c'est pervertir l'usage des bons vers.
Ne vous y trompez plus : cachez ou découvers,
Bien ou mal-faits, ils sont de tres-mauvaise garde ;
Et l'estime n'est pas tout ce qu'on y hazarde
Une faute cachée ou dans l'impunité
Ne peut cautionner une temerité.
Quittez donc un métier qui fait pendre ses Maistres ;
Representez vous bien des Posteaux, des Chevestres ;
Songez, non sans frayeur, que les chants reprouvez
Sont veus degenerer quelques fois en Salvez ;
Songez, non sans frayeur, que semblables ramages
A semblables oyseaux sont de mauvais presages ;
Songez, non sans frayeur, qu'un Gibet est de bois,
Que les faux Amphions l'attirent quelque fois ;
Qu'abusant du métier du malheureux Orphée,
Un bourreau peut autant qu'une Trouppe enragée.
Enfin sur le sujet vous pouvez mediter,
Regarder les objets dont l'on peut profiter,
Songer au grand repos qu'apporte l'Innocence ;
Qu'on n'est point à couvert de ceux que l'on offence,
Qu'on peut vous découvrir, gagnant vos Gazetiers,
Et vous aller chercher jusque dans vos greniers ;
Vous avez trop d'esprit pour ignorer le reste
Et qu'outre les fleaux, Famine, Guerre, Peste,
Il en est encore un, fatal aux Rimailleurs,
Fort connu de tout temps, en France comme ailleurs
C'est un mal qui se prend d'ordinaire aux épaules,
Causé par des bastons, quelques fois par des gaules ;
Son nom est Bastonnade ou bien coups de baston :
Qui vous en donneroit, Messieurs, qu'en diroit-on ?

Paul SCARRON (1610-1660) : Chanson : Helas! elle s'en va…

Helas ! elle s'en va : je ne la verray plus ;
A ma juste douleur il faut bien que je cede.
Que les regrets sont superflus
Dans les maux dont la mort est l'unique remede !
Apres un tel mal-heur
Si j'aymois encore la vie,
Que diroit mon amour ? que diroit ma douleur ?
Et que diroit Silvie ?

Ses yeux, doux et flateurs et jamais courroucez,
Me faisoient dans mes fers trouver mille delices.
Pour des plaisirs si tost passez,
Faut-il donc que mon coeur souffre tant de supplices ?
Mais bien tost, la douleur
D'estre loing des yeux de Silvie
Va finir mon amour, va finir mon malheur
En finissant ma vie.

Paul SCARRON (1610-1660) : Chanson à manger

Quand j'ay bien faim et que je mange
Et que j'ay bien dequoy choisir,
Je ressens autant de plaisir
Qu'en grattant ce qui me demange.
Cher Amy, tu m'y faits songer :
Chacun fait des Chansons à boire,
Et moy, qui n'ay plus rien de bon que la machoire,
Je n'en veux faire qu'à manger.

Quand on se gorge d'un potage
Succulent comme un consommé,
Si nostre corps en est charmé,
Nostre ame l'est bien davantage.
Aussi Satan, le faux glouton,
Pour tromper la femme premiere,
N'alla pas luy monstrer du vin ou de la biere,
Mais dequoy branler le menton.

Quatre fois l'homme de courage
En un jour peut manger son saoul ;
Le trop boire peut faire un fou
De la personne la plus sage.
A-t'on vidé mille tonneaux,
On n'a beu que la mesme chose,
Au lieu qu'en un repas on peut doubler la doze
De mille differans morceaux.

Quel plaisir lors qu'avec furie,
Apres la bisque et le rosty,
D'un entremets bien assorty
Vient reveiller la mangerie !
Quand on devore un bon melon
Trouve-t'on liqueur qui le vaille ?
Ô cher Amy Potel ! je suis pour la mangeaille :
Il n'est rien tel qu'estre glouton.

Paul SCARRON (1610-1660) : Chanson à boire

Que j'aime le cabaret !
Tout y rit, personne n'y querelle.
La bancelle
M'y tient lieu d'un tabouret.
Laissons les interests
Des culs, des tabourets ;
La Noblesse
Pour la fesse
Fait prouesse :
En bien beuvant
Taschons d'en faire autant.

Tout respect et tout honneur
A Messieurs les porteurs de rapieres ;
Leurs derrieres
Font pourtant trop de rumeur :
Quoy ! pour le cu caduc
De la femme d'un Duc
Tout le monde
S'entre-gronde,
S'entre-fronde,
Et pour le cu
Tout s'en va T. U. tu !

Vray-Dieu ! que le vin est bon !
Qu'il est frais ! Dans mon verre il petille.
Qu'on me grille

Vistement de ce jambon !
Ô que je vay disner !
Que je m'en vay donner !
Ça! courage !
Faisons rage :
Ce potage
Bien mitonné
Est d'un goust raffiné.