Paul SCARRON (1610-1660) : Chanson : Quand je vous dis que vos yeux…

Quand je vous dis que vos yeux m'ont bruslé,
Vous faites l'offencée ;
Quand je vous cache ma pensée,
Vous m'appellez dissimulé !
Helas ! que dois-je faire ?
Si je parle, vous vous faschez,
Et si je me veux taire,
Vous me le reprochez.

Si vous traittez d'une esgale rigueur
Ma plainte et mon silence,
Belle Philis, tout vous offence,
Rien ne peut fleschir vostre coeur.
Helas ! quelle infortune !
Quand je parle et quand je me tais,
Sans cesse j'importune
Et jamais je ne plais.

Paul SCARRON (1610-1660) : Réflexion sérieuse de Mr S sur les murs de Troye

Stances

Phebus a tres-bonne raison
De se mettre en mestier pour mieux gagner sa vie ;
Je voudrois qu'il lui prît envie
De bâtir sur Parnasse une bonne maison :
Elle seroit fort de saison ;
Il est âgé, quoy qu'il en die,
Et sans l'excès de sa folie

Il seroit déja tout grison.
Nous logeons tous à découvert :
On n'a jamais bâty, dessus nostre Montagne,
Que de beaux chasteaux en Espagne ;
Cependant un autheur, dont le front n'est couvert
Que d'un rameau de Laurier vert,
Dans le milieu d'une campagne,
Fût-il au Païs de Cocagne,
Est mal logé pour son hyver.

Il est pourtant vray qu'autrefois
Cette incommodité nous donnoit peu de peine
Lors que l'eau de nostre fontaine
S'achetoit cherement des Princes et des Roys :
Nous avions lors et vin et bois,
Dont nous réchauffions nostre veine,
Et l'on avoit la pance pleine
Pour peu qu'on se rongeât les doits.

Alors, tout d'une autre façon
Nous faisions raisonner les nerfs de nostre Lyre ;
Lors aussi nostre tirelire,
Pleine de quarts-d'écus, rendoit bien meilleur son ;
Il n'estoit de riche garçon
Qui ne reverât nostre Empire,
Et tout ce qui d'Amour soûpire
Nous payoit tribut ou rançon.

Qu'un autheur seroit abusé,
Qui croiroit maintenant, par ses Vers pleins d'emphase
Et d'une belle periphrase,
Excroquer un teston du plus mal-avisé !
L'on est aujourd'huy si rusé,
Qu'on ne peut plus vendre Pegase :
Chacun se rit de sa peau rase
Et de son harnois tout usé.

Croy-moy donc, Rimeur indigent :
Fais un autre mestier ; il t'y faut bien resoudre
Si tu veux avoir dequoy moudre ;
Sors d'entre ces lauriers qui te vont ombrageant ;
Ce bois sacré n'est pas d'argent ;
Il peut bien te garder du foudre
Qui reduit toute chose en poudre,
Mais non pas des mains d'un sergent.

Regarde les Arts Liberaux
Et comment au travail un chacun d'eux s'applique :
Tu verras que l'Aritmetique
Travaille incessamment aux contoirs et bureaux ;
Tous les jours dedans les bareaux
On employe la Rhetorique :
Celle qui des Cieux s'alambique
Nous fait des almanacs nouveaux.

Regarde enfin le Dieu des vers :
Quoy que communément paresseux on le croye,
Il n'a point honte qu'on le voye
Travailler aujourd'huy de cent mestiers divers :
Il est menuisier à Nevers,
Et pour bâtir les Murs de Troye
Il quitte son habit de soye,
Ou du moins le met à l'envers.

Paul SCARRON (1610-1660) : Superbes monuments de l'orgueil des humains

Sonnet

Superbes monuments de l'orgueil des humains,
Pyramides, tombeaux dont la vaine structure
A témoigné que l'art, par l'adresse des mains
Et l'assidu travail, peut vaincre la nature :

Vieux palais ruinés, chefs-d'oeuvre des Romains
Et les derniers efforts de leur architecture,
Colisée, où souvent ces peuples inhumains
De s'entr'assassiner se donnaient tablature :

Par l'injure des ans vous êtes abolis,
Ou du moins, la plupart, vous êtes démolis ;
Il n'est point de ciment que le temps ne dissoude.

Si vos marbres si durs ont senti son pouvoir,
Dois-je trouver mauvais qu'un méchant pourpoint noir,
Qui m'a duré deux ans, soit percé par le coude ?

Paul SCARRON (1610-1660) : Chanson : Beauté, seringue à brazier…

Beauté, seringue à brazier,
Coeur d'acier
Tu m'as mis le flanc
A feu et à sang.
Helas ! l'amour m'a pris
Comme le chat fait la souris.

Paul SCARRON (1610-1660) : Chanson : Hé bien! je consens de mourir…

Hé bien ! je consens de mourir.
Aussi bien l'espoir de guerir
Me flateroit en vain des douceurs de la vie.
Je n'ay plus qu'un moment à desplaire à vos yeux ;
Vous allez voir, belle Silvie,
Quand je ne seray plus, si vous en serez mieux.

Paul SCARRON (1610-1660) : A Monsieur le Duc de Sully

Duc de SULLY, vous m'avez envoyé
Un beau pasté, des plus grands que l'on voye,
Dieu sçait comment je m'en donne au coeur joye,
Quand je devrois en estre desvoyé,
Quand je devrois m'en irriter le foye.
Tel grand Seigneur, que je ne nomme pas,
D'un tel pasté feroit quatre repas.

Paul SCARRON (1610-1660) : Epistre à Mr Sarazin

Sarrasin,
Mon voisin,
Cher amy,
Qu'à demy
Je ne voy,
Dont, ma foy,
J'ay dépit
Un petit,
N'es-tu pas
Barrabas,
Basiris,
Phalaris,
Ganelon
Le félon,
De sçavoir
Mon manoir
Peu distant,
Et pourtant
De ne pas,
De ton pas
Ou de ceux
De tes deux
Chevaux gris
Mal nouris,
Y venir
Réjouir,
Par des dits
Esbaudits,
Un pauvret
Tres maigret,
Au col tors,
Dont le corps
Tout tortu,
Tout bossu,
Surrané,
Décharné
Est reduit,
Jour & nuit,
A souffrir,
Sans guerir,
Des tourmens
Vehemens ?
Si Dieu veut,
Qui tout peut,
Dés demain
Mal S.Main
Sur ta peau
Bien & beau
S'étendra
Et fera
Tout ton cuir
Convertir
En farcin.
Lors, mal sain
Et poury,
Bien marry
Tu seras
Et verras
Si j'ay tort
D'estre fort
En émoy
Contre toy.
Mais pourtant,
Repentant,
Si tu viens
Et te tiens
Un moment
Seulement
Avec nous,
Mon courroux
Finira,
Et caetera.

Paul SCARRON (1610-1660) : A Madame Radigue

Pour la remercier d'un pot de coins.

Rondeau redoublé.

Vostre laquais verd, jaune ou gris,
Ô Dame toute liberale,
M'a presenté vostre regalle ;
C'est pourquoy ce Rondeau j'escris.

Un matin, ma servante à cale,
Aussi-tost que les yeux j'ouvris,
Fit entrer dans ma chambre sale
Vostre laquais verd, jaune ou gris.

Vos beaux coins confits il m'estale
En faisant un petit soûris.
Où Diable les avez vous pris,
Ô Dame toute liberale ?

Ce ne sont pas fruits de la halle,
Et leur beauté m'a bien surpris
Quand ce laquais, des mieux apris,
M'a presenté vostre regalle.

Ô ! que n'ay-je un bijoux de prix
Pour vous envoyer chose égale !
Mais j'ay beau chercher dans ma male ;
C'est pourquoy ce Rondeau j'escris.

Je vous ayme d'amour loyale ;
Homme de son corps entrepris
Peut, de vostre merite espris,
Se dire tout haut, sans scandale,
Vostre.

Paul SCARRON (1610-1660) : Vous faites voir des os quand vous riez, Heleine

Sonnet

Vous faites voir des os quand vous riez, Heleine,
Dont les uns sont entiers et ne sont gueres blancs ;
Les autres, des fragmens noirs comme de l'ebene
Et tous, entiers ou non, cariez et tremblans.

Comme dans la gencive ils ne tiennent qu'à peine
Et que vous esclattez à vous rompre les flancs,
Non seulement la toux, mais vostre seule haleine
Peut les mettre à vos pieds, deschaussez et sanglans.

Ne vous meslez donc plus du mestier de rieuse ;
Frequentez les convois et devenez pleureuse :
D'un si fidel avis faites vostre profit.

Mais vous riez encore et vous branlez la teste !
Riez tout vostre soul, riez, vilaine beste :
Pourveu que vous creviez de rire, il me suffit.

Paul SCARRON (1610-1660) : Sur les affaires du temps

Le roi s'en est allé, son Éminence aussi ;
Le courtisan escroc sans contenter son hôte,
Jurant qu'à son retour il comptera sans faute
Pique le grand chemin en botte de roussi.

Les officiers du roi sont fort rares ici ;
Et la gent de justice et celle de maltôte
A le haut du pavé et va la tête haute
En l'absence du roi qui va vers Beaugency.

Les faubourgs ne sont plus infectés de soudrille ;
Enfin toute la cour vers la Guienne drille :
Les uns disent que si, les uns disent que non.

On dit que l'on va faire un exemple en Guienne,
On dit que sans rien faire il faudra qu'on revienne,
Et moi je voudrais bien avoir un bon melon.