Paul SCARRON (1610-1660) : Cent quatre vers

Contre ceux qui font passer leurs
libelles diffamatoires sous
le nom d'autruy.

Beaux Esprits du Pont-neuf, Insectes de Parnasse,
Dont les productions, aussi froides que glace,
Font naistre la tristesse au lieu de divertir,
Vous verray-je toûjours à mes dépens mentir ?
Et mon nom, supposé dans vos oeuvres de bale,
Me sera-t'il toûjours matiere de scandale ?
Trop long temps, malgré moy, par un indigne sort,
Mes vers à vos Placarts servent de Passe-port :
Ils s'en veulent vanger, Grenouilles enrouées,
Et, laissant pour un temps leurs rimes enjouées,
Par des termes trenchans comme des coutelas
Ils vont vous descouper jusqu'en vos galetas,
Vous qui peut-estre un jour, en bonne compagnie,
Atteints et convaincus de male Poesie,
Estendus sur la roue en sales caleçons,
Abjurerez trop tard vos profanes chansons.
Mais n'est-il pas permis à chacun de se taire ?
Et vostre Poesie, est-ce un mal necessaire ?
Rimailleurs affamez produits par le Blocus,
Qui meriteriez bien l'accident de Malcus,
Quel plaisir prenez vous à vous faire maudire ?
Est-ce gloire, est-ce gain qui vous fait tant écrire ?
Ou bien fatiguez vous de gayeté de coeur
Le siecle, dont vos vers est le plus grand malheur ?
Quand vous prenez mon nom, si c'est par quelque estime,
Pour quoy vous en servir à la noirceur d'un crime ?
Et ne m'estimant point, inveterez Pendards,
Pour quoy le supposer à vos méchants Brocards ?
Laissez le tel qu'il est s'il vous est inutile,
Et publiez sans luy vos fautes par la ville.
Mais, Bastards d'Apollon, Rimeurs de Belzebut,
De qui l'esprit malade a pis que le scorbut,
Ennemis du bon sens, corrupteurs du langage,
Ecrivez, imprimez ouvrage sur ouvrage,
Decriez sans respect Princes et Magistrats
Comme si vous estiez reformateurs d'Estats,
Nuisez aux Innocens, attaquez les puissances,
Inventez tous les jours de nouvelles offenses,
Faites bien enrager les hommes de bon sens,
Abusez laschement de mon nom : j'y consens ;
Si la comparaison le merite releve,
Vos deplorables chants, Rossignols de la Greve,
Opposez à mes vers, tous malheureux qu'ils sont,
Decouvriront bien tost la bassesse qu'ils ont,
Seront bien tost au rang des sottises passées
Et papiers déchirez sous les chaizes percées,
Laissant à leurs autheurs, outre mille remors,
Une eternelle peur des Sergens et Recors.
Ne pretendez donc plus, par vos chansons malignes,
Malencontreux Hiboux, vous eriger en Cygnes,
Et, puis qu'à rimailler vous reüssissez mal
Et, pendu pour pendu, que le sort est égal,
Ne faites plus de vers : allez tirer la laine ;
Vous y gagnerez plus avecque moins de peine :
Un livre de vos vers ne vaut pas un manteau.
Ne nous alleguez point la crainte du cordeau :
Elle ne quitte point les medisans Poëtes,
De qui fort rarement les affaires sont nettes,
Et des voleurs de nuit comme de tels Rimeurs
On fait également et pendus et rameurs ;
Si bien qu'en tous les deux estant hommes pendables,
Plus ou moins de profit vous rendront moins blasmables.
Que si, trop adonnez à gaster du papier,
Vous ne pouvez quitter vostre maudit métier,
Au moins faites des vers que chacun puisse lire,
Et servez le Pont-neuf plustost que de medire.
D'un ennemy public, Estranger ou François,
Par zele ou par dépit on se plaint quelque fois
Mais offenser en vers ses Maistres legitimes,
Faire servir en mal l'innocence des rimes
Et pour les debiter y supposer un nom,
C'est estre, pour le moins, faux tesmoin sur larron.
Je veux bien que vos vers soient autant de Chef-d'oeuvres ;
Mais, estant venimeux autant que des couleuvres,
Méchans, c'est pervertir l'usage des bons vers.
Ne vous y trompez plus : cachez ou découvers,
Bien ou mal-faits, ils sont de tres-mauvaise garde ;
Et l'estime n'est pas tout ce qu'on y hazarde
Une faute cachée ou dans l'impunité
Ne peut cautionner une temerité.
Quittez donc un métier qui fait pendre ses Maistres ;
Representez vous bien des Posteaux, des Chevestres ;
Songez, non sans frayeur, que les chants reprouvez
Sont veus degenerer quelques fois en Salvez ;
Songez, non sans frayeur, que semblables ramages
A semblables oyseaux sont de mauvais presages ;
Songez, non sans frayeur, qu'un Gibet est de bois,
Que les faux Amphions l'attirent quelque fois ;
Qu'abusant du métier du malheureux Orphée,
Un bourreau peut autant qu'une Trouppe enragée.
Enfin sur le sujet vous pouvez mediter,
Regarder les objets dont l'on peut profiter,
Songer au grand repos qu'apporte l'Innocence ;
Qu'on n'est point à couvert de ceux que l'on offence,
Qu'on peut vous découvrir, gagnant vos Gazetiers,
Et vous aller chercher jusque dans vos greniers ;
Vous avez trop d'esprit pour ignorer le reste
Et qu'outre les fleaux, Famine, Guerre, Peste,
Il en est encore un, fatal aux Rimailleurs,
Fort connu de tout temps, en France comme ailleurs
C'est un mal qui se prend d'ordinaire aux épaules,
Causé par des bastons, quelques fois par des gaules ;
Son nom est Bastonnade ou bien coups de baston :
Qui vous en donneroit, Messieurs, qu'en diroit-on ?

Paul SCARRON (1610-1660) : Chanson : Helas! elle s'en va…

Helas ! elle s'en va : je ne la verray plus ;
A ma juste douleur il faut bien que je cede.
Que les regrets sont superflus
Dans les maux dont la mort est l'unique remede !
Apres un tel mal-heur
Si j'aymois encore la vie,
Que diroit mon amour ? que diroit ma douleur ?
Et que diroit Silvie ?

Ses yeux, doux et flateurs et jamais courroucez,
Me faisoient dans mes fers trouver mille delices.
Pour des plaisirs si tost passez,
Faut-il donc que mon coeur souffre tant de supplices ?
Mais bien tost, la douleur
D'estre loing des yeux de Silvie
Va finir mon amour, va finir mon malheur
En finissant ma vie.

Paul SCARRON (1610-1660) : Chanson à manger

Quand j'ay bien faim et que je mange
Et que j'ay bien dequoy choisir,
Je ressens autant de plaisir
Qu'en grattant ce qui me demange.
Cher Amy, tu m'y faits songer :
Chacun fait des Chansons à boire,
Et moy, qui n'ay plus rien de bon que la machoire,
Je n'en veux faire qu'à manger.

Quand on se gorge d'un potage
Succulent comme un consommé,
Si nostre corps en est charmé,
Nostre ame l'est bien davantage.
Aussi Satan, le faux glouton,
Pour tromper la femme premiere,
N'alla pas luy monstrer du vin ou de la biere,
Mais dequoy branler le menton.

Quatre fois l'homme de courage
En un jour peut manger son saoul ;
Le trop boire peut faire un fou
De la personne la plus sage.
A-t'on vidé mille tonneaux,
On n'a beu que la mesme chose,
Au lieu qu'en un repas on peut doubler la doze
De mille differans morceaux.

Quel plaisir lors qu'avec furie,
Apres la bisque et le rosty,
D'un entremets bien assorty
Vient reveiller la mangerie !
Quand on devore un bon melon
Trouve-t'on liqueur qui le vaille ?
Ô cher Amy Potel ! je suis pour la mangeaille :
Il n'est rien tel qu'estre glouton.

Paul SCARRON (1610-1660) : Chanson à boire

Que j'aime le cabaret !
Tout y rit, personne n'y querelle.
La bancelle
M'y tient lieu d'un tabouret.
Laissons les interests
Des culs, des tabourets ;
La Noblesse
Pour la fesse
Fait prouesse :
En bien beuvant
Taschons d'en faire autant.

Tout respect et tout honneur
A Messieurs les porteurs de rapieres ;
Leurs derrieres
Font pourtant trop de rumeur :
Quoy ! pour le cu caduc
De la femme d'un Duc
Tout le monde
S'entre-gronde,
S'entre-fronde,
Et pour le cu
Tout s'en va T. U. tu !

Vray-Dieu ! que le vin est bon !
Qu'il est frais ! Dans mon verre il petille.
Qu'on me grille

Vistement de ce jambon !
Ô que je vay disner !
Que je m'en vay donner !
Ça! courage !
Faisons rage :
Ce potage
Bien mitonné
Est d'un goust raffiné.

Paul SCARRON (1610-1660) : Chanson pastorale

La jeune Lisette,
Sur le bord d'un ruisseau,
Jouoit de sa musette
En gardant son troupeau.
Le Berger Tyrcis, qui l'ayme
Plus que soy-mesme,
Luy faisoit, tout trancy,
Les pleintes que voicy

Jeune Pastourelle,
Ton oeil est plein d'appas,
Mais ton humeur cruelle
Ne luy ressemble pas.
Est-ce que ton coeur ignore
Que je t'adore,
Ou qu'il le sçache bien
Et n'en decouvre rien ?

Tes aymables charmes
Et mes bruslans desirs
Me coustent bien des larmes,
Des chagrins, des soûpirs ;
Tu t'en ris, belle inhumaine,
Sans estre en peine
Si je pourray souffrir
Ta rigueur sans mourir.

Lors que, dans la lande
Où nous estions tous deux,
Je mis une guirlande
Dessus tes blonds cheveux,
Je te vis toute en cholere,
Toute severe,
Et de ta blanche main
Tu la rompis soudain.

Et qu'il te souvienne
Que, gravant d'un cousteau
Ta devise et la mienne
Sur le tronc d'un ormeau,
Tu le pris pour une offence
Par une absence
Qui dura plus d'un mois,
Tu me mis aux abois.

Un jour, dans la dance,
Un Berger inconnu
Eut assez d'asseurance
Pour baiser ton sein nu :
Tu ne fis point la farouche
Et quand je touche
Seulement ton habit,
Tu rougis de despit.

Des bleds dans la pleine,
Des vins sur les costeaux,
Mille bestes à laine,
Des chevres, des taureaux,
Ma jeunesse et mon courage,
Mon parentage,
Mon amour et ma foy
Ne peuvent rien sur toy.

Outre la musette
Dont je t'ay fait un don,
Je grave une houlette
Des chiffres de ton nom
Dans peu de jours je l'acheve ;
Et je t'esleve
Les petits d'un faisant
Pour te faire un present.

Dans nostre village,
Un soldat effronté
Voulut faire un outrage
A ta jeune beauté ;
Si quelqu'un de l'assistance
Prit ta deffence
Plus hardiment que moy,
Je m'en rapporte à toy.

Dans nostre prairie,
Un loup battit nos chiens,
Attaquant de furie
Tes troupeaux et les miens ;
Tu vis avec quelle addresse,
Quelle vitesse,
La houlette à la main,
J'attaquay l'inhumain.

Quand, de nos montagnes
Un grand ours descendu,
Rendit de ces campagnes
Tout le peuple esperdu,
Nos Bergers, qui s'estonnerent,
T'abandonnerent ;
Tu vis, sans me vanter,
S'il pût m'espouvanter.

Je t'offris sa patte,
Car j'en fus le vainqueur ;
Ce fut là, belle ingratte,
Où je connus ton coeur
Ce jour là, comme enragée
D'estre obligée,
Daignas-tu seulement
Me parler un moment ?

Si ma mort te donne
Tant soit peu de plaisir,
Trop aymable personne,
Contente ton desir :
Pour peu que ma mort te touche
Et qu'à ta bouche
Il en couste un soûpir,
Trop heureux de mourir.

Il finit sa plainte ;
La Bergere s'en rit :
Il en eut l'ame atteinte
De rage et de despit
Et, sans pleurer davantage
D'un tel outrage,
La voyant rire ainsi
Se mit à rire aussi.

Paul SCARRON (1610-1660) : A Monsieur Morin

sur un présent de fleurs.

MORIN, tu m'as emply ma chambre
D'une odeur douce comme l'ambre ;
Et je puis dire, en verité,
Qu'en un bouquet de fleurs nouvelles,
Toutes aussi rares que belles,
A la fois tu m'as apporté
Le Printemps et sa gayeté,
Des jardins, des champs, des prairies,
De l'esmail et des pierreries ;
Enfin tu m'as faict un present
Musqué, riche, rare et plaisant.

Paul SCARRON (1610-1660) : Chanson : Je vous aymois…

Je vous aymois : vous me l'aviez permis ;
J'esperois d'estre aymé : vous me l'aviez promis.
Mais, helas ! belle Iris, je voy bien le contraire ;
Je n'ose en murmurer
De peur de vous deplaire ;
Mais il m'est permis d'expirer,
S'il m'est ordonné de me taire.

Dedans vos fers, charmé de vos appas,
Je souffrois mes tourmens et ne m'en plaignois pas ;
Vous feigniez de m'aymer, je vous aymois sans feindre ;
Vous m'avez fait souffrir
Les maux les plus à craindre ;
Mais il m'est permis de mourir,
S'il m'est defendu de me plaindre.

Paul SCARRON (1610-1660) : Chanson : Ma raison me l'a dit aussi bien…

Ma raison me l'a dit aussi bien que mes yeux,
Que vous estiez toute charmante et belle ;
Mais elle eust fait bien mieux
De m'advertir que vous estiez cruelle.

Paul SCARRON (1610-1660) : La Foire Saint-Germain

[…] Ici le bel art de piper
Très impunément se pratique ;
Ici tel se laisse attraper
Qui croit faire aux pipeurs la nique.
Approchons ces gens assemblés,
Hommes parmi femmes mêlés
J'y vois, ce me semble, une dupe,
Car ce beau porte-point-coupé,
D'un touffu panache huppé,
Près de cette brillante jupe
Qui bien plus que son jeu l'occupe,
Qu'est-ce, qu'un damoiseau dupé ?

Qu'ils sont d'accord, ces assassins
Qui de paroles s'entremangent !
Qu'ils sont pour faire des larcins
De leurs dés qu'à tous coups ils changent !
Que ces deux démons incarnés
Sont sur ce pauvre homme acharnés,
Qui perd tout en grattant sa tête
Et sans dire le moindre mot !
Ha l qu'il a bien trouvé son sot,
Celui-là qui jure et tempête !
Et que l'autre fait bien la bête
Avec son serment de bigot !

Foire, l'élément des coquets,
Des filous et des tire-laine,
Foire, où l'on vend moins d'affiquets
Que l'on ne vend de chair humaine !
Sous le prétexte des bijoux
Que l'on fait de marchés chez vous
Qui ne se font bien qu'à la brune !
Que chez vous de gens sont déçus !
Que chez vous se perdent d'écus !
Que chez vous c'est chose commune
De voir converser sans rancune
Les galants avec les cocus !

Tout ce qui reluit n'est pas or
En ce pays de piperie,
Mais ici la foule est encor
Sans respect de la pierrerie.
Menez-moi chez les Portugais :
Nous y verrons à peu de frais
Des marchandises de la Chine :
Nous y verrons de l'ambre gris,
De beaux ouvrages de vernis
Et de la porcelaine fine
De cette contrée divine
Ou plutôt de ce paradis.

Nous achèterons des bijoux,
Nous boirons de l'aigre de cèdre.
Mais comment diable ferons-nous
Pour trouver une rime en èdre ?
N'importe ! ne radoubons rien
Èdre et cèdre riment fort bien,
N'en déplaise à la Poésie ;
La fabrique de tant de vers
Sur tous ces objets si divers,
Dont j'ai l'âme toute farcie,
M'a fatigué la fantaisie
Et mis l'esprit presque à l'envers. […]

Paul SCARRON (1610-1660) : Les vrays moyens de parvenir

Mascarade

Au Roy.

Monarque, le plus grand des Roys,
Et des hommes le plus aimable,
Seul digne de donner des loix
A toute la terre habitable,
Le vray moyen de parvenir
N'est rien que celuy de vous plaire :
C'est ce qu'icy nous fait venir ;
De plus huppés que nous en voudroient autant faire.

Nous sçavons que les courtisans,
Quoy que personnes fort civiles,
Ne font estat des artisans
Que selon qu'ils leur sont utiles ;
Mais nous sçavons aussi fort bien
Que nostre sort, qui nous maltraite,
Se peut changer en moins de rien
Et que, si vous voulez, nostre fortune est faite.

Tout veut parvenir icy-bas ;
Pour cela seul chacun travaille :
Sans ce motif, dans les combats,
On craindroit l'estoc et la taille ;
Vous-mesme, un jour, vous parviendrez
A l'empire de tout le monde,
Et le sceptre que vous tiendrez
Vous fera respecter sur la terre et sur l'onde.

Mais c'est beaucoup moraliser
Pour de pauvres gens de boutique.
Ça ! ça ! dansons, sans tant causer
Et nous piquer de rhetorique.
Les violons sont-ils d'accord ?
Bon ! tout va bien, la piece est grande.
Mais les Dames parlent bien fort :
Paix là ! paix là ! paix là ! le Roy vous le commande.