Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : La blessure

A René Purnal

Les mains dans le brouillard et mon orgueil en bouche
Comme une bête tient sa proie ou ses petits,
Je respire, je vais. Le monde me saisit,
Les couleurs de la vie autour de moi se couchent.

Bariolé de sang, chargé d'un picador,
Le cheval éventré trébuche dans sa traîne.
Ainsi je porte au dos mon brillant capitaine,
Je sens les éperons d'un ange chercheur d'or.

Mais la belle vivante aux mains immaculées,
De feuillage, de ciel, et de formes ailées
Couvre le champ désert où je plantais mon pic.

Filon d'or égaré sous l'herbe, qui scintille !
Faiblesses de l'amour dans un jardin public…
– L'ange que je portais saigne comme une fille.

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : Chaque jour un oiseau rencontre ce garçon

Chaque jour un oiseau rencontre ce garçon
Aux yeux baissés, qui se promène sous les arbres,
Vers la nuit, qui n'est pas plus gai que de raison
Ni triste, – mais l'oiseau l'écoute qui se parle :

Il ne regarde pas les hommes dans la rue,
Leurs yeux pâles (dit-il) ni les bêtes du soir,
Ni cet ange, ni cette femme de chair pure
Dont le visage aime à sourire sans miroir ;

Il est sage, – si fatigué que les passants
Aimeraient mieux le voir pleurer à leur manière,
Et lui font signe, et vont à lui le coeur battant,
Mais il s'éloigne seul.

Un reste de lumière
Au ciel, une couleur de l'air, le vent, la pluie
Lui font plus de plaisir que ces aimables gens,
Le mènent à penser plus de bien de sa vie
Et lui donnent le coeur de poursuivre son chant,

S'il chante, s'il se porte à la source des larmes
Pour s'étonner de ce mystérieux pouvoir
Et laisser, humblement, qu'on lui prenne ses armes
Des mains, – qu'il soit enfin poète, sans espoir.

Ce qu'il touche s'altère et s'en va dans un rêve ;
Les merveilles qu'il forme au gré de ses désirs
Je sais trop qu'il ne peut y trouver de plaisir
Et qu'un songe, aussitôt qu'il l'incline, s'achève.

– Ainsi passe cet homme, oublié, sans histoire,
Portant l'hostie en bouche et par elle émouvant,
Prisonnier de son dieu comme sont les avares,
Qui se perd sans bouger au milieu des vivants.

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : Je vivais au milieu de choses mal unies

Je vivais au milieu de choses mal unies,
Demandant au hasard de diriger mes pas.
Je mettais à mon dieu le masque des folies
Et le meilleur ami ne me connaissait pas.

Il s'est fait un été plus divin que les autres,
Comment résisterais-je à son embrassement ?
Je marche, confondant mes biens avec les vôtres ;
Je respire au milieu d'un monde bien portant.

Beau jour sobre et profond comme un marbre sauvage,
Que vos angles dorés m'ont donné de secours !
Tant de perfection fait aimer son ouvrage
– Tant de limpidité détourne de l'amour.

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : Mon amie

La pluie fait une ville
Difficile à aimer
Point du jour Point du soir
Et pointe du plaisir.
Des goûts et des couleurs
Plus vives que jamais…
Ainsi la pluie me parle
Au coeur

Ô patrie légère
Ô maison de fil
Mes amis, mes frères
Vous connaissent-ils ?
Ils parlent d'amour
Je n'en ai que faire

Je chante à mon tour
Et je vis d'eau claire.

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : Défaite

Je ne suis pas parti
ma chambre m'a vaincu.
Pourquoi si durement
aime-t-elle ce corps ?

Pourquoi clouer au mur
mes coudes prisonniers ?
Et pourquoi me garder
debout en face d'elle ?

C'est vrai, j'avais menti :
j'ai désiré la gloire,
– Ce besoin de m'enfuir
ne fut pas un essor –

mais au moins si ma voix
demeure belle et fraîche,
ah ! que l'on me soutienne
un peu sous les épaules !

– Appuyé aux fenêtres
(et derrière cela
à la nuit maritime
où les mouettes souffrent),

je médite un combat
léger et foudroyant
un vol inattendu
à l'immobilité…

J'avance ! Je nourris
une ardeur sans égale !
– Et transporté soudain
de colère et d'orgueil,

pour connaître les fruits
que porte mon malheur,
je secoue en criant
ce grand arbre nocturne !

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : Il pleut. je n'ai plus rien à dire de moi-même

" La terre montre au ciel ce qu'elle a de plus beau. "
Simon Senne.

A Robert De Geynst

Il pleut. je n'ai plus rien à dire de moi-même
Et tout ce que j'aimais, comme le sable fin
Sans peser sur la plage où les vents le dispersent
(Amour dont je traçais un émouvant dessin)

S'évanouit… La seule étendue inutile
Mais seule, mais unie, en pente vers la mer,
Me laisse par l'écume aller d'un pas tranquille
Qu'elle efface après moi. Toi, paysage amer,

Paysage marin, le seul où je sois libre,
Qui parle mieux qu'un homme, avec plus de grandeur,
Donne-moi, pour un soir, cette raison de vivre,
– Le secret de ta grâce au milieu du malheur :

Sans faiblesses, sans fleurs charmantes ni flétries
Mais tellement plus beau qu'aucun ouvrage humain,
La terre unie au ciel par la foudre ou la pluie
Et les quatre éléments tenus dans une main.

Vous faites ces beautés, lumières de l'orage,
Dunes, léger trésor, mouvement des éclairs,
– Mais il reste à traduire un si noble langage
Et vous n'aurez de sens que celui de mes vers

– Quand je n'avais plus rien à dire de moi-même
Ce paysage m'a répondu sagement :
Car la création est le jeu que je mène
Et jusqu'à mes ennuis doivent former un chant.

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : Ton visage est le mot de la nuit étoilée

Ton visage est le mot de la nuit étoilée
Un ciel obscur s'ouvre lentement dans tes bras
Où le plaisir plus vain que la flamme argentée
Comme un astre brisé brille et tremble tout bas

Vivante, conduis-moi dans ce nocturne empire
Dont l'horizon mobile enferme notre amour.
Je touche un paysage ; il s'éclaire, il respire
Et prend quelque couleur sans attendre le jour.

Que de choses j'apprends au défaut de tes larmes
Sur le point de me perdre où tu m'as précédé,
Mais enfin je renonce à détourner tes armes.
Je reconnais un corps que je dois te céder.

Perdons-nous ! Parcourons cette courbe profonde
Que tes genoux légers ne me délivrent pas.
Que je sois seul au monde
Au moment de tes larmes.

Que la paix de l'amour commence sous nos pas.

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : Récompense

Ô corps tout secoué de prochaines musiques !
Lié contre la table où pèse ton sang noir,
laisse-toi transporter d'un rire dramatique
et de honteuse ardeur embellis ton espoir.

Fils indigne de l'or natal, apôtre étrange,
je désire la mer mon patrimoine bleu ;
j'épuise tous mes cris dans les ailes d'un ange,
je tente d'acquérir la sagesse du feu.

Ah ! que craindrait mon corps du printemps sur la terre ?
Je vendange ma vigne avec gloire et colère,
mon amour a repris la face de la nuit.

– Et dans le bruit mortel que fait l'aube criante
voici ! Je reconnais, généreuse et riante,
la Muse au coeur flambant, la porteuse de fruits !

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : Manque d'illusions

I

Muse, rappelle-toi l'enfant aux genoux maigres
que nous vîmes, gonflés de rancune et d'amour,
prendre nonchalamment le chemin du retour
sous mille arbres blessés de ses rires allègres ;

sans trop y réfléchir aux gloires de ce corps
le souvenir ajoute une Raison sereine
– et pourtant nous l'avions reconnue fort humaine
aussitôt qu'elle eût fait les gestes du remords…

Qu'en dire (si déjà nous retrouvons ces choses
d'un coeur bien plus égal qu'il n'apparaît souvent)
sinon que des bonheurs formés logiquement
nous attendent, sans doute, où tu me les proposes ?

II

Contre ma chambre nue une ville résonne
d'harmonieux travaux, de sauvages loisirs.
Elle veut m'arracher à mon meilleur plaisir.
– J'écoute s'efforcer ce monstre monotone.

J'écoute, dans le ciel plus épais qu'un rideau,
un oiseau discordant crier qu'on se réveille,
le jour industrieux monter comme une treille,
et sonner le feuillage où frappe un fleuve d'eau.

Muse, le coeur me fend au milieu de leur vie :
je crois à la beauté des travaux patients.
Si nous demeurons doux chez les hommes bruyants,
c'est de toi qu'ils riront, ma sainte Poésie.

– Ah ! quittons cette chambre et suis-moi, déguisée.
Si le deuil est ici la parure des dieux
ils te reconnaîtront à tes splendides yeux.
– Et si leur existence est toujours aussi gaie,

ton corps éblouissant comme un poignard, ton corps
par la danse terrible et le poème sombre,
quant tu dépouilleras les voiles et les ombres
leur montrera ta vie au milieu de leur mort.

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : Projets

Tout contribue au philtre où baigne le poète.
Cette chambre elle-même a des vertus secrètes.
Ne me détrompez pas : tenu par son odeur
je trouve à votre sang une étrange vigueur.

Plions ce jaune corps à des songes pratiques !
Moi ne tolérant pas qu'une maigre logique
ravisse un si beau prêtre au culte de l'erreur,
je vous dis pastorale et pleine de fraîcheur.

A nous deux, cet hiver, indifférente épouse !
Sous la tonnelle morte aux couleurs de vos blouses
je saccage sans goût les appâts désolés
dont votre faux renom nourrit ma vanité.

Puisque l'on m'a lavé dans cette eau corrompue
je vais rester longtemps au tournant d'une rue
pour recevoir de vous avec placidité
le philtre desséché de ma sincérité.