Quand je ne te vois pas, le temps m'accable, et l'heure
A je ne sais quel poids impossible à porter :
Je sens languir mon coeur, qui cherche à me quitter ;
Et ma tête se penche, et je souffre et je pleure.

Quand ta voix saisissante atteint mon souvenir,
Je tressaille, j'écoute… et j'espère immobile ;
Et l'on dirait que Dieu touche un roseau débile ;
Et moi, tout moi répond : Dieu ! faites-le venir !

Quand sur tes traits charmants j'arrête ma pensée,
Tous mes traits sont empreints de crainte et de bonheur ;
J'ai froid dans mes cheveux ; ma vie est oppressée,
Et ton nom, tout à coup, s'échappe de mon coeur.

Quand c'est toi-même, enfin ! quand j'ai cessé d'attendre,
Tremblante, je me sauve en te tendant les bras ;
Je n'ose te parler, et j'ai peur de t'entendre ;
Mais tu cherches mon âme, et toi seul l'obtiendras !

Suis-je une soeur tardive à tes voeux accordée ?
Es-tu l'ombre promise à mes timides pas ?
Mais je me sens frémir. Moi, ta soeur ! quelle idée !
Toi, mon frère ! … ô terreur ! Dis que tu ne l'es pas !

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On est moins seul au fond d'une église déserte :
De son père inquiet c'est la porte entr'ouverte ;
Lui qui bénit l'enfant, même après son départ,
Lui, qui ne dit jamais : "N'entrez plus, c'est trop tard !"

Moi, j'ai tardé, seigneur, j'ai fui votre colère,
Comme l'enfant qui tremble à la voix de son père,
Se dérobe au jardin tout pâle, tout en pleurs,
Retient son souffle et met sa tête dans les fleurs ;
J'ai tardé ! Retenant le souffle de ma plainte,
J'ai levé mes deux mains entre vous et ma crainte ;
J'ai fait la morte ; et puis, en fermant bien les yeux,
Me croyant invisible aux lumières des cieux,
Triste comme à ténèbre au milieu de mon âme,
Je fuyais. Mais, Seigneur ! votre incessante flamme,
Perçait de mes détours les fragiles remparts,
Et dans mon coeur fermé rentrait de toutes parts !

C'est là que j'ai senti, de sa fuite lassée,
Se retourner vers vous mon âme délaissée ;
Et me voilà pareille à ce volage enfant,
Dépouillé par la ville, et qui n'a bien souvent
Que ses débiles mais pour voiler son visage,
Quand il dit à son père : Oh ! que n'ai-je été sage !

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Comme une fleur à plaisir effeuillée
Pâlit, tombe et s'efface une brillante erreur.
Ivre de toi, je rêvais le bonheur :
Je rêvais, tu m'as éveillée.

Que ce réveil va me coûter de pleurs !
Dans le sein de l'amour pourrai-je les répandre ?
Il m'enchaînait à toi par des liens de fleurs ;
Tu me forces à les lui rendre.

Un seul mot à nos yeux découvre l'avenir ;
Un reproche souvent attriste l'espérance.
Hélas ! S'il faut rougir d'une tendre imprudence,
Toi qui la partageas, devais-tu m'en punir ?

Loin de moi va chercher un plus doux esclavage,
va ! De tout mon bonheur j'ai payé ton bonheur.
Eh bien ! Pour t'en venger, tu m'as rendu mon coeur,
Et tu me l'as rendu brûlant de ton image.

Je le reprends ce coeur blessé par toi !
Pardonne à mon imprévoyance :
Je lui dois ton indifférence ;
Que te faut-il encor pour te venger de moi ?

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Sur la terre où sonne l'heure,
Tout pleure, ah ! mon Dieu ! tout pleure.

L'orgue sous le sombre arceau,
Le pauvre offrant sa neuvaine,
Le prisonnier dans sa chaîne
Et l'enfant dans son berceau ;

Sur la terre où sonne l'heure,
Tout pleure, ah ! mon Dieu ! tout pleure.

La cloche pleure le jour
Qui va mourir sur l'église,
Et cette pleureuse assise
Qu'a-t-elle à pleurer ?… L'amour.

Sur la terre où sonne l'heure,
Tout pleure, ah ! mon Dieu ! tout pleure.

Priant les anges cachés
D'assoupir ses nuits funestes,
Voyez, aux sphères célestes,
Ses longs regards attachés,

Sur la terre où sonne l'heure,
Tout pleure, ah ! mon Dieu ! tout pleure.

Et le ciel a répondu :
"Terre, ô terre, attendez l'heure !
J'ai dit à tout ce qui pleure,
Que tout lui sera rendu."

Sonnez, cloches ruisselantes !
Ruisselez, larmes brûlantes !
Cloches qui pleurez le jour !
Beaux yeux qui pleurez l'amour !

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Abîme à franchir seule, où personne, oh ! Personne
Ne touchera ma main froide à tous après toi ;
Seulement à ma porte, où quelquefois Dieu sonne,
Le pauvre verra, lui, que je suis encor moi,
Si je vis ! Puis, un soir, ton essor plus paisible
S'abattra sur mon coeur immobile, brisé
Par toi, mais tiède encor d'avoir été sensible
Et vainement désabusé !

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À Madame De Simonis

Enfant d'un nid loin du soleil éclos,
Tombée un jour du faîte des collines,
Ouvrant à Dieu mes ailes orphelines,
Poussée aux vents sur la terre ou les flots,
Mon coeur chantait, mais avec des sanglots.

Pour louer Dieu, dès que je pus chanter,
Que m'importait ma frêle voix de femme ?
Tout le concert se tenait dans mon âme.
Que l'on passât sans daigner m'écouter,
Je louais Dieu ! Qui pouvait m'arrêter ?

Le front vibrant d'étranges et doux sons,
Toute ravie et jeune en solitude,
Trouvant le monde assez beau sans l'étude,
Je souriais, rebelle à ses leçons,
Le coeur gonflé d'inédites chansons.

J'étais l'oiseau dans les branches caché,
S'émerveillant tout seul, sans qu'il se doute
Que le faneur fatigué qui l'écoute,
Dont le sommeil à l'ombre est empêché,
S'en va plus loin tout morose et fâché.

Convive sobre et suspendue aux fleurs,
J'ai pris longtemps mon sort pour une fête ;
Mais l'ouragan a sifflé sur ma tête,
Les grands échos m'ont crié leurs douleurs,
Et je les chante affaiblis de mes pleurs.

La solitude est encor de mon goût,
Je crois toujours à l'auteur de mon être :
Mes beaux enfants me l'ont tant fait connaître !
Je monte à lui, je le cherche partout ;
Mais de chansons, plus une ! Oh ! Plus du tout !

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Les rumeurs du jardin disent qu'il va pleuvoir ;
Tout tressaille, averti de la prochaine ondée :
Et toi qui ne lis plus, sur ton livre accoudée,
Plains-tu l'absent aimé qui ne pourra te voir ?

Là-bas, pliant son aile et mouillé sous l'ombrage,
Banni de l'horizon qu'il n'atteint que des yeux,
Appelant sa compagne et regardant les cieux,
Un ramier, comme toi, soupire de l'orage.

Laissez pleuvoir, ô coeurs solitaires et doux !
Sous l'orage qui passe il renaît tant de choses.
Le soleil sans la pluie ouvrirait-il les roses ?
Amants, vous attendez, de quoi vous plaignez-vous ?

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Maison de la naissance, ô nid, doux coin du monde !
Ô premier univers où nos pas ont tourné !
Chambre ou ciel, dont le coeur garde la mappemonde,
Au fond du temps je vois ton seuil abandonné.
Je m'en irais aveugle et sans guide à ta porte,
Toucher le berceau nu qui daigna me nourrir.
Si je deviens âgée et faible, qu'on m'y porte !
Je n'y pus vivre enfant, j'y voudrais bien mourir,
Marcher dans notre cour où croissait un peu d'herbe,
Où l'oiseau de nos toits descendait boire et puis,
Pour coucher ses enfants, becquetait l'humble gerbe,
Entre les cailloux bleus que mouillait le grand puits !

De sa fraîcheur lointaine il lave encor mon âme,
Du présent qui me brûle il étanche la flamme,
Ce puits large et dormeur au cristal enfermé
Où ma mère baignait son enfant bien-aimé.
Lorsqu'elle berçait l'air avec sa voix rêveuse,
Qu'elle était calme et blanche et paisible le soir,
Désaltérant le pauvre assis, comme on croit voir
Aux ruisseaux de la bible une fraîche laveuse !
Elle avait des accents d'harmonieux amour
Que je buvais du coeur en jouant dans la cour.
Ciel ! Où prend donc sa voix une mère qui chante
Pour aider le sommeil à descendre au berceau ?

Dieu mit-il plus de grâce au souffle d'un ruisseau ?
Est-ce l'éden rouvert à son hymne touchante,
Laissant sur l'oreiller de l'enfant qui s'endort,
Poindre tous les soleils qui lui cachent la mort ?
Et l'enfant assoupi, sous cette âme voilée,
Reconnaît-il les bruits d'une vie écoulée ?
Est-ce un cantique appris à son départ du ciel,
Où l'adieu d'un jeune ange épancha quelque miel ?
Merci, mon Dieu ! Merci de cette hymne profonde,
Pleurante encore en moi dans les rires du monde,
Alors que je m'assieds à quelque coin rêveur
Pour entendre ma mère en écoutant mon coeur :

Ce lointain au revoir de son âme à mon âme
Soutient en la grondant ma faiblesse de femme ;
Comme au jonc qui se penche une brise en son cours
A dit : " Ne tombe pas ! J'arrive à ton secours. "
Elle a fait mes genoux souples à la prière.
J'appris d'elle, seigneur, d'où vient votre lumière,
Quand j'amusais mes yeux à voir briller ses yeux,
Qui ne quittaient mon front que pour parler aux cieux.
A l'heure du travail qui coulait pleine et pure,
Je croyais que ses mains régissaient la nature,
Instruite par le Christ, à sa voix incliné,
Qu'elle écoutait priante et le front prosterné.

Vraiment, je le croyais ! Et d'une foi si tendre
Que le Christ au lambris me paraissait l'entendre :
Je voyais bien que, femme, elle pliait à Dieu,
Mais ma mère, après lui, l'enseignait en tout lieu.
L'ardent soleil de juin qui riait dans la chambre,
L'âtre dont les clartés illuminaient décembre,
Les fruits, les blés en fleur, ma fraîche nuit, mon jour,
Ma mère créait tout du fond de son séjour.
C'était ma mère ! ô mère ! ô Christ ! ô crainte ! ô charmes !
Laissez tremper mon coeur dans vos suaves larmes ;
Laissez ces songes d'or éclairer les vieux murs
Des pauvres innocents nés dans les coins obscurs ;

Laissez, puisqu'ici-bas nous nous perdons sans elles,
Des mères aux enfants comme aux oiseaux des ailes.
Quand la mienne avait dit : " Vous êtes mon enfant ! "
Le ciel, c'était mon coeur à jour et triomphant ! …
Elle se défendait de me faire savante :
" Apprendre, c'est vieillir, disait-elle, et l'enfant
Se nourrira trop tôt du fruit que Dieu défend,
Fruit fiévreux à la sève aride et décevante.
L'enfant sait tout qui dit à son ange gardien :
– " Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ! "
C'est assez demander à cette vie amère,
Assez de savoir suivre et regarder sa mère,

Et nous aurons appris pour un long avenir
Si nous savons prier, nous soumettre et bénir ! "
Et je ne savais rien à dix ans qu'être heureuse,
Rien que jeter au ciel ma voix d'oiseau, mes fleurs ;
Rien, durant ma croissance aigüe et douloureuse,
Que plonger dans ses bras mon sommeil ou mes pleurs.
Je n'avais rien appris, rien lu que ma prière.
Quand mon sein se gonfla de chants mystérieux,
J'écoutais notre-dame et j'épelais les cieux,
Et la vague harmonie inondait ma paupière ;
Les mots seuls y manquaient, mais je croyais qu'un jour
On m'entendrait aimer pour me répondre : amour !

Les psaumes de l'oiseau caché dans le feuillage,
Ce qu'il raconte au ciel par le ciel répondu,
Mon âme qu'on croyait indolente ou volage,
L'a toujours entendu !
Et quand là-bas, là-bas, comme on peint l'espérance,
Dieu montrait l'arc-en-ciel aux pèlerins errants,
S'il avait ruisselé sur ma vierge souffrance,
La nuit se sillonnait de songes transparents ;
Et sur l'onde qui glisse et plie, et s'abandonne,
Quand j'avais amassé des parfums purs et frais,
En voyant fuir mes fleurs que n'attendait personne,
Je regardais ma mère et je les lui montrais.

Et ma mère disait : " C'est une maladie,
Un mélange de jeux, de pleurs, de mélodie :
C'est le coeur de mon coeur ! Oui, ma fille ! Plus tard,
Vous trouverez l'amour et la vie… autre part. "

Innocence ! Innocence ! éternité rêvée !
Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée ?
êtes-vous ma maison que je ne peux rouvrir ?
Ma mère ! Est-ce la mort ? … je voudrais bien mourir !

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L'eau nous sépare, écoute bien :
Si tu fais un pas, tu n'as rien.

Voici ma plus belle ceinture,
Elle embaume encor de mes fleurs.
Prends les parfums et les couleurs,
Prends tout… je m'en vais sans parure.

L'eau nous sépare, écoute bien :
Si tu fais un pas, tu n'as rien.

Sais-tu pourquoi je viens moi-même
Jeter mon ruban sur ton sein ?
C'est que tu parlais d'un larcin,
Et l'on veut donner quand on aime.

L'eau nous sépare, écoute bien ;
Si tu fais un pas, tu n'as rien.

Adieu ! ta réponse est à craindre,
Je n'ai pas le temps d'écouter ;
Mais quand je n'ose m'arrêter,
N'est-ce donc que toi qu'il faut plaindre ?

Ce que j'ai dit, retiens-le bien :
Pour aujourd'hui, je n'ai plus rien !

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L'haleine d'une fleur sauvage,
En passant tout près de mon coeur,
Vient de m'emporter au rivage,
Où naguère aussi j'étais fleur :
Comme au fond d'un prisme où tout change,
Où tout se relève à mes yeux,
Je vois un enfant aux yeux d'ange :
C'était mon petit amoureux !

Parfum de sa neuvième année,
Je respire encor ton pouvoir ;
Fleur à mon enfance donnée,
Je t'aime ! comme son miroir.
Nos jours ont séparé leur trame,
Mais tu me rappelles ses yeux ;
J'y regardais flotter mon âme :
C'était mon petit amoureux !

De blonds cheveux en auréole,
Un regard tout voilé d'azur,
Une brève et tendre parole,
Voilà son portrait jeune et pur :
Au seuil de ma pauvre chaumière
Quand il se sauvait de ses jeux,
Que ma petite âme était fière ;
C'était mon petit amoureux !

Cette ombre qui joue à ma rive
Et se rapproche au moindre bruit,
Me suit, comme un filet d'eau vive,
A travers mon sentier détruit :
Chaste, elle me laisse autour d'elle
Enlacer un chant douloureux ;
Hélas ! ma seule ombre fidèle,
C'est vous ! mon petit amoureux !

Femme ! à qui ses lèvres timides
Ont dit ce qu'il semblait penser,
Au temps où nos lèvres humides
Se rencontraient sans se presser ;
Vous ! qui fûtes son doux Messie,
L'avez-vous rendu bien heureux ?
Du coeur je vous en remercie :
C'était mon petit amoureux !

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