Marc de PAPILLON DE LASPHRISE (1555-1599) : Comme un corps féminin que la mère Nature

Comme un corps féminin que la mère Nature
N'a point favorisé de présent gracieux
S'efforce vainement, d'un art industrieux,
A vouloir déguiser sa première figure,

Ainsi l'illustre honneur par qui ma vie endure,
Sans être atteint du dard du premier né des dieux,
S'ombre inutilement pour complaire à mes yeux,
Car la bonne amitié n'a point de couverture.

Je sais bien davantage, ha ! taisez-vous, mes vers,
Ne découvrez l'ardeur qui vous rend si divers,
Si faites, poursuivez, n'ayez aucune doute,

Il est permis de plaindre aux pauvres affligés,
De même aux amoureux traîtrement licenciés.
Mais non, ne dites rien, ma dame nous écoute.

Marc de PAPILLON DE LASPHRISE (1555-1599) : Mais quelle aveugle loi tellement te maîtrise

Mais quelle aveugle loi tellement te maîtrise
De prendre un voile noir, égarant tes beaux yeux
Des plaisirs, les plaisirs les plus délicieux,
Pères de ta beauté, des beautés plus exquise ?

Quel Christ, quel saint, quel roi, quel ange, quel Moïse,
A fait, dit, commandé, porté, prêché tels voeux ?
Que si c'était un saint, il fut lors oublieux
D'ôter pour prier Dieu la divine franchise.

Tous les biens assemblés sans elle ne sont rien,
Et par elle les maux semblent s'adoucir bien,
La chère liberté a l'honneur de la gloire.

Ne tranche donc le mot de la profession,
Ou tu es en danger, si tu ne me veux croire,
De souffrir sottement double damnation.

Marc de PAPILLON DE LASPHRISE (1555-1599) : Ha Dieu! que j'ai de bien alors que je baisotte

Ha Dieu ! que j'ai de bien alors que je baisotte
Ma jeune folion dedans un riche lit
Ha Dieu ! que j'ai de bien en ce plaisant conflit,
Perdant mon plus beau sang par une douce flotte.

Ha Dieu ! que j'ai de bien lorsque je la mignotte,
Lorsque je la chatouille, et lorsqu'elle me rit.
Ha Dieu ! que j'ai de bien quand j'entends qu'elle dit
D'une soufflante voix : " Mon mignon, je suis morte ! "

Et quand je n'en puis plus, ha Dieu ! que j'ai de bien
De faire la moquette en m'ébattant pour rien.
Ha Dieu ! que j'ai de bien de pinçotter sa cuisse,

De lécher son beau sein, de mordre son tétault,
Ha Dieu ! que j'ai de bien en ce doux exercice,
Maniant l'honneur blond de son petit tonneau.

Marc de PAPILLON DE LASPHRISE (1555-1599) : Sur ses ailes, Amour, d'un vol plein de vitesse

Sur ses ailes, Amour, d'un vol plein de vitesse,
Sans donner à mon âme un moment de repos,
Plus vite qu'un dauphin qui traverse les flots,
Me transporte haut-volant vers ma chaste déesse.

Jamais de tel randon* des aquilons la presse,
Franchissant à l'envi d'Amphitrite les sauts,
Si raide n'élança par le glacis des eaux
Le vaisseau désarmé vide de toute adresse.

Comme sur les cerceaux de cent mille désirs
Le vent impétueux de mes ailés soupirs
Me trajette à grands bonds au phare de sa vue :

Flambes d'amour et vous, soupirs, enfants de l'air,
Passez-moi sans danger cette amoureuse mer,
Et puis à mon retour que votre feu me tue.

(*) mouvement impétueux

Marc de PAPILLON DE LASPHRISE (1555-1599) : La honte à l'oeil baissé ne me fera point taire

La honte à l'oeil baissé ne me fera point taire,
Je ne craindrai l'orgueil du causeur affeté,
Je ne me cacherai pour n'être fréquenté,
Laissant la sainte Amour qui ne me veut complaire.

Je connais maintenant mon humeur téméraire,
C'est trop pour un mortel qu'une Divinité,
J'aimerai – comme humain – la douce humanité,
Dont l'invincible mort ne me saurait distraire.

J'ai adoré longtemps, gonflé de belle ardeur,
Théophile aux beaux yeux, Déesse de l'honneur,
Qui a d'un chaste voeu repu ma triste vie.

Adieu donc feu m'Amour, miracle glorieux,
Je suis trop peu pour vous digne des mêmes Dieux,
Je vais voir les douceurs de l'humble Noémie.

Marc de PAPILLON DE LASPHRISE (1555-1599) : Quand viendra l'heureux temps que je sacrifiré

Quand viendra l'heureux temps que je sacrifiré
Mon corps sur votre autel que saint Désir dédie,
Que j'épandrai mon sang en mémoire infinie
D'avoir par une erreur si longtemps soupiré ?

Quand viendra l'heureux jour que je vous offriré
Un bénit cierge ardent avec cérémonie,
Étant à deux genoux près de vous accomplie,
Afin d'avoir pitié de mon coeur martyré ?

Hé ! quand serai-je orné dans votre sacré temple,
Servant vos déités que dévot je contemple ?
Quand accepterez-vous ma chère oblation,

Pour fidèle témoin de mes peines souffertes ?
Mais quand en recevant mes divines offertes
Aurai-je de vos mains la bénédiction ?

Marc de PAPILLON DE LASPHRISE (1555-1599) : Ton voile noir te fait approuver feinte

Ton voile noir te fait approuver feinte,
Il te déguise en cachant tes beaux yeux,
Et si convient à ton voeu soucieux,
Qui est couvert de religion sainte.

Certainement toute chose contrainte
Est haïssable aux hommes et aux dieux ;
Par force on entre au couvent odieux
Qui rend la vie étroitement étreinte.

Tu me diras : " J'y ai dévotion ",
Quelle folie aimer l'affliction,
Vu que bonté est souvent dangereuse !

Ainsi plusieurs se gâtent du bon vin,
En bonne terre est le mauvais chemin,
Et ta vertu est ainsi vicieuse…

Marc de PAPILLON DE LASPHRISE (1555-1599) : M'amour, tu as trahi ma jeunesse peu caute

M'amour, tu as trahi ma jeunesse peu caute.
Je brûle t'oeilladant, certes je n'en puis plus !
Vois ma couleur changeante et vois mes sens émus,
Je suis près du péril de l'agréable faute.

Je ne quiers si tu es papiste ou huguenote,
Amour n'a point de loi. Malheureux sont tenus
Ceux qui ne sont sujets de la belle Vénus,
Qui fuit l'ombre d'honneur comme une chose sotte.

Quel bonheur, quelle joie est-ce qu'on en reçoit ?
C'est un abus commun qui les femmes déçoit,
Où l'amour est un bien qui réjouit notre âme.

C'est trop dit, je me perds, ha mon dieu ! je me meurs,
Je sens une liqueur qui doucement me pâme.
Bienheureux qui finit entre tant de faveurs.

Marc de PAPILLON DE LASPHRISE (1555-1599) : J'aime tant ce parler bégayement mignard

J'aime tant ce parler bégayement mignard
Qui sent encor le lait d'une voix enfantine,
Toutefois bien souvent il donne du poignard
Qui m'objecte soudain à faire maigre mine.

Mais tout ainsi qu'il faut que le brave soldard
Doute moins l'ennemi que son bon capitaine,
Ainsi, ma chère amour, je crains votre regard,
Plus que de mes haineux la présence inhumaine.

J'ai peur en vous aimant que vous soyez fâchée,
Mais si vous courroucez de vous voir recherchée,
N'ayez plus de rigueur, fuyez l'ombre commun,

Ô sotte invention, ou bien devenez laide.
Alors je ne serai nullement importun :
Qui veut guérir d'Amour, en voilà le remède !

Marc de PAPILLON DE LASPHRISE (1555-1599) : N'oser aimer celui, doué de bonne grâce

N'oser aimer celui, doué de bonne grâce,
Qui est à ses amis sans artifice aucun,
Ne parler à personne, éloigner un chacun,
Fuir ce que la gloire aimablement pourchasse :

Marcher piteusement avecque triste face
Avoir le chef couvert d'un grand voile importun,
Vivotter mal-en-point – usage trop commun –
Et comme un prisonnier ne bouger d'une place,

Renoncer la Nature, ha ! quelle indignité !
Et embrasser par voeu la laide pauvreté,
Qui est assurément la mère vicieuse,

Chanter en gémissant, rire en Sardonien,
Ne vouloir point d'honneur, ni d'ami, ni de bien,
Appellez-vous cela sainte Religieuse ?