Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Le cap Tourmenté

Robuste, et largement appuyé sur sa base,
Le colosse trapu s'avance au sein des flots ;
Sur son flanc tout couvert de pins et de bouleaux
Un nuage s'étend comme un voile de gaze.

Sur son vaste sommet, de merveilleux tableaux
Se déroulent devant le regard en extase ;
Et vous suivez des yeux chaque voile qui rase,
Dix-huit cents pieds sous vous, le fleuve aux verts ilote.

Autrefois c'était là presque un pèlerinage.
Un jour, il m'en souvient, collégiens en nage,
Nous gravîmes gaîment ses agrestes sentiers.

Je crois revoir encor notre dîner sur l'herbe
Qui tapisse ta croupe immense, ô mont superbe ;
Et je rêve à l'aspect de tes plateaux altiers.

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : A M. Louis Herbette

C'est Paris, saluons la grande capitale
Où tout ce qu'on rêva se trouve réuni ;
Où merveille partout sur merveille s'étale,
Antique Eden par l'art sans cesse rajeuni.

Eloignons-nous un peu de la ville centrale ;
Et sur ce seuil discret, élégant et béni,
Laissons nos murs émus battre la générale
Nous sommes au dix sept, boulevard Fortuny.

Ici le froment pur ne connaît pas l'ivraie
Sous ce toit, c'est la France, et c'est la France vraie !
C'est la vertu civique à trente-six carats !

On y retrouve à fond nos fraternels usages,
Des murs tout grand ouverts et de charmants visages…
Canadiens, entrez tous : l'Oncle vous tend les bras.

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Les "marches naturelles"

Encaissé dans un lit aux arêtes rugueuses,
Entre deux pans abrupts rongés par le courant,
Tout au fond d'un ravin sinueux, le torrent,
Avec un bruit confus, roule ses eaux fougueuses.

Du rivage escarpé jusqu'au bois odorant,
Dont l'ombre couvre au loin ces grèves rocailleuses,
Des gradins encadrés de sapins et d'yeuses,
Taillés dans le granit, s'élèvent rang par rang.

Mystérieux degrés, colossales assises,
Vastes couches de roc bizarrement assises,
Dites, n'êtes-vous pas les restes effondrés

D'une étrange Babel aux spirales dantesques,
Ou bien quelque escalier aux marches gigantesques
Bâti pour une race aux pas démesurés ?

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Le Montmorency

Au détour du courant où le flot qui la ronge
Embrasse les contours de l'Ile d'Orléans,
Comme une tombe énorme, entre deux géants,
La blanche cataracte au fond du gouffre plonge.

Indicibles attraits des abîmes béants !
Imposantes rumeurs que la brise prolonge
Lourds flocons écumeux qui passez comme un songe,
Et que le fleuve emporte aux mornes océans !

Spectacle saisissant, grandiose nature,
A vous interroger quand l'esprit s'aventure,
On retombe sans fin dans un trouble nouveau ;

Le bruit, le mouvement, le vide, le vertige,
Tout cela va, revient, tourbillonne, voltige,
Ivre et battant de l'aile aux voûtes du cerveau.

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Février

Aux pans du ciel l'hiver drape un nouveau décor ;
Au firmament l'azur de tons roses s'allume ;
Sur nos trottoirs un vent plus doux enfle la plume
Des petits moineaux gris qu'on y retrouve encor.

Maint coup sec retentit dans la forêt qui dort ;
Et, dans les ravins creux qui s'emplissent de brume,
Aux franges du brouillard malsain qui nous enrhume
L'Orient plus vermeil met une épingle d'or.

Folâtre, et secouant sa clochette argentine,
Le bruyant Carnaval fait sonner sa bottine
Sur le plancher rustique ou le tapis soyeux ;

Le spleen chassé s'en va chercher d'autres victimes ;
La gaîté vient s'asseoir à nos cercles intimes…
C'est le mois le plus court : passons-le plus joyeux

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Octobre

Les feuilles des bois sont rouges et jaunes ;
La forêt commence à se dégarnir ;
L'on se dit déjà : l'hiver va venir,
Le morose hiver de nos froides zones.

Sous le vent du nord tout va se ternir…
Il ne reste plus de vert que les aulnes,
Et que les sapins dont les sombres cônes
Sous les blancs frimas semblent rajeunir.

Plus de chants joyeux ! plus de fleurs nouvelles !
Aux champs moissonnés les lourdes javelles
Font sous leur fardeau crier les essieux.

Un brouillard dormant couvre les savanes ;
Les oiseaux s'en vont, et leurs caravanes
Avec des cris sourds passent dans les cieux !

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Le rapide

L'eau qui se précipite en énorme volume,
Heurtant l'angle des rocs sur leur base tremblants,
Avec de longs cris sourds roule en tourbillons blancs
C'est le fleuve qui prend sa course dans la brume.

Comme un cheval fougueux dont on saigne les flancs,
Il se cabre d'abord, puis court, bondit, écume,
Et va dans le lointain cacher son flot qui fume,
Sous le rocher sonore ou les grands bois ronflants.

De partout l'on entend monter des clameurs vagues ;
On voit de gros oiseaux pêcheurs suivre les vagues
De remous en remous, plongeant et tournoyant ;

Par un dernier effort cramponnés au rivage,
De vieux troncs rabougris penchent leur front sauvage,
Noirs fantômes, au bord de l'abîme aboyant.

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : A mon ami Alphonse Leduc

Le jour de son mariage

Le bonheur de la vie est un fatal problème
Que pour résoudre il faut, son tour venu, savoir,
Comme un hardi joueur, jeter tout son avoir,
Nom, honneur, avenir, sur la carte suprême.

Ce jour aux lendemains que nul ne peut prévoir,
C'est celui qu'on choisit pour dire : – Je vous aime !
A celle qui, changée en un autre vous-même,
Doit tremper votre amour aux sources du devoir.

Ami, le risque est grand ; nul cas rédhibitoire ;
Le destin est au fond de l'urne aléatoire,
Et les arrêts qu'il rend sont les arrêts de Dieu.

Heureux celui qui peut, toute crainte bannie,
Dans le choix de son coeur trouver un bon génie,
Et dire comme toi : – J'ai gagné tout l'enjeu !

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Août

C'est la fenaison ; personne ne chôme.
Dès qu'on voit du jour poindre les blancheurs,
En groupes épars, les rudes faucheurs
Vont couper le foin au sauvage arome.

Au bord des ruisseaux, d'indolents pêcheurs
Des saules pensifs dorment sous le dôme ;
Et, le soir venu, l'air qui nous embaume
Apporte déjà d'étranges fraîcheurs.

Mais, quand midi luit sur les fondrières,
Deux à deux, cherchant de blondes clairières
Où la mousse étend son beau tapis vert,

Des couples rieurs vont sous la feuillée
Par un beau ciel d'or tout ensoleillée,
Le panier au bras, mettre le couvert.

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Amitié

A Mlle N***

Je connais un petit ange
Lequel n'a jamais mouillé
Sa blanche robe à la fange
Dont notre monde est souillé.

C'est lui qui donne le change
Au pauvre coeur dépouillé
Que l'amour, vautour étrange,
D'un bec cruel a fouillé.

Cet ange, qui vous ressemble,
Sous son aile nous rassemble
C'est la divine Amitié.

Son regard est doux et calme ;
Il m'offre sa chaste palme…
En voulez-vous la moitié ?