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Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Le Bois de la Roche

A mon ami, M. le sénateur Forget

Voici le flot jaseur ; le castel est tout proche,
Encadré de jardins, de bosquets, de maquis ;
Un grand peintre en ferait un ravissant croquis
Cet asile enchanté, c'est le Bois de la Roche.

Au seuil où nous attend l'accueil le plus exquis,
Un groupe radieux sourit à notre approche ;
On sent comme un fumet de faisans à la broche
Sommes-nous au manoir d'un duc ou d'un marquis ?

Nenni ! c'est mieux : ici, vous êtes chez un homme
Que vénère le pauvre et que le riche nomme
D'un nom fier que jamais nul souffle n'a terni.

Un sage ! sous son toit tout charme et tout repose ;
C'est la simple amitié qui vous reçoit sans pose
Près d'un heureux foyer que le ciel a béni.

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Septembre

L'atmosphère dort, claire et lumineuse ;
Un soleil ardent rougit les houblons ;
Aux champs, des monceaux de beaux épis blonds
Tombent sous l'acier de la moissonneuse.

Sonore et moqueur, l'écho des vallons
Répète à plaisir la voix ricaneuse
Du glaneur qui cherche avec sa glaneuse,
Pour s'en revenir, des sentiers plus longs.

Tout à coup éclate un bruit dont la chute
Retentit au loin, et que répercute
Du ravin profond le vaste entonnoir.

N'ayez point frayeur de ce tintamarre ?…
C'est quelque nemrod qui, de mare en mare,
Poursuit la bécasse ou le canard noir.

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : A Pamphile Le May

Ami, sur le flot noir ou la vague opaline,
Naïfs fervents du Rêve ou jouets du Destin,
Bien longtemps nous avons vers un port incertain
Ouvert la même voile à la brise féline.

Comme il est loin déjà notre premier matin ?
Voici qu'à l'horizon notre soleil décline ;
Et, voyageurs lassés, du haut de la colline,
Nous tournons nos regards vers le passé lointain.

Là, calme radieux, ailleurs bourrasque sombre !
Chimère qui sourit, espoir trompeur qui sombre,
Joie ou peine, chacun réclamait sa moitié.

Et, que le vent fût doux, ou battît notre toile,
Jamais ne s'obscurcit pour nous la double étoile
Du saint amour de l'Art et de notre amitié.

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : A Miss Winnie Howels

Bravant dans ses rigueurs notre zone neigeuse,
Tourterelle échappée à l'Orient vermeil,
Qui donc a dirigé ton aile voyageuse
Vers nos pays du Nord oubliés du soleil ?

Toi dont Venise, au chant de sa lagune heureuse,
Berça le premier rêve et le premier sommeil !
Quel caprice a conduit ta course aventureuse
Vers nos bords où l'été n'a qu'un tardif réveil ?

Oh ! je le sais, enfant ! A la plus pure flamme
Ton père, doux poète, alluma ta belle âme ;
Et, fier de nous montrer un coeur comme le tien,

Après avoir – conteur à la voix sympathique ! –
Chanté notre pays sur sa lyre exotique,
Il t'envoya vers nous pour faire aimer le sien !

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Le cap Trinité

C'est un bloc écrasant dont la crête surplombe
Au-dessus des flots noirs, et dont le front puissant
Domine le brouillard, et défie en passant
L'aile de la tempête ou le choc de la trombe.

Enorme pan de roc, colosse menaçant
Dont le flanc narguerait le boulet et la bombe,
Qui monte d'un seul jet dans la nue, et retombe
Dans le gouffre insondable où sa base descend !

Quel caprice a dressé cette sombre muraille ?
Caprice ! qui le sait ? Hardi celui qui raille
Ces aveugles efforts de la fécondité !

Cette masse nourrit mille plantes vivaces ;
L'hirondelle des monts niche dans ses crevasses ;
Et ce monstre farouche a sa paternité !

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : La Nymphe de la fontaine

Baigne mes pieds du cristal de tes ondes,
O ma fontaine ! et sur ton frais miroir,
Laisse tomber mes longues tresses blondes
Flottant au gré de la brise du soir !

Nymphe des bois, sur ton bassin penchée,
J'aime à rêver à l'ombre des roseaux,
Quand une feuille à sa tige arrachée,
Ride en tombant la nappe de tes eaux.

J'aime à plonger ma taille gracieuse
Dans tes flots noirs chantant sous les glaïeuls,
Quand de la nuit l'ombre silencieuse
Etend son aile au-dessus des tilleuls.

Oh ! j'aime à voir tes vagues miroitantes
Multiplier les flambeaux de la nuit !
Oh ! j'aime à voir, sous tes algues flottantes,
Le voile bleu d'une ondine qui fuit !

Tombe toujours en cascade légère !
Roule toujours en bouillons écumeux !
Baise en passant les touffes de fougère
Et porte au loin tes flots harmonieux.

Pour t'écouter, la nuit calme et sereine
Semble endormir les derniers bruits du jour…
Coule toujours, enivrante fontaine !
Coule toujours, fontaine, mon amour !

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Le cap Tourmenté

Robuste, et largement appuyé sur sa base,
Le colosse trapu s'avance au sein des flots ;
Sur son flanc tout couvert de pins et de bouleaux
Un nuage s'étend comme un voile de gaze.

Sur son vaste sommet, de merveilleux tableaux
Se déroulent devant le regard en extase ;
Et vous suivez des yeux chaque voile qui rase,
Dix-huit cents pieds sous vous, le fleuve aux verts ilote.

Autrefois c'était là presque un pèlerinage.
Un jour, il m'en souvient, collégiens en nage,
Nous gravîmes gaîment ses agrestes sentiers.

Je crois revoir encor notre dîner sur l'herbe
Qui tapisse ta croupe immense, ô mont superbe ;
Et je rêve à l'aspect de tes plateaux altiers.

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : A M. Louis Herbette

C'est Paris, saluons la grande capitale
Où tout ce qu'on rêva se trouve réuni ;
Où merveille partout sur merveille s'étale,
Antique Eden par l'art sans cesse rajeuni.

Eloignons-nous un peu de la ville centrale ;
Et sur ce seuil discret, élégant et béni,
Laissons nos murs émus battre la générale
Nous sommes au dix sept, boulevard Fortuny.

Ici le froment pur ne connaît pas l'ivraie
Sous ce toit, c'est la France, et c'est la France vraie !
C'est la vertu civique à trente-six carats !

On y retrouve à fond nos fraternels usages,
Des murs tout grand ouverts et de charmants visages…
Canadiens, entrez tous : l'Oncle vous tend les bras.

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Les "marches naturelles"

Encaissé dans un lit aux arêtes rugueuses,
Entre deux pans abrupts rongés par le courant,
Tout au fond d'un ravin sinueux, le torrent,
Avec un bruit confus, roule ses eaux fougueuses.

Du rivage escarpé jusqu'au bois odorant,
Dont l'ombre couvre au loin ces grèves rocailleuses,
Des gradins encadrés de sapins et d'yeuses,
Taillés dans le granit, s'élèvent rang par rang.

Mystérieux degrés, colossales assises,
Vastes couches de roc bizarrement assises,
Dites, n'êtes-vous pas les restes effondrés

D'une étrange Babel aux spirales dantesques,
Ou bien quelque escalier aux marches gigantesques
Bâti pour une race aux pas démesurés ?

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Le Montmorency

Au détour du courant où le flot qui la ronge
Embrasse les contours de l'Ile d'Orléans,
Comme une tombe énorme, entre deux géants,
La blanche cataracte au fond du gouffre plonge.

Indicibles attraits des abîmes béants !
Imposantes rumeurs que la brise prolonge
Lourds flocons écumeux qui passez comme un songe,
Et que le fleuve emporte aux mornes océans !

Spectacle saisissant, grandiose nature,
A vous interroger quand l'esprit s'aventure,
On retombe sans fin dans un trouble nouveau ;

Le bruit, le mouvement, le vide, le vertige,
Tout cela va, revient, tourbillonne, voltige,
Ivre et battant de l'aile aux voûtes du cerveau.