Jules LAFORGUE (1860-1887) : Veillée d'avril

Il doit être minuit. Minuit moins cinq. On dort.
Chacun cueille sa fleur au vert jardin des rêves,
Et moi, las de subir mes vieux remords sans trêves,
Je tords mon cœur pour qu'il s'égoutte en rimes d'or.

Et voilà qu'à songer me revient un accord,
Un air bête d'antan, et sans bruit tu te lèves
Ô menuet, toujours plus gai, des heures brèves
Où j'étais simple et pur, et doux, croyant encor.

Et j'ai posé ma plume. Et je fouille ma vie
D'innocence et d'amour pour jamais défleurie,
Et je reste longtemps, sur ma page accoudé,

Perdu dans le pourquoi des choses de la terre,
Ecoutant vaguement dans la nuit solitaire
Le roulement impur d'un vieux fiacre attardé.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Dans la rue

C'est le trottoir avec ses arbres rabougris.
Des mâles égrillards, des femelles enceintes,
Un orgue inconsolable ululant ses complaintes,
Les fiacres, les journaux, la réclame et les cris.

Et devant les cafés où des hommes flétris
D'un oeil vide et muet contemplaient leurs absinthes
Le troupeau des catins défile lèvres peintes
Tarifant leurs appas de macabres houris.

Et la Terre toujours s'enfonce aux steppes vastes, Toujours, et dans mille ans Paris ne sera plus
Qu'un désert où viendront des troupeaux inconnus.

Pourtant vous rêverez toujours, étoiles chastes,
Et toi tu seras loin alors, terrestre îlot
Toujours roulant, toujours poussant ton vieux sanglot.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Climat, faune et flore de la lune

Des nuits, ô Lune d'Immaculée-Conception,
Moi, vermine des nébuleuses d'occasion,
J'aime, du frais des toits de notre Babylone,
Concevoir ton climat et ta flore et ta faune.

Ne sachant qu'inventer pour t'offrir mes ennuis,
Ô Radeau du Nihil aux quais seuls de nos nuits !

Ton atmosphère est fixe, et tu rêves, figée
En climats de silence, écho de l'hypogée
D'un ciel atone où nul nuage ne s'endort
Par des vents chuchotant tout au plus qu'on est mort ?
Des montagnes de nacre et des golfes d'ivoire
Se renvoient leurs parois de mystiques ciboires,
En anses où, sur maint pilotis, d'un air lent,
Des Sirènes font leurs nattes, lèchent leurs flancs,
Blêmes d'avoir gorgé de lunaires luxures
Là-bas, ces gais dauphins aux geysers de mercure.

Oui, c'est l'automne incantatoire et permanent
Sans thermomètre, embaumant mers et continents,
Etangs aveugles, lacs ophtalmiques, fontaines
De Léthé, cendres d'air, déserts de porcelaine,
Oasis, solfatares, cratères éteints,

Arctiques sierras, cataractes l'air en zinc,
Hauts-plateaux crayeux, carrières abandonnées,
Nécropoles moins vieilles que leurs graminées,
Et des dolmens par caravanes, – et tout très
Ravi d'avoir fait son temps, de rêver au frais.

Salut, lointains crapauds ridés, en sentinelles
Sur les pics, claquant des dents à ces tourterelles
Jeunes qu'intriguent vos airs ! Salut, cétacés
Lumineux ! et vous, beaux comme des cuirassés,
Cygnes d'antan, nobles témoins des cataclysmes ;
Et vous, paons blancs cabrés en aurores de prismes ;
Et vous, Foetus voûtés, glabres contemporains
Des Sphinx brouteurs d'ennuis aux moustaches d'airain,
Qui, dans le clapotis des grottes basaltiques,
Ruminez l'Enfin ! comme une immortelle chique !

Oui, rennes aux andouillers de cristal ; ours blancs
Graves comme des Mages, vous déambulant,
Les bras en croix vers les miels du divin silence !
Porcs-épics fourbissant sans but vos blêmes lances ;
Oui, papillons aux reins pavoisés de joyaux
Ouvrant vos ailes à deux battants d'in-folios ;
Oui, gélatines d'hippopotames en pâles
Flottaisons de troupeaux éclaireurs d'encéphales ;
Pythons en intestins de cerveaux morts d'abstrait,
Bancs d'éléphas moisis qu'un souffle effriterait !

Et vous, fleurs fixes ! mandragores à visages,
Cactus obéliscals aux fruits en sarcophages,
Forêts de cierges massifs, parcs de polypiers,
Palmiers de corail blanc aux résines d'acier !
Lys marmoréens à sourires hystériques,
Qui vous mettez à débiter d'albes musiques

Tous les cent ans, quand vous allez avoir du lait !
Champignons aménagés comme des palais !

Ô Fixe ! on ne sait plus à qui donner la palme
Du lunaire ; et surtout, quelle leçon de calme !
Tout a l'air émané d'un même acte de foi
Au Néant Quotidien sans comment ni pourquoi !
Et rien ne fait de l'ombre, et ne se désagrège ;
Ne naît, ni ne mûrit ; tout vit d'un Sortilège
Sans foyer qui n'induit guère à se mettre en frais

Que pour des amours blancs, lunaires et distraits …..
Non, l'on finirait par en avoir mal de tête,
Avec le rire idiot des marbres Egynètes
Pour jamais tant tout ça stagne en un miroir mort !
Et l'on oublierait vite comment on en sort.

Et pourtant, ah ! c'est là qu'on en revient encore
Et toujours, quand on a compris le Madrépore.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Pierrots, IV

Maquillés d'abandon, les manches
En saule, ils leur font des serments,
Pour être vrais trop véhéments !
Puis, tumultuent en gigues blanches,

Beuglant : Ange ! tu m'as compris,
À la vie, à la mort ! – et songent :
Ah ! passer là-dessus l'éponge !…
Et c'est pas chez eux parti-pris,

Hélas ! mais l'idée de la femme
Se prenant au sérieux encor
Dans ce siècle, voilà, les tord
D'un rire aux déchirantes gammes !

Ne leur jetez pas la pierre, ô
Vous qu'affecte une jarretière !
Allez, ne jetez pas la pierre
Aux blancs parias, aux purs pierrots !

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Le vrai de la chose

Ah ! c'est pas sa chair qui m'est tout,
Et suis pas qu'un grand cœur pour elle ;
Non, c'est d'aller faire les fous
Dans des histoires fraternelles !

Oh ! vous m'entendez bien !
Oh ! vous savez comme on y vient ;
Oh ! vous savez parfaitement qu'il y a moyen,
Et comme on s'y attelle.

Lui défeuiller quel Tout je suis,
Et que ses yeux, perdus, m'en suivent !
Et puis un soir : " Tu m'as séduit
" Pourtant ! " – et l'aimer toute vive.

Et s'aimer tour à tour,
Au gras soleil des basses-cours,
Et vers la Lune, et puis partout ! avec toujours
En nobles perspectives…

Oh ! c'est pas seulement la chair,
Et c'est pas plus seulement l'âme ;
C'est l'Esprit édénique et fier
D'être un peu l'Homme avec la Femme

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Locutions des Pierrots, XIV

Les mains dans les poches,
Le long de la route,
J'écoute
Mille cloches
Chantant : " les temps sont proches ;
" Sans que tu t'en doutes ! "

Ah ! Dieu m'est égal !
Et je suis chez moi !
Mon toit
Très-natal
C'est Tout. Je marche droit,
Je fais pas de mal.

Je connais l'Histoire,
Et puis la Nature,
Ces foires
Aux ratures ;
Aussi je vous assure
Que l'on peut me croire !

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Soirs de fête

Je suis la Gondole enfant chérie
Qui arrive à la fin de la fête,
Pour je ne sais quoi, par bouderie,
(Un soir trop beau me monte à la tête !)

Me voici déjà près de la digue ;
Mais la foule sotte et pavoisée,
Ah ! n'accourt pas à l'Enfant Prodigue !
Et danse, sans perdre une fusée….

Ah ! c'est comme ça, femmes volages !
C'est bien. je m'exile en ma gondole
(Si frêle !) aux mouettes, aux orages,
Vers les malheurs qu'on voit au Pôle !

- Et puis, j'attends sous une arche noire….
Mais nul ne vient; les lampions s'éteignent ;
Et je maudis la nuit et la gloire !
Et ce coeur qui veut qu'on me dédaigne !

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Complainte de la bonne défunte

Elle fuyait par l'avenue,
Je la suivais illuminé,
Ses yeux disaient : " J'ai deviné
Hélas! que tu m'as reconnue ! "

Je la suivis illuminé !
Yeux désolés, bouche ingénue,
Pourquoi l'avais-je reconnue,
Elle, loyal rêve mort-né ?

Yeux trop mûrs, mais bouche ingénue ;
Oeillet blanc, d'azur trop veiné ;
Oh ! oui, rien qu'un rêve mort-né,
Car, défunte elle est devenue.

Gis, oeillet, d'azur trop veiné,
La vie humaine continue
Sans toi, défunte devenue.
- Oh ! je rentrerai sans dîner !

Vrai, je ne l'ai jamais connue.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Locutions des Pierrots, VI

Je te vas dire : moi, quand j'aime,
C'est d'un coeur, au fond sans apprêts,
Mais dignement élaboré
Dans nos plus singuliers problèmes.

Ainsi, pour mes moeurs et mon art,
C'est la période védique
Qui seule à bon droit revendique
Ce que j'en " attelle à ton char ".

C'est comme notre Bible hindoue
Qui, tiens, m'amène à caresser,
Avec ces yeux de cétacé,
Ainsi, bien sans but, ta joue.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : L'hiver qui vient

Blocus sentimental ! Messageries du Levant !…
Oh, tombée de la pluie ! Oh ! tombée de la nuit,
Oh ! le vent !…
La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,
Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées !…
D'usines….

On ne peut plus s'asseoir, tous les bancs sont mouillés ;
Crois-moi, c'est bien fini jusqu'à l'année prochaine,
Tant les bancs sont mouillés, tant les bois sont rouillés,
Et tant les cors ont fait ton ton, ont fait ton taine !…

Ah, nuées accourues des côtes de la Manche,
Vous nous avez gâté notre dernier dimanche.

Il bruine ;
Dans la forêt mouillée, les toiles d'araignées
Ploient sous les gouttes d'eau, et c'est leur ruine.

Soleils plénipotentiaires des travaux en blonds Pactoles
Des spectacles agricoles,
Où êtes-vous ensevelis ?
Ce soir un soleil fichu gît au haut du coteau
Gît sur le flanc, dans les genêts, sur son manteau,
Un soleil blanc comme un crachat d'estaminet
Sur une litière de jaunes genêts
De jaunes genêts d'automne.
Et les cors lui sonnent !
Qu'il revienne….
Qu'il revienne à lui !
Taïaut ! Taïaut ! et hallali !
Ô triste antienne, as-tu fini !…
Et font les fous !…
Et il gît là, comme une glande arrachée dans un cou,
Et il frissonne, sans personne !…

Allons, allons, et hallali !
C'est l'Hiver bien connu qui s'amène ;
Oh ! les tournants des grandes routes,
Et sans petit Chaperon Rouge qui chemine !…
Oh ! leurs ornières des chars de l'autre mois,
Montant en don quichottesques rails
Vers les patrouilles des nuées en déroute
Que le vent malmène vers les transatlantiques bercails !…
Accélérons, accélérons, c'est la saison bien connue, cette fois.

Et le vent, cette nuit, il en a fait de belles !
Ô dégâts, ô nids, ô modestes jardinets !
Mon coeur et mon sommeil : ô échos des cognées !…

Tous ces rameaux avaient encor leurs feuilles vertes,
Les sous-bois ne sont plus qu'un fumier de feuilles mortes ;
Feuilles, folioles, qu'un bon vent vous emporte
Vers les étangs par ribambelles,
Ou pour le feu du garde-chasse,
Ou les sommiers des ambulances
Pour les soldats loin de la France.

C'est la saison, c'est la saison, la rouille envahit les masses,
La rouille ronge en leurs spleens kilométriques
Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe.

Les cors, les cors, les cors – mélancoliques !…
Mélancoliques !…
S'en vont, changeant de ton,
Changeant de ton et de musique,
Ton ton, ton taine, ton ton !…
Les cors, les cors, les cors !…
S'en sont allés au vent du Nord.

Je ne puis quitter ce ton : que d'échos !…
C'est la saison, c'est la saison, adieu vendanges !…
Voici venir les pluies d'une patience d'ange,
Adieu vendanges, et adieu tous les paniers,
Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers,
C'est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre,
C'est la tisane sans le foyer,
La phtisie pulmonaire attristant le quartier,
Et toute la misère des grands centres.

Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve,
Rideaux écartés du haut des balcons des grèves
Devant l'océan de toitures des faubourgs,
Lampes, estampes, thé, petits-fours,
Serez-vous pas mes seules amours !…
(Oh ! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos,
Le sobre et vespéral mystère hebdomadaire
Des statistiques sanitaires
Dans les journaux ?)

Non, non ! C'est la saison et la planète falote !
Que l'autan, que l'autan
Effiloche les savates que le Temps se tricote !
C'est la saison, oh déchirements ! c'est la saison !
Tous les ans, tous les ans,
J'essaierai en choeur d'en donner la note.