Jules LAFORGUE (1860-1887) : Veillée d'avril

Il doit être minuit. Minuit moins cinq. On dort.
Chacun cueille sa fleur au vert jardin des rêves,
Et moi, las de subir mes vieux remords sans trêves,
Je tords mon cur pour qu'il s'égoutte en rimes d'or.

Et voilà qu'à songer me revient un accord,
Un air bête d'antan, et sans bruit tu te lèves
Ô menuet, toujours plus gai, des heures brèves
Où j'étais simple et pur, et doux, croyant encor.

Et j'ai posé ma plume. Et je fouille ma vie
D'innocence et d'amour pour jamais défleurie,
Et je reste longtemps, sur ma page accoudé,

Perdu dans le pourquoi des choses de la terre,
Ecoutant vaguement dans la nuit solitaire
Le roulement impur d'un vieux fiacre attardé.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Complainte des crépuscules célibataires

C'est l'existence des passants…
Oh ! tant d'histoires personnelles !…
Qu'amèrement intéressant
De se navrer de leur kyrielle !

Ils s'en vont flairés d'obscurs chiens,
Ou portent des paquets, ou flânent…
Ah ! sont-ils assez quotidiens,
Tueurs de temps et monomanes,

Et lorgneurs d'or comme de strass
Aux quotidiennes devantures ! …
La vitrine allume son gaz,
Toujours de nouvelles figures …

Oh ! que tout m'est accidentel !
Oh ! j'ai-t-y l'âme perpétuelle !…
Hélas, dans ce cas, rien de tel
Que de pleurer une infidèle !…

Mais qu'ai-je donc laissé là-bas,
Rien. Eh ! voilà mon grand reproche !
Ô culte d'un Dieu qui n'est pas
Quand feras-tu taire tes cloches !…

Je vague depuis le matin,
En proie à des loisirs coupables,
Epiant quelque grand destin
Dans l'il de mes douces semblables

Oh ! rien qu'un lâche point d'arrêt
Dans mon destin qui se dévide !…
Un amour pour moi tout exprès
En un chez nous de chrysalide !…

Un simple cur, et des regards
Purs de tout esprit de conquête,
Je suis si exténué d'art !
Me répéter, oh ! mal de tête !…

Va, et les gouttières de l'ennui !
Ça goutte, goutte sur ma nuque…
Ça claque, claque à petit bruit…
Oh ! ça claquera jusque… jusque ?…

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Locutions des Pierrots, V

T'occupe pas, sois Ton Regard,
Et sois l'âme qui s'exécute ;
Tu fournis la matière brute,
Je me charge de l'oeuvre d'art.

Chef-d'oeuvre d'art sans idée-mère
Par exemple ! Oh ! dis, n'est-ce pas,
Faut pas nous mettre sur les bras
Un cri des Limbes prolifères ?

Allons, je sais que vous avez
L'égoïsme solide au poste,
Et même prêt aux holocaustes
De l'ordre le plus élevé.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Locutions des Pierrots, II

Ah ! le divin attachement
Que je nourris pour Cydalise,
Maintenant qu'elle échappe aux prises
De mon lunaire entendement !

Vrai, je me ronge en des détresses,
Parmi les fleurs de son terroir
À seule fin de bien savoir
Quelle est sa faculté-maîtresse !

– C'est d'être la mienne, dis-tu ?
Hélas ! tu sais bien que j'oppose
Un démenti formel aux poses
Qui sentent par trop l'impromptu.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Locutions des Pierrots, XI

Et je me console avec la
Bonne fortune
De l'alme Lune.
Ô Lune, Ave Paris stella !

Tu sais si la femme est cramponne ;
Eh bien, déteins,
Glace sans tain,
Sur mon il ! qu'il soit tout atone,

Qu'il déclare : ô folles d'essais,
Je vous invite
A prendre vite,
Car c'est à prendre et à laisser.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Dimanches (V)

N'achevez pas la ritournelle,
En prêtant au piano vos ailes,
Ô mad'moiselle du premier.
Ça me rappelle l'Hippodrome,
Où cet air cinglait un pauvre homme
Déguisé en clown printanier.

Sa perruque arborait des roses,
Mais, en son masque de chlorose,
Le trèfle noir manquait de nez !
Il jonglait avec des coeurs rouges
Mais sa valse trinquait aux bouges
Où se font les enfants mort-nés.

Et cette valse, ô mad'moiselle,
Vous dit les Roland, les dentelles
Du bal qui vous attend ce soir !….
– Ah ! te pousser par tes épaules
Décolletées, vers de durs pôles
Où je connais un abattoir !

Là, là, je te ferai la honte !
Et je te demanderai compte
De ce corset cambrant tes reins,
De ta tournure et des frisures
Achalandant contre-nature
Ton front et ton arrière-train.

Je te crierai : " Nous sommes frères ! "
" Alors, vêts-toi à ma manière,
" Ma manière ne trompe pas ;
" Et perds ce dandinement louche
" D'animal lesté de ses couches,
" Et galopons par les haras !

Oh ! vivre uniquement autochtones
Sur cette terre (où nous cantonne
Après tout notre être tel quel !)
Et sans préférer, l'âme aigrie,
Aux vers luisants de nos prairies
Les lucioles des prés du ciel ;

Et sans plus sangloter aux heures
De lendemains, vers des demeures
Dont nous nous sacrons les élus.
Ah ! que je vous dis, autochtones !
Tant la vie à terre elle est bonne
Quand on n'en demande pas plus.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Petites misères de mai

On dit : l'Express
Pour Bénarès !

La Basilique
Des gens cosmiques !….

Allons, chantons
Le Grand Pardon !

Allons, Tityres
Des blancs martyres !

Chantons: Nenni !
A l'Infini,

Hors des clôtures
De la Nature !

(Nous louerons Dieu,
En temps et lieu.)

Oh ! les beaux arbres
En candélabres !….

Oh ! les refrains
Des Pèlerins !….

Oh ! ces toquades
De Croisades !….

– Et puis, fourbu
Dès le début.

Et retour louche….
– Ah ! tu découches !

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Air de biniou

Non, non, ma pauvre cornemuse,
Ta complainte est pas si oiseuse ;
Et Tout est bien une méprise,
Et l'on peut la trouver mauvaise ;

Et la Nature est une épouse
Qui nous carambole d'extases,
Et puis, nous occit, peu courtoise,
Dès qu'on se permet une pause.

Eh bien ! qu'elle en prenne à son aise,
Et que tout fonctionne à sa guise !
Nous, nous entretiendrons les Muses.
Les neuf immortelles Glaneuses !

(Oh ! pourrions-nous pas, par nos phrases,
Si bien lui retourner les choses,
Que cette marâtre jalouse
N'ait plus sur nos rentes de prise?)

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Dans la rue

C'est le trottoir avec ses arbres rabougris.
Des mâles égrillards, des femelles enceintes,
Un orgue inconsolable ululant ses complaintes,
Les fiacres, les journaux, la réclame et les cris.

Et devant les cafés où des hommes flétris
D'un oeil vide et muet contemplaient leurs absinthes
Le troupeau des catins défile lèvres peintes
Tarifant leurs appas de macabres houris.

Et la Terre toujours s'enfonce aux steppes vastes, Toujours, et dans mille ans Paris ne sera plus
Qu'un désert où viendront des troupeaux inconnus.

Pourtant vous rêverez toujours, étoiles chastes,
Et toi tu seras loin alors, terrestre îlot
Toujours roulant, toujours poussant ton vieux sanglot.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Pierrots, II

Le coeur blanc tatoué
De sentences lunaires,
Ils ont : " Faut mourir, frères ! "
Pour mot-d'ordre-Évohé.

Quand trépasse une vierge,
Ils suivent son convoi,
Tenant leur cou tout droit
Comme on porte un beau cierge.

Rôle très-fatigant,
D'autant qu'ils n'ont personne
Chez eux, qui les frictionne
D'un conjugal onguent.

Ces dandys de la Lune
S'imposent, en effet,
De chanter t s'il vous plaît ?
De la blonde à la brune.

Car c'est des gens blasés ;
Et s'ils vous semblent dupes,
Çà et là, de la Jupe
Lange à cicatriser,

Croyez qu'ils font la bête
Afin d'avoir des seins,
Pis-aller de coussins
A leurs savantes têtes.

Écarquillant le cou
Et feignant de comprendre
De travers, la voix tendre,
Mais les yeux si filous !

– D'ailleurs, de moeurs très-fines,
Et toujours fort corrects,
(École des cromlechs
Et des tuyaux d'usines).