Jules LAFORGUE (1860-1887) : Sancta simplicitas

Passants, m'induisez point en beautés d'aventure,
Mon Destin n'en saurait avoir cure ;
Je ne peux plus m'occuper que des Jeunes Filles,
Avec ou sans parfum de famille.

Pas non plus mon chez moi, ces précaires liaisons,
Où l'on s'aime en comptant par saisons ;
L'Amour dit légitime est seul solvable ! car
Il est sûr de demain, dans son art.

Il a le Temps, qu'un grand amour toujours convie ;
C'est la table mise pour la vie ;
Quand demain n'est pas sûr, chacun se gare vite !
Et même, autant en finir tout de suite.

Oh ! adjugés à mort ! comme qui concluraient :
" D'avance, tout de toi m'est sacré,
" Et vieillesse à venir, et les maux hasardeux !
" C'est dit ! Et maintenant, à nous deux ! "

Vaisseaux brûlés ! et, à l'horizon, nul divorce !
C'est ça qui vous donne de la force !
Ô mon seul débouché ! – Ô mon vatout nubile !
À nous nos deux vies ! Voici notre île.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Locutions des Pierrots, XV

J'entends battre mon Sacré-Coeur
Dans le crépuscule de l'heure,
Comme il est méconnu, sans soeur,
Et sans destin, et sans demeure !

J'entends battre ma jeune chair
Équivoquant par mes artères,
Entre les Édens de mes vers
Et la province de mes pères.

Et j'entends la flûte de Pan
Qui chante : " bats, bats la campagne !
" Meurs, quand tout vit à tes dépens ;
" Mais entre nous, va, qui perd gagne ! "

Jules LAFORGUE (1860-1887) : L'hiver qui vient

Blocus sentimental ! Messageries du Levant !…
Oh, tombée de la pluie ! Oh ! tombée de la nuit,
Oh ! le vent !…
La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,
Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées !…
D'usines….

On ne peut plus s'asseoir, tous les bancs sont mouillés ;
Crois-moi, c'est bien fini jusqu'à l'année prochaine,
Tant les bancs sont mouillés, tant les bois sont rouillés,
Et tant les cors ont fait ton ton, ont fait ton taine !…

Ah, nuées accourues des côtes de la Manche,
Vous nous avez gâté notre dernier dimanche.

Il bruine ;
Dans la forêt mouillée, les toiles d'araignées
Ploient sous les gouttes d'eau, et c'est leur ruine.

Soleils plénipotentiaires des travaux en blonds Pactoles
Des spectacles agricoles,
Où êtes-vous ensevelis ?
Ce soir un soleil fichu gît au haut du coteau
Gît sur le flanc, dans les genêts, sur son manteau,
Un soleil blanc comme un crachat d'estaminet
Sur une litière de jaunes genêts
De jaunes genêts d'automne.
Et les cors lui sonnent !
Qu'il revienne….
Qu'il revienne à lui !
Taïaut ! Taïaut ! et hallali !
Ô triste antienne, as-tu fini !…
Et font les fous !…
Et il gît là, comme une glande arrachée dans un cou,
Et il frissonne, sans personne !…

Allons, allons, et hallali !
C'est l'Hiver bien connu qui s'amène ;
Oh ! les tournants des grandes routes,
Et sans petit Chaperon Rouge qui chemine !…
Oh ! leurs ornières des chars de l'autre mois,
Montant en don quichottesques rails
Vers les patrouilles des nuées en déroute
Que le vent malmène vers les transatlantiques bercails !…
Accélérons, accélérons, c'est la saison bien connue, cette fois.

Et le vent, cette nuit, il en a fait de belles !
Ô dégâts, ô nids, ô modestes jardinets !
Mon coeur et mon sommeil : ô échos des cognées !…

Tous ces rameaux avaient encor leurs feuilles vertes,
Les sous-bois ne sont plus qu'un fumier de feuilles mortes ;
Feuilles, folioles, qu'un bon vent vous emporte
Vers les étangs par ribambelles,
Ou pour le feu du garde-chasse,
Ou les sommiers des ambulances
Pour les soldats loin de la France.

C'est la saison, c'est la saison, la rouille envahit les masses,
La rouille ronge en leurs spleens kilométriques
Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe.

Les cors, les cors, les cors – mélancoliques !…
Mélancoliques !…
S'en vont, changeant de ton,
Changeant de ton et de musique,
Ton ton, ton taine, ton ton !…
Les cors, les cors, les cors !…
S'en sont allés au vent du Nord.

Je ne puis quitter ce ton : que d'échos !…
C'est la saison, c'est la saison, adieu vendanges !…
Voici venir les pluies d'une patience d'ange,
Adieu vendanges, et adieu tous les paniers,
Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers,
C'est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre,
C'est la tisane sans le foyer,
La phtisie pulmonaire attristant le quartier,
Et toute la misère des grands centres.

Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve,
Rideaux écartés du haut des balcons des grèves
Devant l'océan de toitures des faubourgs,
Lampes, estampes, thé, petits-fours,
Serez-vous pas mes seules amours !…
(Oh ! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos,
Le sobre et vespéral mystère hebdomadaire
Des statistiques sanitaires
Dans les journaux ?)

Non, non ! C'est la saison et la planète falote !
Que l'autan, que l'autan
Effiloche les savates que le Temps se tricote !
C'est la saison, oh déchirements ! c'est la saison !
Tous les ans, tous les ans,
J'essaierai en choeur d'en donner la note.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : La lune est stérile

Lune, Pape abortif à l'amiable, Pape
Des Mormons pour l'art, dans la jalouse Paphos
Où l'Etat tient gratis les fils de la soupape
D'échappement des apoplectiques Cosmos !

C'est toi, léger manuel d'instincts, toi qui circules,
Glaçant, après les grandes averses, les oeufs
Obtus de ces myriades d'animalcules
Dont les simouns mettraient nos muqueuses en feu !

Tu ne sais que la fleur des sanglantes chimies ;
Et perces nos rideaux, nous offrant le lotus
Qui constipe les plus larges polygamies,
Tout net, de l'excrément logique des foetus.

Carguez-lui vos rideaux, citoyens de moeurs lâches ;
C'est l'Extase qui paie comptant, donne son Ut
Des deux sexes et veut pas même que l'on sache
S'il se peut qu'elle ait, hors de l'art pour l'art, un but.

On allèche de vie humaine, à pleines voiles,
Les Tantales virtuels, peu intéressants
D'ailleurs, sauf leurs cordiaux, qui rêvent dans nos moelles ;
Et c'est un produit net qu'encaissent nos bons sens.

Et puis, l'atteindrons-nous, l'Oasis aux citernes,
Où nos coeurs toucheraient les payes qu'on leur doit ?
Non, c'est la rosse aveugle aux cercles sempiternes
Qui tourne pour autrui les bons chevaux de bois.

Ne vous distrayez pas, avec vos grosses douanes ;
Clefs de fa, clefs de sol, huit stades de claviers,
Laissez faire, laissez passer la caravane
Qui porte à l'Idéal ses plus riches dossiers !

L'Art est tout, du droit divin de l'Inconscience ;
Après lui, le déluge ! et son moindre regard
Est le cercle infini dont la circonférence
Est partout, et le centre immoral nulle part.

Pour moi, déboulonné du pôle de stylite
Qui me sied, dès qu'un corps a trop de son secret,
J'affiche : celles qui voient tout, je les invite
A venir, à mon bras, des soirs, prendre le frais.

Or voici : nos deux Cris, abaissant leurs visières,
Passent mutuellement, après quiproquos,
Aux chers peignes du cru leurs moelles épinières
D'où lèvent débusqués tous les archets locaux.

Et les ciels familiers liserés de folie
Neigeant en charpie éblouissante, faut voir
Comme le moindre appel : c'est pour nous seuls ! rallie
Les louables efforts menés à l'abattoir !

Et la santé en deuil ronronne ses vertiges,
Et chante, pour la forme : " Hélas ! ce n'est pas bien,
" Par ces pays, pays si tournoyants, vous dis-je,
" Où la faim d'Infini justifie les moyens. "

Lors, qu'ils sont beaux les flancs tirant leur révérence
Au sanglant capitaliste berné des nuits,
En s'affalant cuver ces jeux sans conséquence !
Oh ! n'avoir à songer qu'à ses propres ennuis !

– Bons aïeux qui geigniez semaine par semaine,
Vers mon Coeur, baobab des védiques terroirs,
je m'agite aussi ! mais l'Inconscient me mène ;
Or, il sait ce qu'il fait, je n'ai rien à y voir.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Dimanches (III)

Je ne tiens que des mois, des journées et des heures….
Dès que je dis oui ! tout feint l'en-exil…
Je cause de fidèles demeures,
On me trouve bien subtil ;
Oui ou non, est-il
D'autres buts que les mois, les journées et les heures ?

L'âme du Vent gargouille au fond des cheminées…..
L'âme du Vent se plaint à sa façon ;
Vienne Avril de la prochaine année
Il aura d'autres chansons !….
Est-ce une leçon,
Ô Vent qui gargouillez au fond des cheminées ?

Il dit que la Terre est une simple légende
Contée au Possible par l'Idéal….
– Eh bien, est-ce un sort, je vous l' demande ?
– Oui, un sort ! car c'est fatal.
– Ah ! ah ! pas trop mal,
Le jeu de mots ! – mais folle, oh ! folle, la Légende….

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Figurez-vous un peu

Oh ! qu'une, d'Elle-même, un beau soir, sût venir,
Ne voyant que boire à Mes Lèvres ! où mourir….

Je m'enlève rien que d'y penser ! Quel baptême
De gloire intrinsèque, attirer un " je vous aime " !

(L'attirer à travers la société, de loin,
Comme l'aimant la foudre; un ', deux ! ni plus, ni moins.

Je t'aime ! comprend-on ? Pour moi tu n'es pas comme
Les autres ; jusqu'ici c'était des messieurs, l'Homme….

Ta bouche me fait baisser les yeux ! et ton port
Me transporte ! (et je m'en découvre des trésors….)

Et c'est ma destinée incurable et dernière
D'épier un battement à moi de tes paupières !

Oh ! je ne songe pas au reste ! J'attendrai,
Dans la simplicité de ma vie faite exprès …..

Te dirai-je au moins que depuis des nuits je pleure,
Et que mes parents ont bien peur que je n'en meure?…

Je pleure dans des coins ; je n'ai plus goût à rien ;
Oh ! j'ai tant pleuré, dimanche, en mon paroissien !

Tu me demandes pourquoi Toi ? et non un autre….
Je ne sais ; mais c'est bien Toi, et point un autre !

J'en suis sûre comme du vide de mon cur,
Et…. comme de votre air mortellement moqueur…

– Ainsi, elle viendrait, évadée, demi-morte,
Se rouler sur le paillasson qu'est à ma porte !

Ainsi, elle viendrait à Moi ! les Yeux bien fous !
Et elle me suivrait avec cet air partout !

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Petites misères d'hiver

Vers les libellules
D'un crêpe si blanc des baisers
Qui frémissent de se poser,
Venus de si loin, sur leurs bouts cicatrisés,
Ces seins, déjà fondants, ondulent
D'un air somnambule…

Et cet air enlise
Dans le défoncé des divans
Rembourrés d'eiders dissolvants
Le Cygne du Saint-Graal, qui rame en avant !
Mais plus pâle qu'une banquise
Qu'Avril dépayse….

Puis, ça vous réclame,
Avec des moues d'enfant goulu,
Du romanesque à l'absolu,
Mille Pôles plus loin que tout ce qu'on a lu !….
Laissez, laissez le Cygne, ô Femme !
Qu'il glisse, qu'il rame,

Oh ! que, d'une haleine,
Il monte, séchant vos crachats,
Au Saint-Graal des blancs pachas,
Et n'en revienne qu'avec un plan de rachat
Pour sa petite soeur humaine
Qui fait tant de peine….

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Couchant d'hiver

Au Bois

Quel couchant douloureux nous avons eu ce soir !
Dans les arbres pleurait un vent de désespoir, Abattant du bois mort dans les feuilles rouillées. À travers le lacis des branches dépouillées
Dont l'eau-forte sabrait le ciel bleu-clair et froid, Solitaire et navrant, descendait l'astre-roi. Ô Soleil ! l'autre été, magnifique en ta gloire,
Tu sombrais, radieux comme un grand Saint-Ciboire, Incendiant l'azur ! À présent, nous voyons Un disque safrané, malade, sans rayons, Qui meurt à l'horizon balayé de cinabre, Tout seul, dans un décor poitrinaire et macabre, Colorant faiblement les nuages
La Terre a fait son temps ; ses reins n'en peuvent plus. Et ses pauvres enfants, grêles, chauves et blêmes D'avoir trop médité les éternels problèmes, Grelottants et voûtés sous le poids des foulards Au gaz jaune et mourant des brumeux boulevards, D'un ex
Riant amèrement, quand des femmes enceintes Défilent, étalant leurs ventres et leurs seins, Dans l'orgueil bestial des esclaves divins…

Ouragans inconnus des débâcles finales, Accourez ! déchaînez vos trombes de rafales l Prenez ce globe immonde et poussif ! balayez Sa lèpre de cités et ses fils ennuyés !
Et jetez ses débris sans nom au noir immense ! Et qu'on ne sache rien dans la grande innocence Des soleils éternels, des étoiles d'amour, De ce Cerveau pourri qui fut la Terre, un jour.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Dimanches (IV)

C'est l'automne, l'automne, l'automne…..
Le grand vent et toute sa séquelle !
Rideaux tirés, clôture annuelle !
Chute des feuilles, des Antigones,
Des Philomèles,
Le fossoyeur les remue à la pelle…

(Mais, je me tourne vers la mer, les Éléments !
Et tout ce qui n'a plus que les noirs grognements !
Ainsi qu'un pauvre, un pâle, un piètre individu
Qui ne croit en son Moi qu'à ses moments perdus….)

Mariage, ô dansante bouée
Peinte d'azur, de lait doux, de rose,
Mon âme de corsaire morose,
Va, ne sera jamais renflouée !…
Elle est la chose
Des coups de vent, des pluies, et des nuées…

(Un soir, je crus en Moi ! J'en faillis me fiancer !
Est-ce possible… Où donc tout ça est-il passé !…
Chez moi, c'est Galathée aveuglant Pygmalion !
Ah ! faudrait modifier cette situation…)

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Petites misères d'août

Oh ! quelle nuit d'étoiles, quelles saturnales !
Oh ! mais des galas inconnus
Dans les annales
Sidérales !
Bref, un Ciel absolument nu !

Ô Loi du Rythme sans appel !
Que le moindre Astre certifie
Par son humble chorégraphie
Mais nul spectateur éternel.

Ah ! la Terre humanitaire
N'en est pas moins terre-à-terre !
Au contraire.

La Terre, elle est ronde
Comme un pot-au-feu,
C'est un bien pauv' monde
Dans l'Infini bleu.

Cinq sens seulement, cinq ressorts pour nos Essors….
Ah ! ce n'est pas un sort !
Quand donc nos coeurs s'en iront-ils en huit-ressorts ! ….