Jean MORÉAS (1856-1910) : Sensualité

N'écoute plus l'archet plaintif qui se lamente
Comme un ramier mourant le long des boulingrins ;
Ne tente plus l'essor des rêves pérégrins
Traînant des ailes d'or dans l'argile infamante.

Viens par ici : voici les féeriques décors,
Dans du Sèvres les mets exquis dont tu te sèvres,
Les coupes de Samos pour y tremper tes lèvres,
Et les divans profonds pour reposer ton corps.

Viens par ici : voici l'ardente érubescence
Des cheveux roux piqués de fleurs et de béryls,
Les étangs des yeux pers, et les roses avrils
Des croupes, et les lis des seins frottés d'essence

Viens humer le fumet et mordre à pleines dents
A la banalité suave de la vie,
Et dormir le sommeil de la bête assouvie,
Dédaigneux des splendeurs des songes transcendants.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Mélancolique mer que je ne connais pas…

Mélancolique mer que je ne connais pas,
Tu vas m'envelopper dans ta brume légère
Sur ton sable mouillé je marquerai mes pas,
Et j'oublierai soudain et la ville et la terre.

Ô mer, ô tristes flots, saurez-vous, dans vos bruits
Qui viendront expirer sur les sables sauvages,
Bercer jusqu'à la mort mon coeur, et ses ennuis
Qui ne se plaisent plus qu'aux beautés des naufrages ?

Jean MORÉAS (1856-1910) : Parmi des chênes, accoudée

Parmi des chênes, accoudée
Sur la colline au vert gazon,
Se dresse la blanche maison,
De chèvrefeuille enguirlandée.

A la fenêtre, où dans des pots,
Fleurit la pâle marguerite,
Soupire une autre Marguerite :
Mon coeur a perdu son repos…

Le lin moule sa gorge plate
Riche de candides aveux,
Et la splendeur de ses cheveux
Ainsi qu'un orbe d'or éclate.

Va-t-elle murmurer mon nom ?
Irons-nous encor sous les graves
Porches du vieux burg des burgraves ?
Songe éteint, renaîtras-tu ? – non !

Jean MORÉAS (1856-1910) : Me voici seul enfin …

Me voici seul enfin, tel que je devais l'être :
Les jours sont révolus.
Ces dévouements couverts que tu faisais paraître
Ne me surprendront plus.

Le mal que tu m'as fait et ton affreux délire
Et ses pièges maudits,
Depuis longtemps déjà les cordes de la lyre
Me les avaient prédits.

Au vent de ton malheur tu n'es en quelque sorte
Qu'un fétu ballotté ;
Mais j'accuse surtout celui qui se comporte
Contre sa volonté.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Eau printanière, pluie harmonieuse …

Eau printanière, pluie harmonieuse et douce
Autant qu'une rigole à travers le verger
Et plus que l'arrosoir balancé sur la mousse,
Comme tu prends mon coeur dans ton réseau léger !

A ma fenêtre, ou bien sous le hangar des routes
Où je cherche un abri, de quel bonheur secret
Viens-tu mêler ma peine, et dans tes belles gouttes
Quel est ce souvenir et cet ancien regret ?

Jean MORÉAS (1856-1910) : L'éclair illuminait la nuit …

L'éclair illuminait la nuit de ses beaux feux,
A la vitre déjà retentissait l'orage,
Plein d'angoisse le temps rampait entre nous deux,
Et j'étais là pareil à quelque sombre image.

Tu te berçais au son de ta plaintive voix,
Mais j'osais supputer et ta faute et la mienne,
Et dans mon coeur, c'était comme une affreuse poix
Toute cette clarté de notre vie ancienne.

Va, le ciel peut m'étreindre en sa droite de fer,
Ton âme se montrer à sa Parque infidèle,
Mais fuyant le malheur et le cruel hiver,
Je n'imiterai pas l'étrangère hirondelle.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Soeur de Phébus charmante

Soeur de Phébus charmante,
Qui veilles sur les flots, je pleure et je lamente,
Et je me suis meurtri avec mes propres traits.
Qu'avais-je à m'enquérir d'Eros, fils de la terre !
Eros, fils de Vénus, me possède à jamais.

Guidant ta course solitaire,
Lune, tu compatis à mon triste souci.
Ô Lune, je le sais, non, tu n'as pas, vénale,
A Pan barbu livré ta couche virginale,
Mais les feux doux-amers te renflammant aussi
Par les yeux d'un berger dans sa jeunesse tendre,
Sur le mont carien tu as voulu descendre.
De ta douce lueur, ô Phébé, favorise
Ma plaintive chanson qu'emporte au loin la brise,
Et fais que mes soupirs, de l'écho répétés,
Étonnent la frayeur des antres redoutés.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Nuages qu'un beau jour à présent environne

Nuages qu'un beau jour à présent environne,
Au-dessus de ces champs de jeune blé couverts,
Vous qui m'apparaissez sur l'azur monotone,
Semblables aux voiliers sur le calme des mers ;

Vous qui devez bientôt, ayant la sombre face
De l'orage prochain, passer sous le ciel bas,
Mon coeur vous accompagne, ô coureurs de l'espace !
Mon coeur qui vous ressemble et qu'on ne connaît pas.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Téthys qui m'as vu naître …

Téthys qui m'as vu naître, ô Méditerranée !
Quinze fois le Taureau nous ramena l'année,
Depuis que, par ton zèle exilé de ton sein,
Ton aimable couleur à mes yeux fut ravie.
Certes, mon âme est forte et brave est mon dessein,
Et rapide est mon soc dans la trace suivie :
Et jà ma bouche a su entonner l'aquilon
Avecque l'Euménis, dans l'airain d'Apollon,

Car, enfant, j'ai mâché, d'une fureur avide,
Le rameau Pénéan, de tes embruns humide.
Mais du fils d'Oïlée ou d'Hector la valeur
Un instant elle fault : et parfois mon courage
(Toujours la pique au poing !) médite la douceur
Que je m'accoude un soir pleurant sur ton rivage
Tandis que, sur tes flots où Diane a versé
La stérile lueur de son flambeau glacé,
La plainte de l'alcyon ne cesse de s'accroître.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Quand reviendra l'automne avec les feuilles mortes

Quand reviendra l'automne avec les feuilles mortes
Qui couvriront l'étang du moulin ruiné,
Quand le vent remplira le trou béant des portes
Et l'inutile espace où la meule a tourné,

Je veux aller encor m'asseoir sur cette borne,
Contre le mur tissé d'un vieux lierre vermeil,
Et regarder longtemps dans l'eau glacée et morne
S'éteindre mon image et le pâle soleil.