Jean MORÉAS (1856-1910) : Que l'on jette ces lis …

Que l'on jette ces lis, ces roses éclatantes,
Que l'on fasse cesser les flûtes et les chants
Qui viennent raviver les luxures flottantes
A l'horizon vermeil de mes désirs couchants.

Oh ! Ne me soufflez plus le musc de votre haleine,
Oh ! Ne me fixez pas de vos yeux fulgurants,
Car je me sens brûler, ainsi qu'une phalène,
A l'azur étoilé de ces flambeaux errants.

Oh ! Ne me tente plus de ta caresse avide,
Oh ! Ne me verse plus l'enivrante liqueur
Qui coule de ta bouche – amphore jamais vide –
Laisse dormir mon coeur, laisse mourir mon coeur.

Mon coeur repose, ainsi qu'en un cercueil d'érable,
Dans la sérénité de sa conversion ;
Avec les regrets vains d'un bonheur misérable,
Ne trouble pas la paix de l'absolution.

Jean MORÉAS (1856-1910) : L'eau qui jaillit …

L'eau qui jaillit de ce double rocher
Remplit ce long bassin d'une onde trépillante ;
Les frênes, les ormeaux, où viennent se percher
Linottes et serins,
Lui font une voûte ondoyante
Qui garde mieux qu'un toit
De tuiles, lorsque ainsi Sirius pique droit.

Viens goûter la fraîcheur de cette onde secrète,
Ô chère Enone, jette
Et tissus et bandeaux, ton esprit gracieux
Cache à mes yeux
De voile plus épais
Tes corporels attraits.

Enone, vous fuyez ! ô tourment, ô douleur,
Ô malheureuse flamme !
Ô couverte pensée, trop perfide oiseleur
De mon âme !

Jean MORÉAS (1856-1910) : Un troupeau …

Un troupeau gracieux de jeunes courtisanes
S'ébat et rit dans la forêt de mon âme.
Un bûcheron taciturne et fou frappe
De sa cognée dans la forêt de mon âme.

Mais n'ai-je pas fait chanter sous mes doigts
(Bûcheron, frappe !) la lyre torse trois fois ?
(Bûcheron, frappe !) n'est-elle pas, mon âme,
Comme un qui presse de rapides coursiers ?

Jean MORÉAS (1856-1910) : Les branches en arceaux …

Les branches en arceaux quand le printemps va naître,
Les ronces sur le mur, le pâturage herbeux,
Les sentiers de mulets, et cet homme champêtre
Qui, pour fendre le sol, guide un couple de boeufs,

La nuit sur la jetée où le phare s'allume,
Et l'horizon des flots lorsque le jour paraît ; –
Qu'importe ! Je respire, ô ville, dans ta brume,
La montagne et les champs, la mer et la forêt.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Roses de Damas …

Roses de Damas, pourpres roses, blanches roses,
Où sont vos parfums, vos pétales éclatants ?
Où sont vos chansons, vos ailes couleur du temps,
Oiseaux miraculeux, oiseaux bleus, oiseaux roses ?

Ô neiges d'antan, vos prouesses, capitans !
A jamais abolis les effets et les causes,
Et pas d'aurore écrite en les métempsycoses :
Baumes précieux, que tous des orviétans !

Surpris les essors aux embûches malitornes.
Les cerfs s'en sont allés la flèche entre les cornes,
Aux durs accords des cors les cerfs s'en sont allés.

Et nous sommes au bois la belle dont les sommes
Pour éternellement demeureront scellés…
Comme une ombre au manoir rétrospectif, nous sommes.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Ô ma lyre …

Ô ma lyre, cessons de nous couvrir de cendre
Comme auprès d'un cercueil !
Je t'orne de verdure et ne veux plus entendre
Des paroles de deuil.

Mais non, fais retentir d'une douleur non feinte,
Lyre, l'accent amer !
N'es-tu pas l'alcyon qui calme de sa plainte
Les vagues de la mer ?

Jean MORÉAS (1856-1910) : Coupez le myrte blanc aux bocages d'Athènes

Coupez le myrte blanc aux bocages d'Athènes,
A Nîmes le jasmin ;
A Lille et dans Paris, que les roses hautaines
Tombent sous votre main,

Aux Martigues d'azur allez cueillir encore
La flore des étangs,
Pour former la couronne, amis, qui me décore
Et me garde du temps.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Ses mains qu'elle tend …

Ses mains qu'elle tend comme pour des théurgies,
Ses deux mains pâles, ses mains aux bagues barbares ;
Et toi son cou qui pour la fête tu te pares !
Ses lèvres rouges à la clarté des bougies ;

Et ses cheveux, et ses prunelles élargies
Lourdes de torpeur comme l'air autour des mares ;
Parmi les bêtes fabuleuses des simarres,
Vous ses maigreurs, vous mes suprêmes nostalgies ;

Ô mirages que ma tendresse perpétue,
Echos fallacieux de l'heure qui s'est tue,
Malgré votre carmin et malgré vos colliers,

Et vos noeuds de brocart, et vos airs cavaliers,
Pauvres ! Vous êtes morts, ô vous tous elle toute,
Elle toute et mon coeur, nous sommes morts, sans doute.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Belle lune d'argent …

Belle lune d'argent, j'aime à te voir briller
Sur les mâts inégaux d'un port plein de paresse,
Et je rêve bien mieux quand ton rayon caresse,
Dans un vieux parc, le marbre où je viens m'appuyer.

J'aime ton jeune éclat et tes beautés fanées,
Tu me plais sur un lac, sur un sable argentin,
Et dans la vaste nuit de la plaine sans fin,
Et dans mon cher Paris, au bout des cheminées.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Passe-temps

Blanc satin neuf, oeuf de couvée fraîche,
Neige qui ne fond,
Que vos tétins, l'un à l'autre revêche,
Si tant clairs ne sont.

Chapelets de fine émeraude, ophites,
Ambre coscoté,
Semblables aux yeux dont soulas me fîtes,
Onques n'ont été.

Votre crêpe chef le soleil efface,
Et votre couleur
Fait se dépiter la cerise, et passe
La rose en sa fleur.

Joncade, coings farcis de frite crème,
Pâté, tarte (ô vous ! ),
Que vos gras baisers, voire de carême,
Ne sont pas plus doux.