Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Depuis qu'Amour ma poitrine recuit

Depuis qu'Amour ma poitrine recuit,
Bouillante au feu de sa plus chaude braise
De mille ennuis en immortel malaise,
Dont maint souci dans moy l'un l'autre suit :

J'oubli tout bien pour un bien qui me fuit,
Par un plaisir dont la douceur m'embraise,
Si bien qu'il faut que nul autre me plaise,
Et qu'en luy seul je preigne mon deduit.

Mais, las, faut-il pour un bien seulement,
Tout autre bien oublier, tellement
Que l'on ne puisse en autre prendre joye ?

Ô dur plaisir, si plaisir il y a,
Par qui mon cueur de sorte s'oublia
Qu'onques depuis il ne tint saine voye.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Depuis le jour que mon ame fut prise

Depuis le jour que mon ame fut prise
Par tes doux feuz traitrement gratieux,
Un seul doux trait jusqu'ici de tes yeux
N'avoyt ta grace a mon ardeur promise :

Elle aujourdhuy, par longue usance aprise
De se nourrir en travaux soucieux,
M'a quitté presque au goust delitieux
D'un nouveau bien, dont ton oeil l'a surprise.

Ô gaye oeillade, oeillade qui vrayment
As effacé tout cela de tourment,
Que j'enduroys depuis ta seur ainée.

Un an entier avoyt langui mon cueur,
Puiss'il languir en la mesme langueur,
Moy, t'essayer encor une autre année.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Quand le pilot voit le nord luire ès cieux

Quand le pilot voit le nord luire ès cieux,
La calme mer ronfler sous la carène,
Un doux zéphyr soufrer la voile pleine,
Il vogue, enflant son coeur audacieux.

Le même aussi, quand le ciel pluvieux
Des vents félons meut l'orageuse haleine,
Qui bat les flancs de sa nef incertaine,
Humble, tapit sous la merci des dieux.

Amour ainsi d'une assurance fière
Haussa mon coeur, tandis que la lumière
De tes doux yeux me pouvait éclairer ;

Las ! aujourd'hui que je te perds de vue
Quelle âme vit d'amour plus éperdue
Quand fors la mort ne puis rien espérer ?

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : De Rose

Ce n'est point la paquerete,
La marguerite, le lis,
L'oeillet ny la violete,
La fleur où mon coeur j'ay mis.

J'aime entre les fleurs la rose,
Car elle porte le nom
D'une qui mon ame a close
A toute autre affection.

La rose entre les fleurétes
Gagne l'honeur et le pris :
Parféte entre les parfétes
Est la Rose qui m'a pris.

L'autre rose l'on voit nestre,
Comme fille du printems,
Mais un printems prend son estre
De cette Rose en tout tems.

La mienne, où queue se place
Cent mille fleurs fèt lever,
Et, fust-ce dessus la glace,
Fêt un aeté de l'yver.

Cette Rose tant émée
Comme l'autre ne sera,
Qui de matin estimée
Au soir se destimera.

Car l'autre rose fanie
Pourra perdre sa vigueur :
Tousjours la mienne épanie
Florira dedans mon coeur.

Amour de douce rosée
Cette Rose arousera
Quand ma compagne épousée
De maîtresse il la fera.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Ô Toy par qui jour et nuit je soupir

Ô Toy par qui jour et nuit je soupire,
De qui sans gré la superbe valeur
Me fait languir dedans un beau malheur,
Viendray-je point au sommet ou j'aspire ?

S'il ne te chaut de mon mal qui s'empire,
S'il ne te chaut d'eteindre ma douleur,
Au moins permetz que de cette chaleur
Par un baizer tant soit peu je respire.

Ainsi disoy-je, et tu me dis, Amant
Ne sçay-tu pas que le baizer n'appaize
Le feu d'amour, mais plus l'est enflammant ?

Crein qu'un baiser n'enflamme double braize.
Ha, di-je alors, Amour le petit dieu
Auroit il point dans ta poitrine lieu ?

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Francine a si bonne grace

Francine a si bonne grace,
Elle a si belle la face,
Elle a les sourcis tant beaux,
Et dessous, deux beaux flambeaux,
De qui la clarté seréne
Tout heur ou m'oste ou m'améne.
La belle n'a rien de fiel,
Elle est tout sucre et tout miel,
Et l'aleine qu'elle tire
Rien que parfuns ne respire.
Son baiser delicieux
C'est un vray nectar des dieux :
Elle est tant propre et tant nette,
Elle est en tout si parfette,
Elle devise tant bien,
Elle ne se coupe en rien.
Ce n'est qu'amours et blandices,
Mignardises et delices :
Elle sçait pour m'enchanter
Si doucettement chanter,
Atrempant sa voix divine,
Les baisers de ma Meline
Et tout cela que Ronsard
A chanté de plus mignard.
Elle sçait les mignardises
Qu'elle a de nouvel aprises
De Tahureau tendrelét
Plus que vous mignardelét.
Elle sçait ces mignardises,
El'les a par coeur aprises,
Du chant en ravist les cieux,
Et, je croy, les feroit mieux.
Il n'est histoire ancienne
Dont elle ne se souvienne :
En amours il n'y a rien
Qu'elle ne sçache fort bien.
Nul ne fait plus d'estime
De quelque excellante rime,
Nulle ne voit mieux un vers
Quand il cloche de travers.
Qui choisiroit une amie
De graces mieux acomplie,
Quand si heureux il seroit
Qu'elle le contraimeroit ?
Toutefois tousjours Peruse
Envers moy tousjours l'acuse,
Et m'engarder il voudroit
D'aimer en si bon endroit.
Quoy ? S'il me vouloit reprendre,
Quoy ? S'il me vouloit deffendre,
(Mais en vain) d'aimer mes yeux,
Ou chose que j'aime mieux ?

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : D'Amour d'Amour je fu je fu blessé

D'Amour d'Amour je fu je fu blessé,
Et de mon sang la liqueur goute a goute
En chaudes pleurs hors ma playe degoute,
Qui de couler puis le temps n'a cessé.

Je suis d'Amour si bien interessé.
Que peu a peu s'enfuit ma force toute,
Et quelque onguent qu'a ma playe je boute
Sans l'etancher, mon mal ne m'a laissé.

En tel estat ma blessure decline,
Que Machaon de nul just de racine,
N'en pourroyt pas amortir la poyson.

Mais pour guarir, Telephe je devienne,
Toy faite Achil, douce meurtriere mienne,
Qui me navras, donne moy guarison.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Helas, si tu me vois constant en inconstance

Helas, si tu me vois constant en inconstance
Et changer de propos et muer de visage,
Comme le flot d'amour me reculle ou m'avance ;

Helas, si tu me vois varier d'heure en heure,
De moment en moment entre raison et rage,
Sans qu'un rien en un point un mesme je demeure :

Tu dis que je te mets en doutte, ma Francine,
Par ce qui te devroit donner plus d'asseurance
Du feu chaud de l'amour, qui boust dans ma poitrine.

Las, tu vois bien assez ce qui me fait volage :
Et qui a vu la nef en certaine constance
Çà là ne chanceler au milieu d'un orage ?

Et du cruel amour tant de tempestes troublent
Mon esprit forcené, que la raison peu caute
Son timon abandonne aux flots, qui se redoublent.

Ainsi Francine, ainsi tout par tout variable
Sinon en ton amour à faire quelque faute,
Je me montre en ma foy fermement immuable.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Ces yeux ces yeux, doux larrons de mon ame

Ces yeux ces yeux, doux larrons de mon ame,
M'ont eblouy de leur belle splendeur,
Astres fataux qui de malheur ou d'heur
Me vont comblant au plaisir de madame.

Au cueur d'hiver un printemps l'air embame
Ou que tournez ilz fichent leur ardeur,
Et quelque part qu'ilz baissent leur grandeur
Fleurit un pré mieux odorant que bame.

Les chastes feuz de ces freres jumeaux
Me retirant du naufrage des eaux
Par leur clarté de sauveté m'asseurent :

En leur saint feu mon vivre est allumé,
Mon vivre, las, qui sera consumé,
Quand leur destin arrestera qu'ilz meurent.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Quand je te vis entre un millier de Dames

Quand je te vis entre un millier de Dames,
L'elite et fleur des nobles, et plus belles,
Ta resplendeur telle estoyt parmy elles,
Quelle est Venus sur les celestes flames.

Amour adonq' se vangea de mille ames
Qui luy avoyent jadis esté rebelles,
Telles tes yeux eurent leurs estincelles
Par qui les cueurs d'un chacun tu enflames.

Phebus, jaloux de ta lumiere sainte,
Couvrit le ciel d'un tenebreux nuage,
Mais l'air, maugré sa clarté toute estainte,

Fut plus serain autour de ton visage.
Adonq' le dieu d'une rage contreinte
Versa de pleurs un large marescage.