Georges RODENBACH (1855-1898) : Ô ville, toi ma soeur à qui je suis pareil

Ô ville, toi ma soeur à qui je suis pareil,
Ville déchue, en proie aux cloches, tous les deux
Nous ne connaissons plus les vaisseaux hasardeux
Tendant comme des seins leurs voiles au soleil,

Comme des seins gonflés par l'amour de la mer.
Nous sommes tous les deux la ville en deuil qui dort
Et n'a plus de vaisseaux parmi son port amer,
Les vaisseaux qui jadis y miraient leurs flancs d'or ;

Plus de bruits, de reflets… les glaives des roseaux
Ont un air de tenir prisonnières les eaux,
Les eaux vides, les eaux veuves, où le vent seul
Circule comme pour les étendre en linceul…

Nous sommes tous les deux la tristesse d'un port
Toi, ville ! Toi ma soeur douloureuse qui n'as
Que du silence et le regret des anciens mâts ;
Moi, dont la vie aussi n'est qu'un grand canal mort !

Qu'importe ! Dans l'eau vide on voit mieux tout le ciel,
Tout le ciel qui descend dans l'eau clarifiée,
Qui descend dans ma vie aussi pacifiée.
Or, ceci n'est-ce pas l'honneur essentiel

– Au lieu des vaisseaux vains qui s'agitaient en elles, –
De refléter les grands nuages voyageant,
De redire en miroir les choses éternelles,
D'angeliser d'azur leur nonchaloir changeant,

Et de répercuter en mirage sonore
La mort du jour pleuré par les cuivres du soir !
Or c'est pour être ainsi souples à son vouloir
Que le ciel lointain, l'une et l'autre, nous colore

Et décalque dans nous ses jardins de douceur
Ô toi, mon âme, et toi, ville morte, ma soeur !
Et c'est pour être ainsi que l'une et l'autre est digne
De la toute-présence en elle d'un doux cygne,

Le cygne d'un beau rêve acquis à ce silence
Qui s'effaroucherait d'un peu de violence
Et qui n'arrive là flotter comme une palme
Qu'à cause du repos, à cause du grand calme,

Cygne blanc dont la queue ouverte se déploie,
– Barque de clair de lune et gondole de soie –
Cygne blanc, argentant l'ennui des mornes villes,
Qui hérisse parfois dans les canaux tranquilles

Son candide duvet tout impressionnable ;
Puis, quand tombe le soir, cargué comme les voiles,
– Dédaignant le voyage et la mer navigable –
Sommeille, l'aile close, en couvant des étoiles !

Georges RODENBACH (1855-1898) : Dans l'étang d'un grand coeur…

Dans l'étang d'un grand coeur quand la douleur s'épanche
Comme du soir, et met un tain d'ombre et de nuit
Sous la surface en fleur de cette eau longtemps blanche
Qui, durant le soleil et le bonheur enfui,

N'avait rien reflété que le songe des rives,
Alors l'étang du coeur se colore soudain
D' un mirage agrandi dans le noir des eaux vives
Arbres longs et mouillés d'un nocturne jardin,

Maisons se décalquant, étoiles délayées.
Tout se précise et se nuance maintenant
Dans ces routes de l'eau que le soir a frayées.
Et la douleur qui fait de l'âme un lac stagnant

La remplit de lueurs et de nobles pensées
Qui sont comme, dans l'eau, les branches balancées ;
Et la remplit aussi de grands rêves qui sont
Comme, dans l'eau, les tours se mirant jusqu'au fond.

Or parmi cette eau morte et pourtant animée
Surnage ton visage, ô toi, l'unique aimée !
Et ton visage blanc dans la lune sourit,
La lune de profil, la lune émaciée

– Ô la visionnaire, et la suppliciée ! –
Qui douloureusement dans l'eau froide périt ;
Car la douleur accrue éteint tous les mirages

Et des cygnes, nageant vers la face au halo,
Les cygnes noirs du désespoir, durs et sauvages,
Inexorablement la déchirent dans l'eau !

Georges RODENBACH (1855-1898) : Les glaces sont les mélancoliques gardiennes

Les glaces sont les mélancoliques gardiennes
Des visages et des choses qui s'y sont vus ;
Mirage obéissant sans jamais un refus !
Mais le soir leur revient en crises quotidiennes ;
C'est une maladie en elles que le soir ;
Comment se prolonger un peu, comment surseoir
Au mal de perdre en soi les couleurs et les lignes ?
C'est le mal d'un canal où s'effacent des cygnes
Que l'ombre identifie avec celle de l'eau.
Mal grandissant de l'ombre élargie en halo
Qui lentement dénude, annihile les glaces.
Elles luttent pourtant ; elles voudraient surseoir
Et leur fluide éclat nie un moment le soir…

Georges RODENBACH (1855-1898) : Dimanches

Morne l'après-midi des dimanches, l'hiver,
Dans l'assoupissement des villes de province,
Où quelque girouette inconsolable grince
Seule, au sommet des toits, comme un oiseau de fer !

Il flotte dans le vent on ne sait quelle angoisse !
De très rares passants s'en vont sur les trottoirs :
Prêtres, femmes du peuple en grands capuchons noirs,
Béguines revenant des saluts de paroisse.

Des visages de femme ennuyés sont collés
Aux carreaux, contemplant le vide et le silence,
Et quelques maigres fleurs, dans une somnolence,
Achèvent de mourir sur les châssis voilés.

Et par l'écartement des rideaux des fenêtres,
Dans les salons des grands hôtels patriciens
On peut voir, sur des fonds de gobelins anciens,
Dans de vieux cadres d'or, les portraits des ancêtres,

En fraise de dentelle, en pourpoint de velours,
Avec leur blason peint dans un coin de la toile,
Qui regardent au loin s'allumer une étoile
Et la ville dormir dans des silences lourds.

Et tous ces vieux hôtels sont vides et sont ternes ;
Le moyen âge mort se réfugie en eux ;
C'est ainsi que, le soir, le soleil lumineux
Se réfugie aussi dans les tristes lanternes.

Ô lanternes, gardant le souvenir du feu,
Le souvenir de la lumière disparue,
Si tristes dans le vide et le deuil de la rue
Qu'elles semblent brûler pour le convoi d'un Dieu !

Et voici que soudain les cloches agitées
Ébranlent le Beffroi debout dans son orgueil,
Et leurs sons, lourds d'airain, sur la ville au cercueil
Descendent lentement comme des pelletées !

Georges RODENBACH (1855-1898) : Ses yeux

Ses yeux où se blottit comme un rêve frileux,
Ses grands yeux ont séduit mon âme émerveillée,
D'un bleu d'ancien pastel, d'un bleu de fleur mouillée,
Ils semblent regarder de loin, ses grands yeux bleus.

Ils sont grands comme un ciel tourmenté que parsème
– Par les couchants d'automne et les tragiques soirs –
Tout un vol douloureux de longs nuages noirs ;
Grands comme un ciel, toujours mouvant, toujours le même !

Et cependant des yeux, j'en connais de plus beaux
Qui voudraient sur mes pas promener leurs flambeaux,
Mais leur éclat répugne à ma mélancolie.

Les uns ont la chaleur d'un ciel oriental
D'autres le mol azur des lointains d'Italie
Mais les siens me sont chers ainsi qu'un ciel natal.

Georges RODENBACH (1855-1898) : Paysages de ville

Quelques vieilles cités déclinantes et seules,
De qui les clochers sont de moroses aïeules,
Ont tout autour une ceinture de remparts.
Ceinture de tristesse et de monotonie,
Ceinture de fossés taris, d'herbe jaunie
Où sonnent des clairons comme pour des départs,
Vibrations de cuivre incessamment décrues ;
Tandis qu'au loin, sur les talus, quelques recrues
Vont et viennent dans la même ombre au battement
Monotone d'un seul tambour mélancolique…
Remparts désormais nuls ! citadelle qui ment !
Glacis démantelés, (ah ! ce nom symbolique !)
Car c'est vraiment glacé, c'est vraiment glacial
Ces manoeuvres sur les glacis des villes vieilles,
Au rythme d'un tambour à peine martial
Et qui semble une ruche où meurent les abeilles !

Le dimanche est toujours tel que dans notre enfance
Un jour vide, un jour triste, un jour pâle, un jour nu ;
Un jour long comme un jour de jeûne et d'abstinence
Où l'on s'ennuie ; où l'on se semble revenu
D'un beau voyage en un pays de gaîté verte,
Encore dérouté dans sa maison rouverte
Et se cherchant de chambre en chambre tout le jour…
Or le dimanche est ce premier jour de retour !

Un jour où le silence, en neige immense, tombe ;
Un jour comme anémique, un jour comme orphelin,
Ayant l'air d'une plaine avec un seul moulin
Géométriquement en croix comme une tombe.
Il se remontre à moi tel qu'il s'étiolait
Naguère, ô jour pensif qui pour mes yeux d'enfance
Apparaissait sous la forme d'une nuance
Je le voyais d'un pâle et triste violet,
Le violet du demi-deuil et des évêques,
Le violet des chasubles du temps pascal.
Dimanches d'autrefois ! Ennui dominical
Où les cloches, tintant comme pour des obsèques,
Propageaient dans notre âme une peur de mourir.

Or toujours le dimanche est comme aux jours d'enfance :
Un étang sans limite, où l'on voit dépérir
Des nuages parmi des moires de silence ;
Dimanche : une tristesse, un émoi sans raison…
Impression d'un blanc bouquet mélancolique
Qui meurt ; impression tristement angélique
D'une petite soeur malade en la maison…

Georges RODENBACH (1855-1898) : Quand on rentre chez soi, délivré de la rue

Quand on rentre chez soi, délivré de la rue,
Aux fins d'automne où, gris cendré, le soir descend
Avec une langueur qu'il n'a pas encore eue,
La chambre vous accueille alors tel qu'un absent…

Un absent cher, depuis longtemps séparé d'elle,
Dont le visage aimé dormait dans le miroir ;
Ô chambre délaissée, ô chambre maternelle
Qui, toute seule, eût des tristesses de parloir.

Mais pour l'enfant prodigue elle n'a que louanges…
L'ombre remue au long des murs silencieux :
C'est le soir nouveau-né qui bouge dans ses langes ;
Les lampes doucement s'ouvrent comme des yeux,

Comme les yeux de la chambre, pleins de reproche
Pour celui qui chercha dehors un bonheur vain ;
Et les plis des rideaux, qu'un frisson lent rapproche,
Semblent parler entre eux de l'absent qui revint.

La chambre fait accueil ; et le miroir lucide
Pour l'absent qui s'y mire, est soudain devenu
Son portrait-grâce à quoi lui-même il élucide
Tant de choses sur son visage mieux connu,

Des choses de son âme obscure qui s'avère
Dans ce visage à la dérive où transparaît
Son identité vraie au fil nu du portrait,
Pastel qui dort dans le miroir comme sous verre !

Georges RODENBACH (1855-1898) : Dans l'air fraîchi, venant d'où…

Dans l'air fraîchi, venant d'où, déclose comment ?
Vers moi, par la fenêtre ouverte, une musique
Déferle à petites vagues si tristement.
Elle me fait à l'âme un mal presque physique.

Confuse comme un songe… est-ce d'un piano,
Est-ce d'un violon méconnu qui s'afflige
Ou d'une voix humaine en élans comme une eau
D'un jet d'eau qui s'effeuille en larmes sur sa tige.

Ah ! La musique triste en route dans le soir,
Qui voyage en fumée, en rubans, qui sinue
En forme de ruisseaux pauvres dans l'ombre nue,
Et trace de muets signes sur le ciel noir

Où l'on peut suivre et lire un peu sa destinée
Dont les lignes du son tracent la preuve innée,
Chiromancie éparse, oracle instrumental !

Puis s'embrouille dans l'air la musique en partance,
Eteignant peu à peu ses plaintes de cristal
Qu'on s'obstine à poursuivre aux confins du silence.

Georges RODENBACH (1855-1898) : Douceur du soir! …

Douceur du soir ! Douceur de la chambre sans lampe !
Le crépuscule est doux comme une bonne mort
Et l'ombre lentement qui s'insinue et rampe
Se déroule en fumée au plafond. Tout s'endort.

Comme une bonne mort sourit le crépuscule
Et dans le miroir terne, en un geste d'adieu,
Il semble doucement que soi-même on recule,
Qu'on s'en aille plus pâle et qu'on y meure un peu.

Des tableaux appendus aux murs, dans la mémoire
Où sont les souvenirs en leurs cadres déteints,
Paysage de l'âme et paysages peints,
On croit sentir tomber comme une neige noire.

Douceur du soir ! Douceur qui fait qu'on s'habitue
A la sourdine, aux sons de viole assoupis ;
L'amant entend songer l'amante qui s'est tue
Et leurs yeux sont ensemble aux dessins du tapis.

Et langoureusement la clarté se retire ;
Douceur ! Ne plus se voir distincts ! N'être plus qu'un !
Silence ! deux senteurs en un même parfum :
Penser la même chose et ne pas se le dire.

Georges RODENBACH (1855-1898) : Dans quelque ville morte, au bord de l'eau

Dans quelque ville morte, au bord de l'eau, vivote
La tristesse de la vieillesse des maisons
A genoux dans l'eau froide et comme en oraisons ;
Car les vieilles maisons ont l'allure dévote,

Et, pour endurer mieux les chagrins qu'elles ont,
Egrènent les pieux carillons qui leur sont
Les grains de fer intermittents d'un grand rosaire.
Vieilles maisons, en deuil pour quelque anniversaire,

Et qui, tristes, avec leurs souvenirs divers,
N'accueillent plus qu'un peu de pauvres et de prêtres.
Ce pendant qu'autrefois, avant les durs hivers,
La jeunesse et l'amour riaient dans leurs fenêtres

Claires comme des yeux qui n'ont pas vu mourir !
Mais, depuis lors, ces yeux des pensives demeures
Dans leurs vitres d'eau frêle ont senti dépérir
Tant de visages frais, tant de guirlandes d'heures

Qu'ils en ont maintenant la froideur de la mort !
(Or mes yeux sont aussi les vitres condamnées
D'une maison en deuil du départ des années)
Et c'est pourquoi, du fond de ces lointains du nord,

Je me sens regardé par ces yeux sans envie
Qui ne se tournent plus du côté de la vie
Mais sont orientés du côté du tombeau…
Yeux des vieilles maisons dont mes yeux sont les frères,

Lassés depuis longtemps des bonheurs temporaires,
Yeux plus touchants près de mourir ! Regard plus beau
De ces maisons qu'on va détruire en des jours proches !
Ô profanation ! Meurtres avec les pioches

Abattant les vieux murs de qui l'âge avait l'air
De devoir les défendre un peu contre ces crimes…
Mais bientôt entreront les marteaux unanimes
Dans les vieux murs, pourtant sacrés comme une chair.