François de MALHERBE (1555-1628) : Beaux et grands bâtiments…

Beaux et grands bâtiments d'éternelle structure,
Superbes de matière, et d'ouvrages divers,
Où le plus digne roi qui soit en l'univers
Aux miracles de l'art fait céder la nature.

Beau parc, et beaux jardins, qui dans votre clôture,
Avez toujours des fleurs, et des ombrages verts,
Non sans quelque démon qui défend aux hivers
D'en effacer jamais l'agréable peinture.

Lieux qui donnez aux coeurs tant d'aimables désirs,
Bois, fontaines, canaux, si parmi vos plaisirs
Mon humeur est chagrine, et mon visage triste :

Ce n'est point qu'en effet vous n'ayez des appas,
Mais quoi que vous ayez, vous n'avez point Caliste :
Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.

François de MALHERBE (1555-1628) : Vers funèbres sur la mort de Henri le Grand

Enfin l'ire du ciel et sa fatale envie,
Dont j'avais repoussé tant d'injustes efforts,
Ont détruit ma fortune, et, sans m'ôter la vie,
M'ont mis entre les morts.

Henri, ce grand Henri, que les soins de nature
Avaient fait un miracle aux yeux de l'univers
Comme un homme vulgaire est dans la sépulture
A la merci des vers !

Belle âme, beau patron des célestes ouvrages,
Qui fus de mon espoir l'infaillible recours,
Quelle nuit fut pareille aux funestes ombrages
Où tu laisses mes jours !

C'est bien à tout le monde une commune plaie,
Et le malheur que j'ai, chacun l'estime sien ;
Mais en quel autre coeur est la douleur si vraie
Comme elle est dans le mien ?…

François de MALHERBE (1555-1628) : Sur le mariage du roi et de la reine

Mopse, entre les devins l'Apollon de cet âge
Avait toujours fait espérer
Qu'un soleil qui naîtrait sur les rives du Tage,
En la terre du lis nous viendrait éclairer.

Cette prédiction semblait une aventure
Contre le sens et le discours,
N'étant pas convenable aux règles de nature
Qu'un soleil se levât où se couchent les jours.

Anne qui de Madrid fut l'unique miracle,
Maintenant l'aise de nos yeux,
Au sein de notre Mars satisfait à l'oracle,
Et dégage envers nous la promesse des cieux.

Bien est-elle un soleil : et ses yeux adorables,
Déjà vus de tout l'horizon
Font croire que nos maux seront maux incurables,
Si d'un si beau remède ils n'ont leur guérison.

Quoi que l'esprit y cherche il n'y voit que des chaînes
Qui le captivent à ses lois :
Certes c'est à l'Espagne à produire des reines,
Comme c'est à la France à produire des rois.

Heureux couple d'amants, notre grande Marie
A pour vous combattu le sort :
Elle a forcé les vents, et dompté leur furie ;
C'est à vous de goûter les délices du port.

Goûtez-le, beaux esprits, et donnez connaissance,
En l'excès de votre plaisir,
Qu'à des coeurs bien touchés tarder la jouissance,
C'est infailliblement leur croître le désir.

Les fleurs de votre amour dignes de leur racine,
Montrent un grand commencement,
Mais il faut passer outre, et des fruits de Lucine,
Faire avoir à nos voeux leur accomplissement.

Réservez le repos à ces vieilles années
Par qui le sang est refroidi :
Tout le plaisir des jours est en leurs matinées :
La nuit est déjà proche à qui passe midi.

François de MALHERBE (1555-1628) : Ballet de madame, de petites nymphes qui mènent l'amour prisonnier. Au roi

A la fin tant d'amants dont les âmes blessées
Languissent nuit et jour,
Verront sur leur auteur leurs peines renversées,
Et seront consolés aux dépens de l'Amour.

Ce public ennemi, cette peste du monde,
Que l'erreur des humains
Fait le maître absolu de la terre et de l'onde,
Se treuve à la merci de nos petites mains.

Nous le vous amenons dépouillé de ses armes
O roi, l'astre des rois,
Quittez votre bonté, moquez-vous de ses larmes,
Et lui faites sentir la rigueur de vos lois.

Commandez que sans grâce on lui fasse justice,
Il sera malaisé
Que sa vaine éloquence ait assez d'artifice
Pour démentir les faits dont il est accusé.

Jamais ses passions par qui chacun soupire
Ne nous ont fait d'ennui :
Mais c'est un bruit commun que dans tout votre empire
Il n'est point de malheur qui ne vienne de lui.

Mars qui met sa louange à déserter la terre
Par des meurtres épais,
N'a rien de si tragique aux fureurs de la guerre,
Comme ce déloyal aux douceurs de la paix.

Mais sans qu'il soit besoin d'en parler davantage,
Votre seule valeur,
Qui de son impudence a ressenti l'outrage,
Vous fournit-elle pas une juste douleur ?

Ne mêlez rien de lâche à vos hautes pensées :
Et par quelques appas
Qu'il demande merci de ses fautes passées,
Imitez son exemple à ne pardonner pas.

L'ombre de vos lauriers admirés de l'envie
Fait l'Europe trembler :
Attachez bien ce monstre, ou le privez de vie,
Vous n'aurez jamais rien qui vous puisse troubler.

François de MALHERBE (1555-1628) : Pour le premier ballet de monseigneur le Dauphin. Au roi Henri le grand

Voici de ton Etat la plus grande merveille,
Ce fils où ta vertu reluit si vivement ;
Approche-toi, mon prince, et vois le mouvement
Qu'en ce jeune Dauphin la musique réveille.

Qui témoigna jamais une si juste oreille
A remarquer des tons le divers changement ?
Qui jamais à les suivre eut tant de jugement,
Ou mesura ses pas d'une grâce pareille ?

Les esprits de la cour s'attachant par les yeux
A voir en cet objet un chef-d'oeuvre des cieux,
Disent tous que la France est moins qu'il ne mérite ;

Mais moi que du futur Apollon avertit,
Je dis que sa grandeur n'aura point de limite,
Et que tout l'univers lui sera trop petit.

François de MALHERBE (1555-1628) : Consolation à M. Du Périer sur la mort de sa fille

Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle,
Et les tristes discours
Que te met en l'esprit l'amitié paternelle
L'augmenteront toujours

Le malheur de ta fille au tombeau descendue
Par un commun trépas,
Est-ce quelque dédale, où ta raison perdue
Ne se retrouve pas ?

Je sais de quels appas son enfance était pleine,
Et n'ai pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mépris.

Mais elle était du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin ;
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin.

Puis quand ainsi serait, que selon ta prière,
Elle aurait obtenu
D'avoir en cheveux blancs terminé sa carrière,
Qu'en fût-il advenu?

Penses-tu que, plus vieille, en la maison céleste
Elle eût eu plus d'accueil ?
Ou qu'elle eût moins senti la poussière funeste
Et les vers du cercueil ?

Non, non, mon du Périer, aussitôt que la Parque
Ote l'âme du corps,
L'âge s'évanouit au deçà de la barque,
Et ne suit point les morts…

La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles ;
On a beau la prier,
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos rois.

De murmurer contre elle, et perdre patience,
Il est mal à propos ;
Vouloir ce que Dieu veut, est la seule science
Qui nous met en repos.

François de MALHERBE (1555-1628) : Au feu roi

Mon roi, s'il est ainsi que des choses futures,
L'école d'Apollon apprend la vérité,
Quel ordre merveilleux de belles aventures
Va combler de lauriers votre postérité !

Que vos jeunes lions vont amasser de proie,
Soit qu'aux rives du Tage ils portent leurs combats,
Soit que de l'Orient mettant l'empire bas
Ils veuillent rebâtir les murailles de Troie.

Ils seront malheureux seulement en un point :
C'est que si leur courage à leur fortune joint
Avait assujetti l'un et l'autre hémisphère :

Votre gloire est si grande en la bouche de tous,
Que toujours on dira qu'ils ne pouvaient moins faire,
Puisqu'ils avaient l'honneur d'être sortis de vous.

François de MALHERBE (1555-1628) : Aux dames pour les demi-dieux marins, conduits par Neptune

Ô qu'une sagesse profonde,
Aux aventures de ce monde
Préside souverainement :
Et que l'audace est mal apprise
De ceux qui font une entreprise,
Sans douter de l'événement.

Le renom que chacun admire,
Du prince qui tient cet empire,
Nous avait fait ambitieux,
De mériter sa bienveillance,
Et donner à notre vaillance
Le témoignage de ses yeux.

Nos forces partout reconnues
Faisaient monter jusques aux nues
Les desseins de nos vanités :
Et voici qu'avecque des charmes
Un enfant qui n'avait point d'armes,
Nous a ravi nos libertés.

Belles merveilles de la terre,
Doux sujets de paix et de guerre,
Pouvons-nous avecque raison
Ne bénir pas les destinées,
Par qui nos âmes enchaînées
Servent en si belle prison ?

L'aise nouveau de cette vie
Nous ayant fait perdre l'envie
De nous en retourner chez nous,
Soit notre gloire ou notre honte,
Neptune peut bien faire compte
De nous laisser avecque vous.

Nous savons quelle obéissance
Nous oblige notre naissance
De porter à sa royauté :
Mais est-il ni crime, ni blâme,
Dont vous ne dispensiez une âme
Qui dépend de votre beauté ?

Qu'il s'en aille à ses Néréides,
Dedans ses cavernes humides :
Et vive misérablement
Confiné parmi ses tempêtes.
Quant à nous étant où vous êtes,
Nous sommes en notre élément.

François de MALHERBE (1555-1628) : Caliste, en cet exil …

Caliste, en cet exil j'ai l'âme si gênée
Qu'au tourment que je souffre il n'est rien de pareil :
Et ne saurais ouïr ni raison, ni conseil,
Tant je suis dépité contre ma destinée.

J'ai beau voir commencer et finir la journée,
En quelque part des cieux que luise le soleil,
Si le plaisir me fuit, aussi fait le sommeil :
Et la douleur que j'ai n'est jamais terminée.

Toute la cour fait cas du séjour où je suis :
Et pour y prendre goût je fais ce que je puis :
Mais j'y deviens plus sec, plus j'y vois de verdure.

En ce piteux état si j'ai du réconfort,
C'est, ô rare beauté, que vous êtes si dure,
Qu'autant prés comme loin je n'attends que la mort.

François de MALHERBE (1555-1628) : A madame la princesse douairière, Charlotte de la Trémouille

Quoi donc, grande princesse, en la terre adorée,
Et que même le Ciel est contraint d'admirer,
Vous avez résolu de nous voir demeurer
En une obscurité d'éternelle durée ?

La flamme de vos yeux, dont la cour éclairée
A vos rares vertus ne peut rien préférer,
Ne se lasse donc point de nous désespérer,
Et d'abuser les voeux dont elle est désirée ?

Vous êtes en des lieux, où les champs toujours verts,
Pource qu'ils n'ont jamais que de tièdes hivers,
Semblent en apparence avoir quelque mérite.

Mais si c'est pour cela que vous causez nos pleurs,
Comment faites-vous cas de chose si petite,
Vous de qui chaque pas fait naître mille fleurs ?