Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : C'estoit alors, quand, les chaleurs passees

C'estoit alors, quand, les chaleurs passees,
Le sale Automne aux cuves va foulant
Le raisin gras dessoubz le pied coulant,
Que mes douleurs furent encommencees.

Le paisan bat ses gerbes amassees,
Et aux caveaux ses bouillans muis roulant,
Et des fruictiers son automne croulant,
Se vange lors des peines advancées.

Seroit ce point un presage donné
Que mon espoir est desjà moissonné ?
Non certes, non ! Mais pour certain je pense,

J'auray, si bien à deviner j'entends,
Si l'on peult rien prognostiquer du temps,
Quelque grand fruict de ma longue esperance.

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : Vous qui aimez encore ne sçavez

Vous qui aimez encore ne sçavez,
Ores, m'oyant parler de mon Leandre,
Ou jamais non, vous y debvez aprendre,
Si rien de bon dans le coeur vous avez.

Il oza bien, branlant ses bras lavez,
Armé d'amour, contre l'eau se deffendre
Qui pour tribut la fille voulut prendre,
Ayant le frere et le mouton sauvez.

Un soir, vaincu par les flos rigoureux,
Voyant desjà, ce vaillant amoureux,
Que l'eau maistresse à son plaisir le tourne,

Parlant aux flos, leur jecta cette voix :
" Pardonnez moy, maintenant que j'y veois,
Et gardez moy la mort, quand je retourne. "

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : Ô coeur léger, ô courage mal seur

Ô coeur léger, ô courage mal seur,
Penses tu plus que souffrir je te puisse ?
Ô bonté creuze, ô couverte malice,
Traitre beauté, venimeuse doulceur !

Tu estois donc tousjours seur de ta soeur ?
Et moy, trop simple, il falloit que j'en fisse
L'essay sur moy, et que tard j'entendisse
Ton parler double et tes chantz de chasseur ?

Despuis le jour que j'ay prins à t'aymer,
J'eusse vaincu les vagues de la mer :
Qu'est ce meshuy que je pourrois attendre ?

Comment de toy pourrois j'estre content ?
Qui apprendra ton coeur d'estre constant,
Puis que le mien ne le luy peut apprendre ?

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : Un Lundy fut le jour de la grande journee

Un Lundy fut le jour de la grande journee
Que l'Amour me livra : ce jour il fut vainqueur
Ce jour il se fit maistre et tyran de mon coeur :
Du fil de ce jour pend toute ma destinee.

Lors fut à mon tourment ma vie abandonnee,
Lors Amour m'asservit à sa folle rigueur.
C'est raison qu'à ce jour, le chef de ma langueur,
Soit la place en mes vers la premiere donnee.

Je ne sçay que ce fut, s'Amour tendit ses toiles
Ce jour là pour m'avoir, ou bien si les estoiles
S'estoient encontre moy en embusche ordonnees ;

Pour vray je fus trahy, mais la main j'y prestois :
Car plus fin contre moy que nul autre j'estois,
Qui sceus tirer d'un jour tant de males annees.

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : Amour, lors que premier ma franchise fut morte

Amour, lors que premier ma franchise fut morte,
Combien j'avois perdu encor je ne sçavoy,
Et ne m'advisoy pas, mal sage, que j'avoy
Espousé pour jamais une prison si forte.

Je pensoy me sauver de toy en quelque sorte,
Au fort m'esloignant d'elle ; et maintenant je voy
Que je ne gaigne rien à fuir devant toy,
Car ton traict en fuyant avecques moy j'emporte.

Qui a veu au village un enfant enjoué,
Qui un baston derriere à un chien a noué,
Le chien d'estre battu par derriere estonné,

Il se vire et se frappe, et les enfans joyeux
Rient qu'il va, qu'il vient, et fuyant parmy eulx
Ne peut fuir les coups que luymesme se donne.

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : L'un chante les amours de la trop belle Hélène

L'un chante les amours de la trop belle Hélène,
L'un veut le nom d'Hector par le monde semer,
Et l'autre par les flots de la nouvelle mer
Conduit Jason gaigner les trésors de la laine.

Moy je chante le mal qui à mon gré me meine :
Car je veus, si je puis, par mes carmes charmer
Un tourment, un soucy, une rage d'aimer,
Et un espoir musard, le flatteur de ma peine.

De chanter rien d'autruy meshuy qu'ay je que faire ?
Car de chanter pour moy je n'ay que trop à faire.
Or si je gaigne rien à ces vers que je sonne,

Madame, tu le sçais, ou si mon temps je pers :
Tels qu'ils sont, ils sont tiens : tu m'as dicté mes vers,
Tu les a faicts en moy, et puis je te les donne.

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : Je sçay ton ferme cueur, je cognois ta constance

"Je sçay ton ferme cueur, je cognois ta constance :
Ne sois point las d'aimer, et sois seur que le jour,
Que mourant je lairray nostre commun sejour,
Encor mourant, de toy j'auray la souvenance.

J'en prens tesmoing le Dieu qui les foudres eslance,
Qui ramenant pour nous les saisons à leur tour,
Vire les ans legers d'un eternel retour,
Le Dieu qui les Cieux bransle à leur juste cadence,

Qui fait marcher de reng aux lois de la raison
Ses astres, les flambeaux de sa haute maison,
Qui tient les gonds du ciel et l'un et l'autre pole. "

Ainsi me dit ma Dame, ainsi pour m'asseurer
De son cueur debonnaire, il luy pleut de jurer ;
Mais je l'eusse bien creuë à sa simple parole.

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : Ce dict maint un de moy : De quoy se plaint il tant

Ce dict maint un de moy : " De quoy se plaint il tant,
Perdant ses ans meilleurs, en chose si legiere ?
Qu'a il tant à crier, si encore il espere ?
Et, s'il n'espere rien, pour quoy n'est il content ? "

Quand j'estois libre et sain, j'en disois bien autant ;
Mais certes celuy là n'a la raison entiere,
Ains a le coeur gasté de quelque rigueur fiere,
S'il se plaint de ma plainte, et mon mal il n'entend.

Amour, tout à un coup, de cent douleurs me point :
Et puis l'on m'advertit que je ne crie point !
Si vain je ne suis pas que mon mal j'agrandisse,

A force de parler : s'on m'en peut exempter,
Je quitte les sonnetz, je quitte le chanter
Qui me deffend le deuil, celuy là me guerisse.

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : Tu m'as rendu la veuë, Amour, je le confesse

Tu m'as rendu la veuë, Amour, je le confesse.
De grace que c'estoit à peine je sçavoy,
Et or toute la grace en un monceau je voy,
De toutes parts luisant en ma grande maistresse.

Or de voir et revoir ce thresor je ne cesse,
Comme un masson qui a quelque riche paroy
Creusé d'un pic heureux qui recele soubs soy
Des avares ayeux la secrette richesse.

Or j'ay de tout le bien la cognoissance entiere,
Honteux de voir si tard la plaisante lumiere :
Mais que gagne je, Amour, que ma veuë est plus claire,

Que tu m'ouvres les yeux, et m'affines les sens ?
Et plus je voy de bien, et plus de maulx je sens :
Car le feu qui me brusle est celuy qui m'esclaire.

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : J'estois prest d'encourir pour jamais quelque blasme

J'estois prest d'encourir pour jamais quelque blasme,
De colere eschaufé, mon courage brusloit,
Ma fole voix au gré de ma fureur branloit,
Je despitois les Dieux, et encores Madame,

Lors qu'elle, de loing, jecte un brefuet dans ma flamme :
Je le sentis soudain comme il me rabilloit,
Qu'aussi tost devant lui ma fureur s'en alloit,
Qu'il me rendoit, vainqueur, a sa place mon ame.

Entre vous qui, de moy, ces merveilles oiés,
Que me dites vous d'elle ? et je vous prie, voyez,
S'ainsi comme je fais, adorer je la dois ?

Quels miracles en moi pensés vous qu'elle fasse
De son oeil tout puissant, ou d'un rai de sa face,
Puis qu'en moi firent tant les traces de ses doigtz ?