Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : Ô l'ai je dict ? helas! l'ai je songé ?

Ô l'ai je dict ? helas ! l'ai je songé ?
Ou si, pour vrai, j'ai dict blaspheme telle ?
Ça, faulce langue, il faut que l'honneur d'elle,
De moi, par moi, desus moy, soit vangé.

Mon coeur chez toi, ô Madame, est logé :
Là donne lui quelque geine nouvelle,
Fais luy souffrir quelque peine cruelle ;
Fais, fais lui tout, fors lui donner congé.

Or seras tu (je le sçai) trop humaine,
Et ne pourras longuement voir ma peine.
Mais un tel faict, faut il qu'il se pardonne ?

A tout le moings, hault je me desdiray
De mes sonnetz, et me desmentiray :
Pour ces deux faux, cinq cent vrais je t'en donne.

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : Elle est malaade, helas! que faut-il que je face

Elle est malaade, helas ! que faut-il que je face ?
Quel confort, quel remede ? Ô cieux, et vous m'oyez
Et tandis devant vous, ce dur mal vous voyez
Oultrager sans pitié la douceur de sa face !

Si vous l'ostez, cruels, à ceste terre basse,
S'il faut d'elle là haut que riches vous soyez,
Au moins pensez à moy et, pour Dieu, m'ottroyez,
Qu'au moins tout d'une main Charon tous deux nous passe ;

Ou s'il est, ce qu'on dit des deux freres d'Helene,
Que l'un pour l'autre au ciel, et là bas se promène,
Or accomplissez moy une pareille envie.

Ayez, ayez de moy, ayez quelque pitié,
Laissez nous, en l'honneur de ma forte amitié,
Moy mourir de sa mort, ell' vivre de ma vie.

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : J'ay fait preuve des deux, meshuy je le puis dire

J'ay fait preuve des deux, meshuy je le puis dire :
Sois je pres, sois je loing, tant mal traicté je suis,
Que choisir le meilleur à grand' peine je puis,
Fors que le mal present me semble tousjours pire.

Las ! en ce rude choix que me fault il eslire ?
Quand je ne la voy point, les jours me semblent nuits ;
Et je sçay qu'à la voir j'ai gaigné mes ennuis :
Mais deusse-je avoir pis, de la voir je desire.

Quelque brave guerrier, hors du combat surpris
D'un mosquet, a despit que de pres il n'aist pris
Un plus honeste coup d'une lance cogneue :

Et moy, sachant combien j'ay par tout enduré,
D'avoir mal pres et loing je suis bien asseuré ;
Mais quoy ! s'il faut mourir, je veux voir qui me tue.

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : Vous qui aimez encore ne sçavez

Vous qui aimez encore ne sçavez,
Ores, m'oyant parler de mon Leandre,
Ou jamais non, vous y debvez aprendre,
Si rien de bon dans le coeur vous avez.

Il oza bien, branlant ses bras lavez,
Armé d'amour, contre l'eau se deffendre
Qui pour tribut la fille voulut prendre,
Ayant le frere et le mouton sauvez.

Un soir, vaincu par les flos rigoureux,
Voyant desjà, ce vaillant amoureux,
Que l'eau maistresse à son plaisir le tourne,

Parlant aux flos, leur jecta cette voix :
" Pardonnez moy, maintenant que j'y veois,
Et gardez moy la mort, quand je retourne. "

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : Je sçay ton ferme cueur, je cognois ta constance

"Je sçay ton ferme cueur, je cognois ta constance :
Ne sois point las d'aimer, et sois seur que le jour,
Que mourant je lairray nostre commun sejour,
Encor mourant, de toy j'auray la souvenance.

J'en prens tesmoing le Dieu qui les foudres eslance,
Qui ramenant pour nous les saisons à leur tour,
Vire les ans legers d'un eternel retour,
Le Dieu qui les Cieux bransle à leur juste cadence,

Qui fait marcher de reng aux lois de la raison
Ses astres, les flambeaux de sa haute maison,
Qui tient les gonds du ciel et l'un et l'autre pole. "

Ainsi me dit ma Dame, ainsi pour m'asseurer
De son cueur debonnaire, il luy pleut de jurer ;
Mais je l'eusse bien creuë à sa simple parole.

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : N'ayez plus, mes amis, n'ayez plus ceste envie

N'ayez plus, mes amis, n'ayez plus ceste envie
Que je cesse d'aimer ; laissés moi, obstiné,
Vivre et mourir ainsi, puisqu'il est ordonné :
Mon amour, c'est le fil auquel se tient ma vie.

Ainsi me dict la fee ; ainsi en Aeagrie,
Elle feit Meleagre à l'amour destiné,
Et alluma la souche à l'heure qu'il fust né,
Et dict : " Toy et ce feu, tenez vous compagnie. "

Elle le dict ainsi, et la fin ordonnee
Suyvit apres le fil de ceste destinee.
La souche (ce dict on) au feu fut consommee.

Et des lors (grand miracle), en un mesme momant,
On veid, tout à un coup, du miserable amant
La vie et le tison s'en aller en fumee.

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : J'ay veu ses yeulx perçans, j'ay veu sa face claire

J'ay veu ses yeulx perçans, j'ay veu sa face claire ;
Nul jamais, sans son dam, ne regarde les Dieux :
Froit, sans coeur me laissa son oeil victorieux,
Tout estourdy du coup de sa forte lumiere :

Comme un surpris de nuict aux champs, quand il esclaire,
Estonné, se pallist si la fleche des cieulx,
Sifflant, luy passe contre et luy serre les yeulx ;
Il tremble, et veoit, transi, Jupiter en cholere.

Dy moy, Madame, au vray, dy moy, si tes yeulx verts
Ne sont pas ceulx qu'on dict que l'Amour tient couverts ?
Tu les avois, je croy, la fois que je t'ay veüe ;

Au moins il me souvient qu'il me feust lors advis
Qu'Amour, tout à un coup, quand premier je te vis,
Desbanda dessus moy et son arc et sa veüe.

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : Ô vous, maudits sonnets, vous qui printes l'audace

Ô vous, mauditz sonnetz, vous qui prinstes l'audace
De toucher à Madame ! ô malings et pervers,
Des Muses le reproche, et honte de mes vers !
Si je vous feis jamais, s'il fault que je me face

Ce tort de confesser vous tenir de ma race,
Lors, pour vous, les ruisseaux ne furent pas ouverts
D'Apollon le doré, des Muses aux yeulx verts ;
Mais vous receut naissants Tisiphone en leur place.

Si j'ay oncq quelque part à la posterité,
Je veulx que l'un et l'aultre en soit desherité.
Et si au feu vengeur dez or je ne vous donne,

C'est pour vous diffamer : vivez, chetifz, vivez ;
Vivez aux yeulx de tous, de tout honneur privez ;
Car c'est pour vous punir, qu'ores je vous pardonne.

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : Où qu'aille le Soleil, il ne voit terre aucune

Où qu'aille le Soleil, il ne voit terre aucune,
Où les maulx que tu fais ne te facent nommer.
Mais de toy icy bas qu'en doit l'on presumer,
Quand de ton pere aussi tu n'as mercy pas une ?

Ta force en terre, au ciel, par tout le monde est une :
L'oiseau par l'air volant sent la force d'aimer,
Et les poissons cachez dans le fond de la mer,
Et des poissons le Roy, le grand pere Neptune.

Le noir Pluton, forcé par ta fléche meurtriere,
Sortit voir les rayons de l'estrange lumiere.
Ô petit Dieu, le ciel, l'eau, l'air, l'enfer, la terre,

Te crient le vainqueur ! Meshuy laisse ces traicts ;
Tu n'as plus où tirer : quand aura l'on la paix,
Si la victoire, au pis, n'est la fin de la guerre ?

Etienne de LA BOETIE (1530-1563) : Au milieu des chaleurs de Juillet l'alteré

Au milieu des chaleurs de Juillet l'alteré,
Du nom de Marguerite une feste est chomee,
Une feste à bon droit de moy tant estimee :
Car de ce jour tout l'an ce me semble est paré.

Ce beau et riche nom, ce nom vrayment doré,
C'est le nom bienheureux dont ma Dame est nommée,
Le nom qui de son los charge la renommee,
Et qui, maugré les ans, de vivre est asseuré.

Ou l'encre et le papier en ma main faillira,
Ou ce nom en mes vers par tout le monde ira.
Il faut qu'elle se voye en cent cartes escripte.

Et qu'un jour nos nepveux, estonnez en tous temps,
Soit hyver, soit esté, sans faveur du printemps,
Voyent dans le papier fleurir la Marguerite.