Clément MAROT (1497-1544) : Sonnet de la différence du Roy et de l'empereur

L'un s'est veu pris, non plusieurs fois, mais une,
En plain conflit, faisant aspres effortz ;
L'autre deux foizs n'a eu courage, fors
Fuyr de nuyct, sans craindre honte aucune.

L'un fut en camp, exemple de fortune ;
L'autre ung patron de vrays actes tres ords.
L'un par sa prise a perdu des tresors ;
L'autre l'honneur, trop plus cher que pecune.

L'un a fort bras, du pied l'autre est expert.
L'un veult user de puissance en appert ;
L'autre en secret maulx infiniz conspire.

Quant tout est dit (pource qu'il vault et sert) :
D'estre chez luy à croppir il dessert ;
Et cestuy cy deust manier l'empire.

Clément MAROT (1497-1544) : Qui veut avoir liesse

Qui veut avoir liesse
Seulement d'un regard,
Vienne voir ma maîtresse,
Que Dieu maintienne et gard !
Elle a si bonne grâce,
Que celui qui la voit,
Mille douleurs efface,
Et plus s'il en avoit.

Les vertus de la belle
Me font émerveiller.
La souvenance d'elle
Fait mon coeur éveiller.
Sa beauté tant exquise
Me fait la mort sentir ;
Mais sa grâce requise
M'en peut bien garantir.

Clément MAROT (1497-1544) : D'où vient cela, belle, je vous supplie

D'où vient cela, belle, je vous supplie
Que plus à moi ne vous recommandez ?
Toujours serai de tristesse rempli
Jusques à tant qu'au vrai le me mandez.
Je crois que plus d'Ami ne demandez,
Ou mauvais bruit de moi on vous révèle,
Ou votre coeur a fait amour nouvelle.

Si vous laissez d'amour le train joli,
Votre beauté prisonnière rendez ;
Si pour autrui m'avez mis en oubli,
Dieu vous y doint le bien que y prétendez ;
Mais si de mal en rien m'appréhendez,
Je veux qu'autant que vous me semblez belle,
D'autant ou plus vous me soyez cruelle.

Clément MAROT (1497-1544) : Languir me fais sans t'avoir offensée

Languir me fais sans t'avoir offensée :
Plus ne m'écris, plus de moi ne t'enquiers.
Mais nonobstant autre Dame ne quiers :
Plutôt mourir que changer ma pensée.

Je ne dis pas t'amour être effacée,
Mais je me plains de l'ennui que j'acquiers,
Et loin de toi humblement te requiers
Que loin de moi, de moi ne sois fâchée.

Clément MAROT (1497-1544) : De l'amant marri contre sa dame

Du tout me veux deshériter
De ton amour : car profiter
Je n'y pourrais pas longue espace,
Vu qu'un autre reçoit ta grâce,
Sans mieux que moi la mériter.
Puisqu'à toi se veut présenter,
De moi se devra contenter,
Car je lui quitterai la place
Du tout.

Tes grâces sont fort à noter.
On n'y saurait mettre, ne ôter.
Tu as beau corps et belle face,
Mais ton coeur est plein de fallace :
Voilà qui m'en fait déporter
Du tout.

Clément MAROT (1497-1544) : A un poète ignorant

Qu'on mène aux champs ce coquardeau,
Lequel gâte (quand il compose)
Raison, mesure, texte et glose,
Soit en ballade ou en rondeau.

Il n'a cervelle ne cerveau.
C'est pourquoi si haut crier j'ose :
" Qu'on mène aux champs ce coquardeau. "

S'il veut rien faire de nouveau,
Qu'il oeuvre hardiment en prose
(J'entends s'il en sait quelque chose) :
Car en rime ce n'est qu'un veau,
Qu'on mène aux champs.

Clément MAROT (1497-1544) : Aux damoiselles paresseuses d'écrire à leurs amis

Bonjour : et puis, quelles nouvelles ?
N'en saurait-on de vous avoir ?
S'en bref ne m'en faites savoir,
J'en ferai de toute nouvelles.

Puisque vous êtes si rebelles,
Bon vêpre, bonne nuit, bonsoir,
Bonjour !

Mais si vous cueillez des groselles,
Envoyez-m'en ; car, pour tout voir,
Je suis gros, mais c'est de vous voir
Quelque matin, mes damoiselles :
Bonjour !

Clément MAROT (1497-1544) : A un poète français

Mieux résonnant, qu'à bien louer facile,
Est ton renom volant du domicile
Palladial vers la terrestre gent :
Puis vers les cieux, dont as le titre gent
D'aigle moderne , à suivre difficile.

Je dis moderne, antique en façons mille :
Ce qui près toi me rend bas et humile,
D'autant que plomb est plus sourd que l'argent
Mieux résonnant.

Ainsi ma plume, en qui bourbe distille,
Veut éclaircir l'onde claire et utile,
Dont le gravier est assez réfulgent
Pour troubler l'oeil de l'esprit indigent,
Qui en tel cas a besoin d'autre style
Mieux résonnant.

Clément MAROT (1497-1544) : Au seigneur Theocrenus, lisant à ses disciples

Plus profitable est de t'écouter lire
Que d'Apollo ouïr toucher la lyre,
Où ne se prend plaisir que pour l'oreille :
Mais en ta langue ornée et nonpareille
Chacun y peut plaisir et fruit élire.

Ainsi, d'autant qu'un Dieu doit faire et dire
Mieux qu'un mortel, chose où n'ait que redire,
D'autant il faut estimer ta merveille
Plus profitable.

Bref, si dormir plus que veiller peut nuire,
Tu dois en los par sus Mercure bruire,
Car il endort l'oeil de celui qui veille,
Et ton parler les endormis éveille,
Pour quelque jour à repos les conduire
Plus profitable.