Archives par mot-clé : Charles-Marie LECONTE DE LISLE

Comme le flot des mers ondulant vers les plages,
Ô bois, vous déroulez, pleins d'arome et de nids,
Dans l'air splendide et bleu, vos houles de feuillages ;
Vous êtes toujours vieux et toujours rajeunis.

Le temps a respecté, rois aux longues années,
Vos grands fronts couronnés de lianes d'argent ;
Nul pied ne foulera vos feuilles non fanées :
Vous verrez passer l'homme et le monde changeant.

Vous inclinez d'en haut, au penchant des ravines,
Vos rameaux lents et lourds qu'ont brûlés les éclairs ;
Qu'il est doux, le repos de vos ombres divines,
Aux soupirs de la brise, aux chansons des flots clairs !

Le soleil de midi fait palpiter vos sèves ;
Vous siégez, revêtus de sa pourpre, et sans voix ;
Mais la nuit, épanchant la rosée et les rêves,
Apaise et fait chanter les âmes et les bois.

Par delà les verdeurs des zones maternelles
Où vous poussez d'un jet vos troncs inébranlés,
Seules, plus près du ciel, les neiges éternelles
Couvrent de leurs plis blancs les pics immaculés.

Ô bois natals, j'errais sous vos larges ramures
L'aube aux flancs noirs des monts marchait d'un pied vermeil ;
La mer avec lenteur éveillait ses murmures,
Et de tout oeil vivant fuyait le doux sommeil.

Au bord des nids, ouvrant ses ailes longtemps closes,
L'oiseau disait le jour avec un chant plus frais
Que la source agitant les verts buissons de roses,
Que le rire amoureux du vent dans les forêts.

Les abeilles sortaient des ruches naturelles
Et par essaims vibraient au soleil matinal ;
Et, livrant le trésor de leurs corolles frêles,
Chaque fleur répandait sa goutte de cristal.

Et le ciel descendait dans les claires rosées
Dont la montagne bleue au loin étincelait ;
Un mol encens fumait des plantes arrosées
Vers la sainte nature à qui mon coeur parlait.

Au fond des bois baignés d'une vapeur céleste,
Il était une eau vive où rien ne remuait ;
Quelques joncs verts, gardiens de la fontaine agreste,
S'y penchaient au hasard en un groupe muet.

Les larges nénuphars, les lianes errantes,
Blancs archipels, flottaient enlacés sur les eaux,
Et dans leurs profondeurs vives et transparentes
Brillait un autre ciel où nageaient les oiseaux.

Ô fraîcheur des forêts, sérénité première,
Ô vents qui caressiez les feuillages chanteurs,
Fontaine aux flots heureux où jouait la lumière,
Éden épanoui sur les vertes hauteurs !

Salut, ô douce paix, et vous, pures haleines,
Et vous qui descendiez du ciel et des rameaux,
Repos du coeur, oubli de la joie et des peines !
Salut ! ô sanctuaire interdit à nos maux !

Et, sous le dôme épais de la forêt profonde,
Aux réduits du lac bleu dans les bois épanché,
Dormait, enveloppé du suaire de l'onde,
Un mort, les yeux au ciel, sur le sable couché.

Il ne sommeillait pas, calme comme Ophélie,
Et souriant comme elle, et les bras sur le sein ;
Il était de ces morts que bientôt on oublie ;
Pâle et triste, il songeait au fond du clair bassin.

La tête au dur regard reposait sur la pierre ;
Aux replis de la joue où le sable brillait,
On eût dit que des pleurs tombaient de la paupière
Et que le coeur encor par instants tressaillait.

Sur les lèvres errait la sombre inquiétude.
Immobile, attentif, il semblait écouter
Si quelque pas humain, troublant la solitude,
De son suprême asile allait le rejeter.

Jeune homme, qui choisis pour ta couche azurée
La fontaine des bois aux flots silencieux,
Nul ne sait la liqueur qui te fut mesurée
Au calice éternel des esprits soucieux.

De quelles passions la jeunesse assaillie
Vint-elle ici chercher le repos dans la mort ?
Ton âme à son départ ne fut pas recueillie,
Et la vie a laissé sur ton front un remord.

Pourquoi jusqu'au tombeau cette tristesse amère ?
Ce coeur s'est-il brisé pour avoir trop aimé ?
La blanche illusion, l'espérance éphémère
En s'envolant au ciel l'ont-elles vu fermé ?

Tu n'es pas né sans doute au bord des mers dorées,
Et tu n'as pas grandi sous les divins palmiers ;
Mais l'avare soleil des lointaines contrées
N'a pas mûri la fleur de tes songes premiers.

À l'heure où de ton sein la flamme fut ravie,
Ô jeune homme qui vins dormir en ces beaux lieux,
Une image divine et toujours poursuivie,
Un ciel mélancolique ont passé dans tes yeux.

Si ton âme ici-bas n'a point brisé sa chaîne,
Si la source au flot pur n'a point lavé tes pleurs,
Si tu ne peux partir pour l'étoile prochaine,
Reste, épuise la vie et tes chères douleurs !

Puis, ô pâle étranger, dans ta fosse bleuâtre,
Libre des maux soufferts et d'une ombre voilé,
Que la nature au moins ne te soit point marâtre !
Repose entre ses bras, paisible et consolé.

Tel je songeais. Les bois, sous leur ombre odorante,
Épanchant un concert que rien ne peut tarir,
Sans m'écouter, berçaient leur gloire indifférente,
Ignorant que l'on souffre et qu'on puisse en mourir.

La fontaine limpide, en sa splendeur native,
Réfléchissait toujours les cieux de flamme emplis,
Et sur ce triste front nulle haleine plaintive
De flots riants et purs ne vint rider les plis.

Sur les blancs nénuphars l'oiseau ployant ses ailes
Buvait de son bec rose en ce bassin charmant
Et, sans penser aux morts, tout couvert d'étincelles,
Volait sécher sa plume au tiède firmament.

La nature se rit des souffrances humaines ;
Ne contemplant jamais que sa propre grandeur,
Elle dispense à tous ses forces souveraines
Et garde pour sa part le calme et la splendeur.

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Les belles filles aux pressoirs
Portent sur leur tête qui ploie,
À pleins paniers, les raisins noirs ;
Les jeunes hommes sont en joie.
Ils font jaillir avec vigueur
Le vin nouveau des grappes mûres ;
Et les rires et les murmures
Et les chansons montent en choeur.

Ivres de subtiles fumées,
Les vendangeurs aux cheveux blancs
Dansent avec des pieds tremblants
Autour des cuves parfumées ;
Et non loin, cherchant un lit frais,
Éros, qui fait nos destinées,
À l'ombre des arbres épais
Devance les lents Hyménées.

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I

Ô jeune Thyoné, vierge au regard vainqueur,
Aphrodite jamais n'a fait battre ton coeur,
Et des flèches d'Éros l'atteinte toujours sûre
N'a point rougi ton sein d'une douce blessure.
Ah ! si les Dieux jaloux, vierge, n'ont pas formé
La neige de ton corps d'un marbre inanimé,
Viens au fond des grands bois, sous les larges ramures
Pleines de frais silence et d'amoureux murmures.
L'oiseau rit dans les bois, au bord des nids mousseux,
Ô belle chasseresse ! et le vent paresseux
Berce du mol effort de son aile éthérée
Les larmes de la nuit sur la feuille dorée.
Compagne d'Artémis, abandonne tes traits ;
Ne trouble plus la paix des sereines forêts,
Et, propice à ma voix qui soupire et qui prie,
De rose et de lotos ceins ta tempe fleurie.
Ô Thyoné ! l'eau vive où brille le matin,
Sur ses bords parfumés de cytise et de thym,
Modérant de plaisir son onde diligente
Où nage l'Hydriade et que l'Aurore argente,
D'un cristal bienheureux baignera tes pieds blancs !
Érycine t'appelle aux bois étincelants ;
Viens ! – L'abeille empressée et la brise joyeuse
Chantent aux verts rameaux du hêtre et de l'yeuse ;
Et l'Aigipan moqueur, au seul bruit de tes pas,
Craindra de te déplaire et ne te verra pas.
Ô fière Thyoné, viens, afin d'être belle !
Un jour tu pleureras ta jeunesse rebelle…
Qu'il te souvienne alors de ce matin charmant,
De tes premiers baisers et du premier amant,
A l'ombre des grands bois, sous les larges ramures
Pleines de frais silence et d'amoureux murmures !

II

Du cothurne chasseur j'ai resserré les noeuds ;
Je pars, et vais revoir l'Araunos sablonneux
Où la prompte Artémis, par leurs cornes dorées,
Surprit au pied des monts les cinq biches sacrées.
J'ai, saisissant mon arc et mes traits éclatants,
Noué sur mon genou ma robe aux plis flottants.
Crains de suivre mes pas. Tes paroles sont belles,
Mais je sais que tu mens et qu'Éros a des ailes !
Artémis me sourit. Docile à ses désirs,
Je coulerai mes jours en de mâles plaisirs,
Et n'enchaînerai point d'amours efféminées
La force et la fierté de mes jeunes années.
D'autres vierges sans doute accueilleront tes voeux,
Qui du mol hyacinthe ornent leurs blonds cheveux,
Et qui, dansant au son des lyres ioniques,
Aux autels d'Érycine ont voué leurs tuniques.
Moi, j'aime, au fond des bois, loin des regards humains,
Le carquois sur l'épaule et les flèches en mains,
De la chaste Déesse intrépide compagne,
À franchir d'un pied sûr la plaine et la montagne.
Fière de mon courage, oubliant ma beauté,
Je veux qu'un linge jaloux garde ma nudité,
Et que ma flèche aiguë, au milieu des molosses,
Perce les grands lions et les biches véloces.
Ô jeune Phocéen au beau corps indolent,
Qui d'un frêle rameau charges ton bras tremblant,
Et n'as aiguillonné de cette arme timide
Que tes boeufs assoupis, épars dans l'herbe humide ;
Oses-tu bien aimer la compagne des Dieux,
Qui, dédaignant Éros et son temple odieux,
Dans les vertes forêts de la haute Ortygie
Déjà d'un noble sang a vu sa main rougie ?

III

Ne me dédaigne point, ô vierge ! Un Immortel
M'a, sous ton noir regard, blessé d'un trait mortel.
Lorsque le choeur léger des jeunes chasseresses
Déroule au vent du soir le flot des souples tresses,
Que ton image est douce à mon coeur soucieux !
Toi seule n'aimes point sous la clarté des cieux.
Les Dieux même ont aimé, belle Nymphe farouche !
Aux cimes du Lathmos, et le doigt sur la bouche,
Loin du nocturne char, solitaire, à pas lents,
Attentive aux doux bruits des feuillages tremblants,
On dit qu'une Déesse aux amours ténébreuses
Du pâle Endymion charma les nuits heureuses.
Ne me dédaigne point ! Je suis jeune, et ma main
Ne s'est pas exercée au combat inhumain ;
Mais sur la verte mousse accoudé dès l'aurore,
J'exhale un chant sacré de mon roseau sonore ;
Les tranquilles forêts protègent mon repos ;
Et les riches pasteurs aux superbes troupeaux,
Voyant que, pour dorer ma pauvreté bénie,
Les Dieux justes et bons m'ont donné le génie,
M'offrent en souriant, pour prix de mes leçons,
Les pesantes brebis et leurs beaux nourrissons.
Viens partager ma gloire : elle est douce et sereine.
Sous les halliers touffus, pour saluer leur reine,
Mes grands boeufs phocéens de plaisir mugiront.
De la rose des bois je ceindrai ton beau front.
Ils sont à toi, les fruits de mes vertes corbeilles,
Mes oiseaux familiers, mes coupes, mes abeilles,
Mes chansons, et ma vie ! Ô belle Thyoné,
Viens ! et je bénirai le Destin fortuné
Qui, loin de la Phocide et du toit de mes pères,
Au pasteur exilé gardait des jours prospères.

IV

Jeune homme, c'est assez. Au gré de leur désir,
Les Dieux donnent à l'un l'amour et le loisir,
À l'autre les combats. La liberté sacrée
Seule guide mon coeur et ma flèche acérée.
Garde ta paix si douce et tes dons, ô pasteur !
Et ta gloire frivole et ton roseau chanteur ;
Coule loin des périls d'inutiles années.
Mais moi je poursuivrai mes fières destinées ;
Fidèle à mon courage, errante et sans regrets,
Je finirai mes jours dans les vastes forêts,
Ou sur les monts voisins de la voûte éternelle,
Que l'Aigle Olympien ombrage de son aile !
Et là, le lion fauve, ou le cerf aux abois,
Rougira de mon sang les verts sentiers des bois.
Ainsi j'aurai vécu sans connaître les larmes,
Les jalouses fureurs et les lâches alarmes.
Libre du joug d'Éros, libre du joug humain,
Je n'aurai point brûlé les flambeaux de l'hymen ;
Sur le seuil nuptial les vierges assemblées
N'auront point murmuré les hymnes désolées,
Et jamais Ilythie avec impunité
N'aura courbé mon front et flétri ma beauté.
Aux bords de l'Isménos, mes compagnes chéries
Couvriront mon tombeau de couronnes fleuries ;
Puis, autour de ma cendre entrelaçant leurs pas,
Elles appelleront qui ne les entend pas !
Vierge j'aurai vécu, vierge sera mon ombre ;
Et quand j'aurai passé le Fleuve à l'onde sombre,
Quand le divin Hadès aux ombrages secrets
M'aura rendu mon arc, mon carquois et mes traits,
Artémis, gémissant et déchirant ses voiles,
Fixera mon image au milieu des étoiles !

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Maîtresse de la haute Eryx, toi qui te joues
Dans Golgos, sous les myrtes verts,
O blanche Aphrodita, charme de l'Univers,
Dionaiade aux belles joues !
Après douze longs mois Adônis t'est rendu,
Et, dans leurs bras charmants, les Heures,
L'ayant ramené jeune en tes riches demeures,
Sur un lit d'or l'ont étendu.
A l'abri du feuillage et des fleurs et des herbes,
D'huile Syrienne embaumé,
Il repose, le Dieu brillant, le Bien-Aimé,
Le jeune Homme aux lèvres imberbes.
Autour de lui, sur des trépieds étincelants,
Vainqueurs des nocturnes Puissances,
Brûlent des feux mêlés à de vives essences,
Qui colorent ses membres blancs ;
Et sous l'anis flexible et le safran sauvage,
Des Eros, au vol diligent,
Dont le corps est d'ébène et la plume d'argent,
Rafraîchissent son clair visage.
Sois heureuse, ô Kypris, puisqu'il est revenu,
Celui qui dore les nuées !
Et vous, Vierges, chantez, ceintures dénouées,
Cheveux épars et le sein nu.
Près de la Mer stérile, et dès l'Aube première,
Joyeuses et dansant en rond,
Chantez l'Enfant divin qui sort de l'Akhérôn,
Vêtu de gloire et de lumière !

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Le vieux Daçaratha, sur son siège d'érable,
Depuis trois jours entiers, depuis trois longues nuits,
Immobile, l'oeil cave et lourd d'amers ennuis,
Courbe sa tête vénérable.

Son dos maigre est couvert de ses grands cheveux blancs,
Et sa robe est souillée. Il l'arrache et la froisse.
Puis il gémit tout bas, pressant avec angoisse
Son coeur de ses deux bras tremblants.

A l'ombre des piliers aux lignes colossales,
Où le lotus sacré s'épanouit en fleurs,
Ses femmes, ses guerriers respectent ses douleurs,
Muets, assis autour des salles.

Le vieux Roi dit : Je meurs de chagrin consumé.
Qu'on appelle Rama, mon fils plein de courage !
Tous se taisent. Les pleurs inondent son visage.
Il dit : O mon fils bien aimé !

Lève-toi, Lakçmana ! Attelle deux cavales
Au char de guerre, et prends ton arc et ton carquois.
Va ! Parcours les cités, les montagnes, les bois,
Au bruit éclatant des cymbales.

Dis à Rama qu'il vienne. Il est mon fils aîné,
Le plus beau, le plus brave, et l'appui de ma race.
Et mieux vaudrait pour toi, si tu manques sa trace,
Malheureux ! n'être jamais né.

Le jeune homme aux yeux noirs, se levant plein de crainte,
Franchit en bondissant les larges escaliers ;
Il monte sur son char avec deux cymbaliers,
Et fuit hors de la Cité sainte.

Tandis que l'attelage aux jarrets vigoureux
Hennit et court, il songe en son âme profonde :
Que ferai-je ? Où trouver, sur la face du monde,
Rama, mon frère généreux ?

Certes, la terre est grande, et voici bien des heures
Que l'exil l'a chassé du palais paternel,
Et que sa douce voix, par un arrêt cruel,
N'a retenti dans nos demeures.

Tel Lakçmana médite. Et pourtant, jour et nuit,
Il traverse cités, vallons, montagne et plaine.
Chaque cavale souffle une brûlante haleine,
Et leur poil noir écume et luit.

Avez-vous vu Rama, laboureurs aux mains rudes ?
Et vous, filles du fleuve aux îlots de limons ?
Et vous, fiers cavaliers qui descendez des monts,
Chasseurs des hautes solitudes ?

Non ! nous étions courbés sur le sol nourricier.
Non ! nous lavions nos corps dans l'eau qui rend plus belles.
Non, Radjah ! nous percions les daims et les gazelles
Et le léopard carnassier.

Et Lakçmana soupire en poursuivant sa route.
Il a franchi les champs où germe et croît le riz ;
Il s'enfonce au hasard dans les sentiers fleuris
Des bois à l'immobile voûte.

Avez-vous vu Rama, Contemplateurs pieux,
L'archer certain du but, brave entre les plus braves ?
Non ! le rêve éternel a fermé nos yeux caves,
Et nous n'avons vu que les Dieux !

A travers les nopals aux tiges acérées,
Et les buissons de ronce, et les rochers épars,
Et le taillis épais inaccessible aux chars,
Il va par les forêts sacrées.

Mais voici qu'un cri rauque, horrible, furieux,
Trouble la solitude où planait le silence.
Le jeune homme frémit dans son coeur, et s'élance,
Tendant l'oreille, ouvrant les yeux.

Un Rakças de Lanka, noir comme un ours sauvage,
Les cheveux hérissés, bondit dans le hallier.
Il porte une massue et la fait tournoyer,
Et sa bouche écume de rage.

En face, roidissant son bras blanc et nerveux,
Le grand Rama sourit et tend son arc qui ploie,
Et sur son large dos, comme un nuage, ondoie
L'épaisseur de ses longs cheveux.

Un pied sur un tronc d'arbre échoué dans les herbes,
L'autre en arrière, il courbe avec un mâle effort
L'arme vibrante, où luit, messagère de mort,
La flèche aux trois pointes acerbes.

Soudain, du nerf tendu part en retentissant
Le trait aigu. L'éclair a moins de promptitude.
Et le Rakças rejette, en mordant le sol rude,
Sa vie immonde avec son sang.
Rama Daçarathide, honoré des Brahmanes,
Toi dont le sang est pur et dont le corps est blanc,
Dit Lakçmana, salut, dompteur étincelant
De toutes les races profanes !

Salut, mon frère aîné, toi qui n'as point d'égal !
O purificateur des forêts ascétiques,
Daçaratha, courbé sous les ans fatidiques,
Gémit sur son siège royal.

Les larmes dans les yeux, il ne dort ni ne mange ;
La pâleur de la mort couvre son noble front.
Il t'appelle : ses pleurs ont lavé ton affront,
Mon frère, et sa douleur te venge.

Rama lui dit : J'irai. Tous deux sortent des bois
Où gît le noir Rakças dans les herbes humides,
Et montent sur le char aux sept jantes solides,
Qui crie et cède sous leur poids.

La forêt disparaît. Ils franchissent vallées,
Fleuves, plaines et monts ; et, tout poudreux, voilà
Qu'ils s'arrêtent devant la grande Mytila
Aux cent pagodes crénelées.

D'éclatantes clameurs emplissent la cité,
Et le Roi les accueille et dit : Je te salue,
Chef des guerriers, effroi de la race velue
Toute noire d'iniquité !

Puisses-tu, seul de tous, tendre, à Daçarathide,
L'arc immense d'or pur que Civa m'a donné !
Ma fille est le trésor par les Dieux destiné
A qui ploîra l'arme splendide.

Je briserai cet arc comme un rameau flétri ;
Les Dêvas m'ont promis la plus belle des femmes !
Il saisit l'arme d'or d'où jaillissent des flammes,
Et la tend d'un bras aguerri.

Et l'arc ploie et se brise avec un bruit terrible.
La foule se prosterne et tremble. Le Roi dit :
Puisse un jour Ravana, sept fois vil et maudit,
Tomber sous ta flèche invincible !

Sois mon fils. – Et l'époux immortel de Sita,
Grâce aux Dieux incarnés qui protègent les justes,
Plein de gloire, revit ses demeures augustes
Et le vieux roi Daçaratha.

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Sous l'épais sycomore, ô vierge, où tu sommeilles,
Dans le jardin fleuri, tiède et silencieux,
Pour goûter la saveur de tes lèvres vermeilles
Un papillon d'azur vers toi descend des cieux.

C'est l'heure où le soleil blanchit les vastes cieux
Et fend l'écorce d'or des grenades vermeilles.
Le divin vagabond de l'air silencieux
Se pose sur ta bouche, ô vierge, et tu sommeilles !

Aussi doux que la soie où, rose, tu sommeilles,
Il t'effleure de son baiser silencieux.
Crains le bleu papillon, l'amant des fleurs vermeilles,
Qui boit toute leur âme et s'en retourne aux cieux.

Tu souris ! Un beau rêve est descendu des cieux,
Qui, dans le bercement de ses ailes vermeilles,
Éveillant le désir encor silencieux,
Te fait un paradis de l'ombre où tu sommeilles.

Le papillon Amour, tandis que tu sommeilles,
Tout brûlant de l'ardeur du jour silencieux,
Va t'éblouir, hélas ! de visions vermeilles
Qui s'évanouiront dans le désert des cieux.

Ëveille, éveille-toi ! L'ardent éclat des cieux
Flétrirait moins ta joue aux nuances vermeilles
Que le désir ton coeur chaste et silencieux
Sous l'épais sycomore, ô vierge, où tu sommeilles !

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C'est un monde difforme, abrupt, lourd et livide,
Le spectre monstrueux d'un univers détruit
Jeté comme une épave à l'Océan du vide,
Enfer pétrifié, sans flammes et sans bruit,
Flottant et tournoyant dans l'impassible nuit.
Autrefois, revêtu de sa grâce première,
Globe heureux d'où montait la rumeur des vivants,
Jeune, il a fait ailleurs sa route de lumière,
Avec ses eaux, ses bleus sommets, ses bois mouvants,
Sa robe de vapeurs mollement dénouées,
Ses millions d'oiseaux chantant par les nuées,
Dans la pourpre du ciel et sur l'aile des vents.
Loin des tièdes soleils, loin des nocturnes gloires,
À travers l'étendue il roule maintenant ;
Et voici qu'une mer d'ombre, par gerbes noires,
Contre les bords rongés du hideux continent
S'écrase, furieuse, et troue en bouillonnant
Le blême escarpement des rugueux promontoires.
Jusqu'au faîte des pics elle jaillit d'un bond,
Et, sur leurs escaliers versant ses cataractes,
Écume et rejaillit, hors des gouffres sans fond,
Dans l'espace aspergé de ténèbres compactes.
Et de ces blocs disjoints, de ces lugubres flots,
De cet écroulement horrible, morne, immense,
On n'entend rien sortir, ni clameurs ni sanglots
Le sinistre univers se dissout en silence.
Mais la Terre, plus bas, qui rêve et veille encor
Sous le pétillement des solitudes bleues,
Regarde en souriant, à des milliers de lieues,
La lune, dans l'air pur, tendre son grand arc d'or.

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La terre était immense, et la nue était morne ;
Et j'étais comme un mort en ma tombe enfermé,
Et j'entendais gémir dans l'espace sans borne
Ceux dont le coeur saigna pour avoir trop aimé :

Femmes, adolescents, hommes, vierges pâlies,
Nés aux siècles anciens, enfants des jours nouveaux,
Qui, rongés de désirs et de mélancolies,
Se dressaient devant moi du fond de leurs tombeaux.

Plus nombreux que les flots amoncelés aux grèves,
Dans un noir tourbillon de haine et de douleurs,
Tous ces suppliciés des impossibles rêves
Roulaient, comme la mer, les yeux brûlés de pleurs.

Et sombre, le front nu, les ailes flamboyantes,
Les flagellant encor de désirs furieux,
Derrière le troupeau des âmes défaillantes
Volait le vieil Amour, le premier né des dieux.

De leur plainte irritant la lugubre harmonie,
Lui-même consumé du mal qu'il fait subir,
Il chassait, à travers l'étendue infinie,
Ceux qui sachant aimer n'en ont point su mourir.

Et moi, je me levais de ma tombe glacée,
Un souffle au milieu d'eux m'emportait sans retour ;
Et j'allais, me mêlant à la course insensée,
Aux lamentations des damnés de l'amour.

Ô morts livrés aux fouets des tardives déesses,
Ô Titans enchaînés dans l'Érèbe éternel,
Heureux ! vous ignoriez ces affreuses détresses,
Et vous n'aviez perdu que la terre et le ciel !

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Un monde mort, immense écume de la mer,
Gouffre d'ombre stérile et de lueurs spectrales,
Jets de pics convulsifs étirés en spirales
Qui vont éperdument dans le brouillard amer.

Un ciel rugueux roulant par blocs, un âpre enfer
Où passent à plein vol les clameurs sépulcrales,
Les rires, les sanglots, les cris aigus, les râles
Qu'un vent sinistre arrache à son clairon de fer.

Sur les hauts caps branlants, rongés des flots voraces,
Se roidissent les Dieux brumeux des vieilles races,
Congelés dans leur rêve et leur lividité ;

Et les grands ours, blanchis par les neiges antiques,
Çà et là, balançant leurs cous épileptiques,
Ivres et monstrueux, bavent de volupté.

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Bois chers aux ramiers, pleurez, doux feuillages,
Et toi, source vive, et vous, frais sentiers ;
Pleurez, ô bruyères sauvages,
Buissons de houx et d'églantiers !

Du courlis siffleur l'aube saluée
Suspend au brin d'herbe une perle en feu ;
Sur le mont rose est la nuée ;
La poule d'eau nage au lac bleu.

Pleurez, ô courlis ; pleure, blanche aurore ;
Gémissez, lac bleu, poules, coqs pourprés ;
Vous que la nue argente et dore,
O claires collines, pleurez !

Printemps, Roi fleuri de la verte année,
O jeune Dieu, pleure ! Eté mûrissant,
Coupe ta tresse couronnée ;
Et pleure, Automne rougissant !

L'angoisse d'aimer brise un coeur fidèle.
Terre et ciel, pleurez ! Oh ! que je l'aimais !
Cher pays, ne parle plus d'elle :
Nanny ne reviendra jamais !

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