Charles GUÉRIN (1873-1907) : Ah! ce bruit affreux de la vie!

Ah ! ce bruit affreux de la vie !
Et que dormir serait meilleur
Dans la terre où le caillou crie
Sous la bêche du fossoyeur !

Le soleil a toute ma haine ;
Je suis rassasié de voir
Sa lumière quotidienne
Se rire de mon désespoir.

Ah ! pouvoir donc enfin m'étendre
Dans le seul lit où l'on soit seul,
Et dans l'ombre attentive entendre
Les vers découdre mon linceul !

Et, quand en moi l'être qui pense
Sera dissous lui-même, alors,
Au coeur de l'éternel silence
N'être qu'un mort entre les morts !

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Goûte, me dit le Soir de juin avec douceur

Goûte, me dit le Soir de juin avec douceur,
Goûte ma reposante et secrète harmonie,
Et forme tendrement ton âme et ton génie
Sur le ciel d'où je viens avec la Nuit ma soeur.

Regarde-nous marcher au bord de la colline,
Comme un couple inégal de beaux adolescents
Sur mon épaule, avec des gestes languissants,
La Nuit lente à me suivre en soupirant s'incline.

Respire les parfums frais et délicieux
De toute l'herbe en fleur que nos pas ont foulée ;
Fonds-toi dans l'ombre bleue où ma soeur étoilée
Disperse les lueurs tremblantes de ses yeux.

Ô poète ! voici la grâce et le mystère :
Accueille-nous, demeure avec nous jusqu'au jour,
Car c'est pour féconder ton rêve de l'amour
Que le Soir et la Nuit descendent sur la terre.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Un soir, au temps du sombre équinoxe d'automne

Un soir, au temps du sombre équinoxe d'automne
Où la mer forcenée et redoublant d'assauts
Se cambre et bat d'un lourd bélier le roc qui tonne,
Nous étions dans un lieu qui domine les eaux.

Heure trouble, entre l'ombre et le jour indécise !
La faux du vent sifflait dans les joncs épineux.
A mes pieds, sur la terre humide et nue assise
Tu frissonnais devant l'horreur du ciel haineux.

Inattentive aux cris des stridentes mouettes,
Tu regardais la nuit de pente en pente errer ;
Des pleurs brûlaient tes yeux et tes lèvres muettes,
Et l'embrun te glaçait sans te désaltérer.

Et moi, sur ce rocher dont l'eau sculpte la proue,
Debout comme à l'avant d'un vaisseau de granit,
J'écoutais l'escadron des vagues qui s'ébroue
Et terrible, et ruant dans les récifs, hennit.

Ô bien-aimée ! ô plainte à mes pieds répandue !
Heure farouche où tout en moi désespérait,
Où toute ma pensée, affreusement tendue,
Luttait pour arracher au Destin son secret !

A l'Occident, au fond d'un porche de nuées,
Le soleil soucieux s'échancrait sur les flots ;
A mon cou, par tes mains étroitement nouées,
Tu suspendais ton corps secoué de sanglots ;

Et, sentant entre nous l'étendue infinie
Qui sépare du ciel l'esprit contemplateur,
Nous regardions le feu de l'astre en agonie
Dans les mers du couchant descendre avec lenteur.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Avant que mon désir douloureux soit comblé

Avant que mon désir douloureux soit comblé
D'un amour qui l'apaise enfin ou dont je meure,
Entendrai-je souvent encor la mer du blé
Bruire aux alentours de ma chère demeure ?

Trop de fois, taciturne et sombre, et regardant
Mes chiens souples bondir à travers l'herbe haute,
J'ai dispersé ton feu stérile, ô coeur ardent,
A tous les vents du soir qui soufflent sur la côte !

J'ai trop de fois déjà sous un ciel attristé,
Quand les bois abdiquaient à mes pieds leur couronne,
Rêvé d'une tragique amante, ou convoité
Le plaisir qu'un bonheur sans remords environne !

Les jours s'en vont, les mains, hélas ! vides de fleurs,
Me laissant seul avec une âme inassouvie
Qu'ils ont marquée au sceau des plus âpres douleurs.
Aurais-je donc en vain mis ma foi dans la vie ? [...]

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Le soir léger, avec sa brume claire et bleue

Le soir léger, avec sa brume claire et bleue,
Meurt comme un mot d'amour aux lèvres de l'été,
Comme l'humide et chaud sourire heureux des veuves
Qui rêvent dans leur chair d'anciennes voluptés.
La ville, pacifique et lointaine, s'est tue.
Dans le jardin pensif où descend le repos
Frissonne avec un frais murmure un épi d'eau
Dont la tige se rompt parfois au vent nocturne.
Des jupes font un bruit de feuilles sur le sable.
Des couples amoureux se parlent à voix basse ;
Les roses que leurs doigts songeurs ont effeuillées
Répandent une odeur enivrante de miel.
Un pâle jour occupe encor le bas du ciel
Et mêle, charme étrange et confidentiel,
De la lumière en fuite à de l'ombre étoilée.
Que me font les soleils à venir, que me font
L'amour et l'or et la jeunesse et le génie !…
Laissez-moi m'endormir d'un doux sommeil, d'un long
Sommeil, avec des mains de femme sur mon front :
Ah ! fermez la fenêtre ouverte sur la vie !

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Dernières paroles du poète

Je vais mourir, je vais bientôt mourir ; qu'on ouvre
La croisée et que j'aie un rayon de soleil
Sur mon lit et la ronde endormeuse des mouches ;
Que tout le jour sourie à mon dernier sommeil ;
Qu'on me couvre de fleurs, que l'air frais du matin
M'apporte encor les clairs effluves du jardin
Où mon frère aux cheveux dorés creuse le sable.
Je vais mourir ; il ne faut pas vous attrister,
Nous sommes ici-bas des roses de passage
Qu'un vent plein de sel pur souffle à l'Eternité.
Mes soeurs, priez, ma mère… ô mère, êtes-vous là ?
Entrelacez mes doigts sans force au crucifix
Et donnez le baiser du soir à votre fils ;
Dites paisiblement : le Seigneur l'appela.
Parlez, souriez-moi, prenez mes mains… Vous êtes
Frémissante et mon coeur vous devine inquiète…
C'est que je fus vraiment un enfant de caresse ;
Ah ! oui, tous les parfums qui font oublier, toutes
Les vénéneuses fleurs qu'on cueille au bord des routes…
Ce fut bref comme un doigt qui descend une harpe
Et mon printemps s'est envolé comme une écharpe.
Vous m'aviez fait tendre et câlin, pardonnez-moi ;
La chair est chose douce à la chair, j'étais jeune,
Et je vous ai caché de plus amers émois,
Quand, ma mère, vous vous cachiez pour pleurer seule.
Mais j'offre ma prière humble et fervente à Dieu
Dont la clarté palpite en moi légère et neuve
Comme un papillon blanc passe sur le ciel bleu.
- La rumeur du dehors ruisselle comme un fleuve ;
Les gens joyeux, leur livre en main, vont à la messe. -
Je sens mon coeur obscur s'éteindre et j'ai des larmes
Aux yeux comme le ciel nocturne a des étoiles.
La vie en moi semble un chant qui s'éloigne et cesse.
J'implore, ô juste Dieu, votre bonté profonde :
Et maintenant, brisez ma ruche dans ce monde,
Qu'ouvrant son vol enfin vers les célestes landes,
Mon âme, fugitive abeille d'or, se fonde
Dans l'essaim frémissant des cloches du dimanche.

28 novembre 1897.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Epitaphe pour lui-même

Il fut le très subtil musicien des vents
Qui se plaignent en de nocturnes symphonies ;
Il nota le murmure des herbes jaunies
Entre les pavés gris des cours d'anciens couvents.

Il trouva sur la viole des dévots servants
Pour ses maîtresses des tendresses infinies ;
Il égrena les ineffables litanies
Ou s'alanguissent tous les amoureux fervents.

Un soir, la chair brisée aux voluptés divines,
Il détourna du ciel son front fleuri d'épines,
Et se coucha, les pieds meurtris et le coeur las.

Ô toi, qui, dégoûté du rire et de la lutte
Odieuse, vibras aux sanglots de sa flûte,
Poète, ralentis le pas : cy dort Heirclas.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Requiem d'automne

Tout ce que le monde m'offre ici-bas
pour me consoler me pèse.
Imitation de Jésus-Christ.

L'automne fait gronder ses grandes orgues grises
Et célèbre le deuil des soleils révolus,
L'avare automne entasse aux rebords des talus
Les vols de feuilles d'or que flagelle la bise.

Stérile et glacial reliquaire où s'effrite
Ce qui ne peut pas être avec ce qui n'est plus,
L'âme s'entrouvre, et son fragile cristal nu
Vibre et s'étoile au bruit des branches qui se brisent.

Le dôme clair de la forêt tremble sans trêve,
Tandis que, prompt et froid et sifflant comme un glaive,
Le vent aigu du Doute effeuille tes croyances.

Que ce soit donc l'automne enfin de ta jeunesse,
Ô toi qui vas, au temps où les roses renaissent,
Ramasser d'âcres fruits sous l'arbre de Science.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : La voix du soir

La voix du soir est sainte et forte,
Lourde de songe et de parfums,
Et son flot d'ombre me rapporte
La cendre des espoirs défunts.

J'ai dit à l'amour qu'il s'en aille,
Et son pas d'aube, je l'écoute
Qui dans la gaieté des sonnailles
S'étouffe au tournant de la route.

La douceur de ce soir témoigne
De la bonté calme des choses.
Je voudrais vivre ! qu'on éloigne
Le vin où macèrent des roses,

Qu'on éloigne les mots subtils,
Les rythmes triples en tiares,
Les stylets stellés de béryls
Et les simarres d'or barbares.

Je suis las des perversités,
Je voudrais que mon âme lasse
Redevienne enfant des cités
Où le lys règne sur les places,

Que mon âme d'ombre délaisse
Les jardins de ronces haineuses,
Et laisse l'orgueil pour l'humblesse
Et redevienne lumineuse.

Le ciel est tendu d'améthyste,
Et maints péchés sont déliés…
Je songe un livre de pitié
Pour les âmes simples et tristes.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : La pensée est une eau sans cesse jaillissante

La pensée est une eau sans cesse jaillissante.
Elle surgit d'un jet puissant du coeur des mots,
Retombe, s'éparpille en perles, jase, chante,
Forme une aile neigeuse ou de neigeux rameaux,
Se rompt, sursaute, imite un saule au clair de lune,
S'écroule, décroît, cesse. Elle est soeur d'Ariel
Et ceint l'écharpe aux tons changeants de la Fortune
Où l'on voit par instants se jouer tout le ciel.
Et si, pour reposer leurs yeux du jour, des femmes,
Le soir, rêvent devant le jet mobile et vain
Qui pleut avec la nuit dans l'azur du bassin,
L'eau pure les caresse et rafraîchit leurs âmes
Et fait battre leurs cils et palpiter leur sein,
Tandis que la pensée, en rejetant ses voiles,
Dans un nouvel essor jongle avec les étoiles.