Charles GUÉRIN (1873-1907) : Un soir, au temps du sombre équinoxe d'automne

Un soir, au temps du sombre équinoxe d'automne
Où la mer forcenée et redoublant d'assauts
Se cambre et bat d'un lourd bélier le roc qui tonne,
Nous étions dans un lieu qui domine les eaux.

Heure trouble, entre l'ombre et le jour indécise !
La faux du vent sifflait dans les joncs épineux.
A mes pieds, sur la terre humide et nue assise
Tu frissonnais devant l'horreur du ciel haineux.

Inattentive aux cris des stridentes mouettes,
Tu regardais la nuit de pente en pente errer ;
Des pleurs brûlaient tes yeux et tes lèvres muettes,
Et l'embrun te glaçait sans te désaltérer.

Et moi, sur ce rocher dont l'eau sculpte la proue,
Debout comme à l'avant d'un vaisseau de granit,
J'écoutais l'escadron des vagues qui s'ébroue
Et terrible, et ruant dans les récifs, hennit.

Ô bien-aimée ! ô plainte à mes pieds répandue !
Heure farouche où tout en moi désespérait,
Où toute ma pensée, affreusement tendue,
Luttait pour arracher au Destin son secret !

A l'Occident, au fond d'un porche de nuées,
Le soleil soucieux s'échancrait sur les flots ;
A mon cou, par tes mains étroitement nouées,
Tu suspendais ton corps secoué de sanglots ;

Et, sentant entre nous l'étendue infinie
Qui sépare du ciel l'esprit contemplateur,
Nous regardions le feu de l'astre en agonie
Dans les mers du couchant descendre avec lenteur.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Tu sommeilles ; je vois tes yeux sourire encor

Tu sommeilles ; je vois tes yeux sourire encor.
Ta gorge, ainsi deux beaux ramiers prennent l'essor,
Se soulève et s'abaisse au gré de ton haleine.
Tu t'abandonnes, lasse et nue et tout en fleur,
Et ta chair amoureuse est rose de chaleur.
Ta main droite sur toi se coule au creux de l'aine,
Et l'autre sur mon coeur crispe ses doigts nerveux.
Ce taciturne émoi flatte ma convoitise.
Ta bouche est entrouverte et ton souffle m'attise
Et le mien qui s'anime agite tes cheveux.

Vivant sachet rempli de nard, de myrrhe et d'ambre,
Tu répands tes parfums irritants dans la chambre.
Je te respire avec ivresse en caressant,
Comme un sculpteur modèle une onctueuse argile,
Ton corps flexible et plein de jeune bête agile.
La lumière étincelle à tes cils, et le sang
Peint une branche bleue à ta tempe fragile.
La courbe qui suspend à l'épaule ton sein
Emprunte aux purs coteaux nocturnes leur dessin.
Ta peau ferme a le grain du marbre et de la rose ;
Et moi je dis tout bas, pendant que je repose
Mon regard amoureux sur tes charmes choisis :
" La gazelle couchée au frais de l'oasis
N'est pas plus douce à voir que la femme endormie,
Et les lys du matin jalousent mon amie. "

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Ma douce enfant, ma pauvre enfant…

Ma douce enfant, ma pauvre enfant, sois forte et calme.
Pense à Dieu, pense à notre amour éternel. Lève
Les yeux, souris, et vois, d'un battement si faible,
Mes cils mouillés répondre à ton sourire pâle.

Dis-moi : Je t'aime, encor. Je t'aime, et puis ne parle
Plus ; les mots font mal à ceux qui vont mourir. Laisse
Ta gorge se gonfler sur mon coeur, à mes lèvres
Laisse ta main qui tremble en essuyant des larmes.

Tristement, âprement, nos bouches s'enveloppent
Dans un dernier baiser surhumain qui sanglote.
Et maintenant, adieu, tout est fini. Silence.

Une feuille en tombant fait ombre sur la lune.
Des pas. Un souffle d'air. Et le calme nocturne
Est si pur, si profond, que nos âmes s'entendent.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Le tiède après-midi paisible de septembre

Le tiède après-midi paisible de septembre
Languit sous un ciel gris, mélancolique et tendre,
Pareil aux derniers jours d'un amour qui s'achève.
Après les longs et vains et douloureux voyages,
Le solitaire, ouvrant sans bruit la grille basse,
Rentre ce soir dans le logis de sa jeunesse.

Ah ! comme tout est lourd, comme tout sent l'automne !
Comme ton coeur d'enfant prodigue bat, pauvre homme,
Devant ces murs où tu laissas ta vie ancienne !
La vigne vierge rouge étreint les persiennes,
Le seuil humide et froid est obscur sous les arbres,
Et le portail, vêtu de lierre, se lézarde.

Le voyageur, avant de rouvrir les fenêtres,
Respire en défaillant l'odeur des chambres closes ;
Il regarde onduler les rideaux des alcôves
Et le miroir verdi briller dans les ténèbres.
Il pèse sur le bois gonflé, les volets crient,
La poussière voltige à la lumière triste ;
L'âme émue et les doigts tremblants, pieux, il touche
Les roseaux desséchés, le clavecin qui vibre,
Les estampes, les maroquins ouatés de mousses :
Ah ! ces mousses qui sont les cheveux blancs des livres !
L'enfant morne, oppressé de souvenirs, étouffe,
Et son fragile coeur frémit comme une vitre.

Aussi, maison, jardin, adieu, jevous bénis.
Que les printemps futurs jusqu'aux âges lointains
Vous remplissent tous deux et d'enfants et de nids !
Que les roses te soient toujours belles, jardin,
Tes longs couloirs toujours sonores, ô maison !
Adieu, pesant verger de l'arrière-saison,
Charmille… Effacez-vous, ô chères visions,
Car mes yeux sont un port de fumée où l'on voit
A travers la forêt vacillante des mâts
Les grands vaisseaux appareiller pour les climats
Qui bercent la douleur sous des cieux azurés.
Demain, plus seul, plus triste et vieux, je partirai
Mettre au tombeau le Dieu secret qui souffre en moi.

L'enfant d'exil se tait, baisse ses cils mouillés ;
Il s'enivre à mourir de son amer émoi,
Et dans son coeur le souvenir des jours dorés
Fond comme un peu de sable tiède entre les doigts.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Le rosaire des cloches

Les cloches dans leurs tours égrènent un rosaire
Mélancolique, par l'air d'une nuit d'été.
Or j'ai bu le poison aux yeux de la Beauté,
Et j'ai peine à ne pas crier sous ma misère.

Ô lourd ciboire où le damné se désaltère !
Ô coupe d'or sanglant où dort l'eau du Léthé !…
Les cloches dans leurs tours égrènent un rosaire
Mélancolique, par l'air d'une nuit d'été.

Dans le fleuve qui roule au pied du quai, l'eau claire
Semble me dire : " Ô pauvre homme déshérité,
Viens, tu seras heureux dans ton éternité. "
Mais les cloches là-bas tristement en colère,
Les cloches dans leurs tours égrènent un rosaire.

II

Je devrais l'écouter, l'eau claire, cependant,
L'eau claire, paradis de l'immuable Rêve,
Où l'amour avec les sirènes de la grève
Met le calme éternel au fond du coeur ardent ;

Et j'en pourrais chasser le souvenir mordant
De la Vie – autrefois – qui fut mauvaise et brève.
Je devrais l'écouter, l'eau claire, cependant,
L'eau claire, paradis de l'immuable Rêve.

Je suis resté debout sur le seuil, regardant
Mon Soleil se coucher ; je sentais fuir la sève
Par ma blessure ouverte et s'écouler sans trêve ;
Et ce jourd'huy que l'Astre est mort à l'Occident,
Je devrais l'écouter, l'eau claire, cependant.

III

Sans plaintes j'ai gravi de douloureux calvaires,
Car ici-bas il n'est pas de mal éternel,
Car j'oubliais la Terre et je pensais au Ciel,
En me courbant le long de ces chemins sévères ;

Et j'ai pu quelquefois cueillir des primevères
Dans le sable à côté des ronces. – Solennel,
Sans plaintes j'ai gravi de douloureux calvaires
Car ici-bas il n'est pas de mal éternel.

Mais ,j'ai goûté vraiment aux tristesses amères,
Le jour où, défaillant au gibet criminel,
La Femme m'a tendu l'éponge avec le fiel ;
Et depuis, refoulant de terribles colères,
Sans plaintes j'ai gravi de douloureux calvaires.

IV

Ô Femme, ange mauvais, si tu m'entendais rire
Aux portes du Néant, rire en te maudissant,
Tu sentirais en toi se figer tout ton sang
Et flamber ton cerveau sous le fouet du délire.

Par l'Enfer où je vais, n'essaie pas de lire
Dans mon âme, livre de haine éblouissant…
Ô Femme, ange mauvais, si tu m'entendais rire
Aux portes du Néant, rire en te maudissant.

A l'heure de briser mon génie et ma lyre,
Devant l'oeuvre fatal, je recule impuissant,
Et doublement damné, plein d'un spectre effrayant,
Je mêle dans la mort le blasphème au martyre.
Ô Femme, ange mauvais, si tu m'entendais rire.

V

Il s'est fait tendre et doux, le rosaire des cloches,
Et mon coeur ulcéré comprend ce qu'il me dit,
De la voix calme du séraphin au maudit,
Voix calme qui s'emplit sourdement de reproches.

Un long frémissement court dans les arbres proches,
Et, comme un pardon lent qui jamais ne finit,
Il se fait tendre et doux, le rosaire des cloches,
Et mon coeur ulcéré comprend ce qu'il me dit.

Je pardonne à la Femme, et debout sur les roches
J'écoute ce chant pur, ouaté comme un nid,
Ce chant dont chaque note est sainte et me bénit ;
Plein de pardons confus et de vagues reproches,
Il s'est fait tendre et doux, le rosaire des cloches.

VI

Les cloches dans les tours ont cessé leur rosaire ;
De l'eau claire à pas lents je me suis éloigné.
D'une aurore lointaine et mystique baigné,
Je vois la lueur poindre en mon triste mystère.

Et je renais de mon tombeau moins solitaire,
Car le sang fut fécond que mon coeur a saigné.
Les cloches dans les tours ont cesse leur rosaire ;
De l'eau claire à pas lents je me suis éloigné.

Or la Nuit morne agonise ; l'Aube rose erre
Sur les lèvres du ciel ou les deuils ont régné.
Et voici refleurir ce que j'ai renié,
Et tout chante et tout rit de nouveau sur la terre ;
Les cloches dans les tours ont cessé leur rosaire.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Avant que mon désir douloureux soit comblé

Avant que mon désir douloureux soit comblé
D'un amour qui l'apaise enfin ou dont je meure,
Entendrai-je souvent encor la mer du blé
Bruire aux alentours de ma chère demeure ?

Trop de fois, taciturne et sombre, et regardant
Mes chiens souples bondir à travers l'herbe haute,
J'ai dispersé ton feu stérile, ô coeur ardent,
A tous les vents du soir qui soufflent sur la côte !

J'ai trop de fois déjà sous un ciel attristé,
Quand les bois abdiquaient à mes pieds leur couronne,
Rêvé d'une tragique amante, ou convoité
Le plaisir qu'un bonheur sans remords environne !

Les jours s'en vont, les mains, hélas ! vides de fleurs,
Me laissant seul avec une âme inassouvie
Qu'ils ont marquée au sceau des plus âpres douleurs.
Aurais-je donc en vain mis ma foi dans la vie ? […]

Charles GUÉRIN (1873-1907) : La maison dort

La maison dort au coeur de quelque vieille ville
Où des dames s'en vont, lasses de bonnes oeuvres,
S'assoupir en suivant l'office de six heures,
Ville où le rouet gris de l'ennui se dévide.

Dans la cour un bassin où pleurent les eaux vives
D'avoir vu verdir les Tritons et d'être seules.
Et la maison laisse gémir les eaux jaseuses ;
Ses yeux sont noirs où s'avivaient jadis les vitres,

Et, vers le soir, les cuivres du soleil s'éteignent
Sur les plafonds tendus de terreuses dentelles
Qu'un coup de vent parfois tord comme des écharpes.

Les mites ont aimé dans les tentures ternes ;
Aussi, charme décoloré des chambres, charme
Des rêves qu'on a trop songés et qui se taisent.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Pour couronner la blonde enfant aux yeux d'azur

Pour couronner la blonde enfant aux yeux d'azur,
De toutes la plus chaste ensemble et la plus belle,
Car sa gorge orgueilleuse a pour hôte un coeur pur,
Que l'azur du bleuet au fauve épi se mêle.

Quand le ciel d'août torride accable les moissons,
Qu'au sein des blés houleux s'enfoncent les faucilles,
Son labeur et sa force étonnent les garçons,
Sa sévère beauté rend jalouses les filles.

Le blé tombe ; elle va, courbant les reins. Son bras
D'un geste calme fauche à pleins faisceaux les tiges.
Elle avance ; derrière elle le chaume est ras :
Les pauvres seuls pourront glaner sur ses vestiges.

Son sillon large an bord de ciel illimité
Se perd. Elle s'arrête et relève son buste ;
Et sur l'horizon pâle où brûle tout l'été
Le poète croit voir surgir Cérès auguste.

Les jeunes moissonneurs sont pensifs, ne sachant
Qui d'entre eux, au prochain automne, élu par elle,
Dénouera cette gerbe intacte, honneur du champ,
Où le bleuet d'azur aux blonds épis se mêle.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Il est si tard…

Il est si tard, il fait, cette nuit de novembre,
Si triste dans mon coeur et si froid dans la chambre
Où je marche d'un pas âpre, le front baissé,
Arrêtant les sanglots sur mes lèvres, poussé
Par les ressorts secrets et rudes de mon âme !

La maison dort d'un grand sommeil, l'âtre est sans flamme ;
Sur ma table une cire agonise. Et l'amour,
Qui m'avait, tendre espoir, caressé tout le jour,
L'amour revient, armé de lanières cruelles,
Lacérer l'insensé qu'il berçait dans ses ailes.

Ô poète ! peseur de mots, orfèvre vain,
Ton vieil orgueil d'esprit succombe au mal divin !
Tu rejettes ton dur manteau de pierreries,
Et déchirant ton sein de tes ongles, tu cries
Ton immense fureur d'aimer et d'être aimé.

Et jusqu'à l'aube, auprès d'un flambeau consumé,
Et promenant ta main incertaine et glacée
A travers les outils qui servaient ta pensée,
Dans le silence noir et nu, pauvre homme amer,
Tu pleures sur ton coeur stérile et sur ta chair.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Je te vois anxieuse et belle de pâleur

Je te vois anxieuse et belle de pâleur ;
Le sang fiévreux afflue et palpite à tes tempes.
Ferme les yeux, prends-moi plus près de toi, sois tendre,
Et que ma chair se fonde à ta bonne chaleur.

La force du désir gonfle ta gorge en fleur ;
Un sanglot fait mourir tes caresses plus lentes,
Et le bruit de nos coeurs tombe au fond du silence.
Mes lèvres à tes cils cherchent le sel des pleurs ;

Un grillon chante, l'âtre est noir, la lampe éteinte.
Tu m'attires vers toi dans un demi-sommeil
Et mon baiser t'arrache une amoureuse plainte.

L'heure, comme un ruisseau dans les herbes, s'écoule ;
Et je rêve d'un seuil accablé de soleil
Où le fidèle essaim des colombes roucoule.