Charles GUÉRIN (1873-1907) : La voix du soir

La voix du soir est sainte et forte,
Lourde de songe et de parfums,
Et son flot d'ombre me rapporte
La cendre des espoirs défunts.

J'ai dit à l'amour qu'il s'en aille,
Et son pas d'aube, je l'écoute
Qui dans la gaieté des sonnailles
S'étouffe au tournant de la route.

La douceur de ce soir témoigne
De la bonté calme des choses.
Je voudrais vivre ! qu'on éloigne
Le vin où macèrent des roses,

Qu'on éloigne les mots subtils,
Les rythmes triples en tiares,
Les stylets stellés de béryls
Et les simarres d'or barbares.

Je suis las des perversités,
Je voudrais que mon âme lasse
Redevienne enfant des cités
Où le lys règne sur les places,

Que mon âme d'ombre délaisse
Les jardins de ronces haineuses,
Et laisse l'orgueil pour l'humblesse
Et redevienne lumineuse.

Le ciel est tendu d'améthyste,
Et maints péchés sont déliés…
Je songe un livre de pitié
Pour les âmes simples et tristes.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Encore un peu ta bouche en pleurs…

Encore un peu ta bouche en pleurs, encore un peu
Tes mains contre mon coeur et ta voix triste et basse ;
Demeure ainsi longtemps, délicieuse et lasse,
Auprès de moi, ma pauvre enfant, ce soir d'adieu.

Les formes du jardin se fondent dans l'air bleu,
Le vent propage en l'étouffant l'aveu qui passe ;
L'heure semble éternelle au couple qui s'enlace,
Et l'ivresse de vivre unit les chairs en feu :

Ah ! qu'il nous faut souffrir, ce soir, ma bien-aimée !
Doigt par doigt, jeu pensif, j'ouvre ta main fermée ;
Nous n'osons pas songer à l'approche du jour.

Tu sanglotes, ta calme étreinte se dénoue ;
Et sur la pauvre humilité de notre amour
Le ciel, nocturne paon étoilé, fait la roue.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Ton image en tous lieux peuple ma solitude

Ton image en tous lieux peuple ma solitude.
Quand c'est l'hiver, la ville et les labeurs d'esprit,
Elle s'accoude au bout de ma table d'étude,
Muette, et me sourit.

A la campagne, au temps où le blé mûr ondule,
Amis du soir qui tombe et des vastes couchants,
Elle et moi nous rentrons ensemble au crépuscule
Par les chemins des champs.

Elle écoute avec moi sous les pins maritimes
La vague qui s'écroule en traînant des graviers.
Parfois, sur la montagne, ivre du vent des cimes,
Elle dort à mes pieds.

Elle retient sa part des tourments et des joies
Dont mon âme inégale est pleine chaque jour ;
Où que j'aille, elle porte au-devant de mes voies
La lampe de l'amour.

Enfin, comme elle est femme et sait que le poète
Ne voudrait pas sans elle oublier de souffrir,
Lorsqu'elle me voit triste elle étend sur ma tête
Ses mains pour me guérir.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Conseils au solitaire

Aie une âme hautaine et sonore et subtile,
Tais-toi, mure ton seuil, car la lutte déprave ;
Forge en sceptre l'or lourd et roux de tes entraves,
Ferme ton coeur à la rumeur soûle des villes ;

Entends parmi le son des flûtes puériles
Se rapprocher le pas profond des choses graves ;
Hors la cité des rois repus, tueurs d'esclaves,
Sache une île stérile où ton orgueil s'exile.

Songe que tout est triste et que les lèvres mentent.
Et si l'heure en froc noir érige du silence
Les lys où mainte femme encor boira ton sang,

Marche vers l'inconnu, peut-être vers le vide,
Dans l'ombre que la Mort effarante en fauchant
Du fond des horizons projette sur la Vie.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Il a plu. Soir de juin. Ecoute

Il a plu. Soir de juin. Ecoute,
Par la fenêtre large ouverte,
Tomber le reste de l'averse
De feuille en feuille, goutte à goutte.

C'est l'heure choisie entre toutes
Où flotte à travers la campagne
L'odeur de vanille qu'exhale
La poussière humide des routes.

L'hirondelle joyeuse jase.
Le soleil déclinant se croise
Avec la nuit sur les collines ;

Et son mourant sourire essuie
Sur la chair pâle des glycines
Les cheveux d'argent de la pluie.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : La pensée est une eau sans cesse jaillissante

La pensée est une eau sans cesse jaillissante.
Elle surgit d'un jet puissant du coeur des mots,
Retombe, s'éparpille en perles, jase, chante,
Forme une aile neigeuse ou de neigeux rameaux,
Se rompt, sursaute, imite un saule au clair de lune,
S'écroule, décroît, cesse. Elle est soeur d'Ariel
Et ceint l'écharpe aux tons changeants de la Fortune
Où l'on voit par instants se jouer tout le ciel.
Et si, pour reposer leurs yeux du jour, des femmes,
Le soir, rêvent devant le jet mobile et vain
Qui pleut avec la nuit dans l'azur du bassin,
L'eau pure les caresse et rafraîchit leurs âmes
Et fait battre leurs cils et palpiter leur sein,
Tandis que la pensée, en rejetant ses voiles,
Dans un nouvel essor jongle avec les étoiles.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : J'écris ; entre mon rêve et toi la lampe chante

J'écris ; entre mon rêve et toi la lampe chante.
Nous écoutons, muets encor de volupté,
Voleter un phalène aveugle dans la chambre.
Ton visage pensif est rose de clarté.

Tu caresses les doigts que je te laisse et songes :
" Si vraiment il m'aimait ce soir, écrirait-il ? "
Tu soupires, tes mains tressaillent, et tes cils
Palpitent sous tes yeux en fines grilles d'ombre.

Je devine un chagrin secret, et je t'attire ;
Tu fais sous mon baiser un effort pour sourire,
Et voici que, longtemps, le coeur lourd de sanglots,

Silencieuse et sans vouloir être calmée,
Tu pleures, inquiète et jalouse des mots
Qui te parlent de notre amour, ma bien-aimée.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Parfois, sur les confins du sommeil qui s'achève

Parfois, sur les confins du sommeil qui s'achève,
A l'heure où l'âme est triste et flotte au bas du rêve,
Un souvenir d'amour nous étreint à la gorge,
Vivant et si profond qu'on en voudrait mourir.
Le coeur, rempli de pleurs voluptueux, déborde ;
On mord en sanglotant les draps, la chair sans force
Se fond dans la langueur exquise de souffrir :
" Mon enfant, mon enfant d'autrefois, mon enfant !
D'où reviens-tu vers notre lit, ma bien-aimée ?
Sèche à ma bouche en feu tes paupières mouillées
Et referme tes bras sur mon corps doucement.
Ô ma maîtresse, enfin, te voilà revenue,
Tendre comme aux beaux jours de notre amour, et nue.
Mêle sans me parler tes larmes à mes larmes
Et que leur chaude pluie entre en nous jusqu'à l'âme.
Que faisais-tu, sans moi, si loin ? as-tu souffert,
Prié, passé les mers, hélas ! peut-être aimé ?
Mais qu'importe ! au bon pain il faut le sel amer ;
Ton coeur bat sur mon coeur et nos bras sont fermés, ,
Et ton émoi me fait revivre ma jeunesse.
Mon enfant, mon enfant, ô maîtresse, maîtresse ! "
L'âme ainsi se souvient et chuchote en rêvant
Comme un arbre agité murmure sous le vent.

Or l'aube a moissonné les étoiles, le jour
Déjà contre la vitre étend ses ailes grises,
Et dans son lit le solitaire obscur et triste
Pleure encor sur le vain fantôme de l'amour.
Ô rêveur, tu dormis trop longtemps, lève-toi !
Range ta lampe éteinte et rouvre la fenêtre,
Que le vent du matin te baigne et te pénètre
Avec l'arôme jeune et vierge du sol. Vois,
L'Orient au-dessus des collines s'allume ;
Le firmament doré s'emplit comme une coupe
Où la lumière à flots ruissellerait. Ecoute
Le métal des marteaux tinter sur les enclumes,
Les cloches bourdonner dans leurs ruches de pierre,
Et le peuple rouler son fleuve de rumeurs :
Noblement, sous le dais sonore des prières,
La probe humanité retourne à son labeur,
Et la chair du divin Artisan se consomme.
Descends parmi la foule en marche, apprends des hommes
Qu'on peut vivre chargé d'amour et de douleur,
Toi qui, subtilisant l'art viril en malade,
Secret orfèvre, autour d'un esprit sombre enlaces
Les magiques anneaux de cristal des syllabes.

Ah ! lève-toi, Lazare, et romps tes bandelettes !
Que, miroirs élargis, tes prunelles reflètent,
Pour faire au fond des coeurs chanter le sang plus fort,
Le funèbre soleil du royaume des mort ;
Et, comme un enfant nu trempé dans une eau vive,
Avec un grand frisson plonge-toi dans la vie !

Charles GUÉRIN (1873-1907) : La chanson de la bien-aimée

(villanelle)

La chanson de la Bien-Aimée,
Comme un trille d'oiseau siffleur,
Monte dans la nuit parfumée.

L'entendez-vous sous la ramée,
A travers les pommiers en fleur,
La chanson de la Bien-Aimée ?

Comme une vivante fumée,
Son rythme subtil et trembleur
Monte dans la nuit parfumée.

Et quand vient l'heure accoutumée,
Où s'exhale par la chaleur
La chanson de la Bien-Aimée,

Le cri de l'oiselle pâmée
Sous le baiser de l'oiseleur
Monte dans la nuit parfumée.

C'est une berceuse enflammée,
Musique, parfum et couleur,
La chanson de la Bien-Aimée ;

Et toujours mon âme est charmée
Quand, appel tendre et cajoleur,
La chanson de la Bien-Aimée
Monte dans la nuit parfumée.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Entrerai-je, ce soir, Seigneur, dans ta maison

Entrerai-je, ce soir, Seigneur, dans ta maison,
Sans craindre que ma chair, vouée aux oeuvres viles,
Apporte le relent de luxure des villes
A la candeur des jupes d'ombre en oraison ?

Je songe à d'autres jupes d'ombre qui sont douces
Pour endormir l'effroi des poètes malades,
A des doigts alourdis d'anneaux aux pierres troubles,
Troubles comme des yeux menteurs, comme mon âme.

Entrerai-je, ce soir, Seigneur, dans ta maison,
Si mon haleine tord l'humble flamme des cierges,
Si ma prière même inquiète les vierges,
Eau claire où s'élargit la chute d'un poison !

Je songe à des toisons souples de courtisanes
Où les désespérés enfouissent leur songe,
Bonnes toisons qui font la nuit sur les visages,
Lourdes comme l'amour, sourdes comme des tombes.

Que votre main soit rude et juste et me châtie,
Seigneur, Seigneur, moi qui voudrais tant vous aimer !
Laissez, lasse de cris, ma bouche se fermer,
Pour la rouvrir vous-même ensuite avec l'Hostie.

Je songe aux nuits de joie ivres et douloureuses
Où ma soif, accoudée à des tables mauvaises,
Se versait les boissons de flamme dont s'abreuvent
Ceux que serre à la gorge un ancien sacrilège.

Je viens vers vous, du fond de mon iniquité,
Je viens vers vous, Seigneur, à qui les enfants parlent,
De tout mon bon vouloir et de toutes mes larmes,
Etre triste avec vous, moi qui vous attristai.

L'immémorial faix de péchés, le fardeau
De luxure et d'orgueil creuse mes reins qui saignent.
Aux margelles des puits nulle Samaritaine
N'a tendu vers ma soif ses paumes pleines d'eau.

Oubliez que je fus des serviteurs indignes ;
Et dans l'ombre que font les collines, le soir,
Celui qui cherche l'âtre et la pierre où s'asseoir
Sentira qu'un pardon se couche sur les vignes.

La nuit tombe et m'arrête où dort votre maison ;
Les ramiers se sont tus, mais les fontaines chantent,
Fraîcheur obscure, en palpitant pour que j'y trempe
Mes mains, l'aridité de ma bouche et mon front.

L'eau froide et pure emportera vers les ténèbres
Le souvenir fiévreux d'un passé de caresses,
La mémoire des voix, des regards et des gestes,
Et le souffle de feu qui brûle encor mes lèvres.

Faites, Seigneur, miséricorde à ma faiblesse,
A cette toute faiblesse des pauvres âmes
Qui n'ont pleuré que pour la chair tiède des femmes.
Que je souffre, Seigneur, des ronces qui vous blessent ;

Que la croupe des boucs crispés sur le portail
Serve d'éternel lieu d'exil à mes péchés,
Et que la palme offerte aux coeurs purifiés
Exalte en moi l'azur des vierges du vitrail.

Je serai digne alors de gravir, humble et pâle,
Le seuil de gloire où les rois même parlent bas,
Et mon coeur et mes pieds nus ne sentiront pas
Le froid de la divine espérance et des dalles.

… Cette prière, hélas ! n'est-ce pas seulement
Le glas que sur soi-même agite une âme simple
A qui les yeux naïfs de ses chagrins d'enfant
Ont souri tristement du plus loin de leurs limbes ?

N'est-ce pas le glas lourd du vain rêve que font
Dans leurs soirs douloureux les vieilles fois qui meurent :
Entrerai-je, nocturne et las, dans la maison
Où le Maître de vie ineffable demeure ?