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Albert SAMAIN (1858-1900) : Forêts

Vastes Forêts, Forêts magnifiques et fortes,
Quel infaillible instinct nous ramène toujours
Vers vos vieux troncs drapés de mousses de velours
Et vos étroits sentiers feutrés de feuilles mortes ?

Le murmure éternel de vos larges rameaux
Réveille encore en nous, comme une voix profonde,
Lémoi divin de lhomme aux premiers jours du monde,
Dans livresse du ciel, de la terre, et des eaux.

Grands bois, vous nous rendez à la Sainte Nature.
Et notre coeur retrouve, à votre âme exalté,
Avec le jeune amour lantique liberté,
Grands bois grisants et forts comme une chevelure !

Vos chênes orgueilleux sont plus durs que le fer ;
Dans vos halliers profonds nul soleil ne rayonne ;
Lhorreur des lieux sacrés au loin vous environne,
Et vous vous lamentez aussi haut que la mer !

Quand le vent frais de laube aux feuillages circule,
Vous frémissez aux cris de mille oiseaux joyeux ;
Et rien nest plus superbe et plus religieux
Que votre grand silence, au fond du crépuscule…

Autrefois vous étiez habités par les dieux ;
Vos étangs miroitaient de seins nus et dépaules,
Et le Faune amoureux, qui guettait dans les saules,
Sous son front bestial sentait flamber ses yeux.

La Nymphe grasse et rousse ondoyait aux clairières
Où lherbe était foulée aux pieds lourds des Silvains,
Et, dans le vent nocturne, au long des noirs ravins,
Le Centaure au galop faisait rouler des pierres.

Votre âme est pleine encor des songes anciens ;
Et la flûte de Pan, dans les campagnes veuves,
Les beaux soirs où la lune argente leau des fleuves,
Fait tressaillir encor vos grands chênes païens.

Les Muses, dun doigt pur soulevant leurs longs voiles
À lheure où le silence emplit le bois sacré,
Pensives, se tournaient vers le croissant doré,
Et regardaient la mer soupirer aux étoiles…

*
**

Nobles Forêts, Forêts dautomne aux feuilles dor,
Avec ce soleil rouge au fond des avenues,
Et ce grand air dadieu qui flotte aux branches nues
Vers létang solitaire, où meurt le son du cor.

Forêts davril : chansons des pinsons et des merles ;
Frissons dailes, frissons de feuilles, souffle pur ;
Lumière dargent clair, démeraude et dazur ;
Avril ! … Pluie et soleil sur la forêt en perles ! …

Ô vertes profondeurs, pleines denchantements,
Bancs de mousse, rochers, sources, bruyères roses,
Avec votre mystère, et vos retraites closes,
Comme vous répondez à lâme des amants !

Dans le creux de sa main lamante a mis des mûres ;
Sa robe est claire encore au sentier déjà noir ;
De légères vapeurs montent dans lair du soir,
Et la forêt sendort dans les derniers murmures.

La hutte au toit noirci se dresse par endroits ;
Un cerf, tendant son cou, brame au bord de la mare
Et le rêve éternel de notre coeur ségare
Vers la maison damour cachée au fond des bois.

Ô calme ! … Tremblement des étoiles lointaines ! …
Sur la nappe sécroule une coupe de fruits ;
Et lamante tressaille au silence des nuits,
Sentant sur ses bras nus la fraîcheur des fontaines…

*
**

Forêts damour, Forêts de tristesse et de deuil,
Comme vous endormez nos secrètes blessures,
Comme vous éventez de vos lentes ramures
Nos coeurs toujours brûlants de souffrance ou dorgueil.

Tous ceux quun signe au front marque pour être rois,
Pâles sen vont errer sous vos sombres portiques,
Et, frissonnant au bruit des rameaux prophétiques,
Écoutent dans la nuit parler de grandes voix.

Tous ceux que visita la Douleur solennelle,
Et que némeuvent plus les soirs ni les matins,
Rêvent de senfoncer au coeur des vieux sapins,
Et de coucher leur vie à leur ombre éternelle.

Salut à vous, grands bois à la cime sonore,
Vous où, la nuit, satteste une divinité,
Vous quun frisson parcourt sous le ciel argenté,
En entendant hennir les chevaux de lAurore.

Salut à vous, grands bois profonds et gémissants,
Fils très bons et très doux et très beaux de la Terre,
Vous par qui le vieux coeur humain se régénère,
Ivre de croire encore à ses instincts puissants :

Hêtres, charmes, bouleaux, vieux troncs couverts décailles,
Piliers géants tordant des hydres à vos pieds,
Vous qui tentez la foudre avec vos fronts altiers,
Chênes de cinq cents ans tout labourés dentailles,

Vivez toujours puissants et toujours rajeunis ;
Déployez vos rameaux, accroissez votre écorce
Et versez-nous la paix, la sagesse et la force,
Grands ancêtres par qui les hommes sont bénis.

(octobre 1896)

Albert SAMAIN (1858-1900) : Vague et noyée …

Vague et noyée au fond du brouillard hiémal,
Mon âme est un manoir dont les vitres sont closes,
Ce soir, l'ennui visqueux suinte au long des choses,
Et je titube au mur obscur de l'animal.

Ma pensée ivre, avec ses retours obsédants
S'affole et tombe ainsi qu'une danseuse soûle ;
Et je sens plus amer, à regarder la foule,
Le dégoût d'exister qui me remonte aux dents.

Un lugubre hibou tournoie en mon front vide ;
Mon coeur sous les rameaux d'un silence torpide
S'endort comme un marais violâtre et fiévreux.

Et toujours, à travers mes yeux, vitres bizarres,
Je vois – vers l'Orient étouffant et cuivreux –
Des cités d'or nager dans des couchants barbares.

Albert SAMAIN (1858-1900) : Faust

Ô Faust, ta lampe blême expire de sommeil ;
La page où tu lis tourne au vent frais de l'aurore.
Lève le front, regarde… au chant du coq sonore
La face du seigneur monte dans le soleil !

Pendant qu'au pavé nu tu crispes ton orteil,
Vois, le monde tressaille, heureux d'un jour encore.
Ta vie est un serpent maudit qui se dévore.

Ton âme ? – Ta science affreuse l'a tuée.
Ta raison ? – Laisse là cette prostituée
Qui s'est donnée à tous, et qui n'a point conçu.

Mais Hélène aux bras blancs passe au loin sur la grève,
Et ton coeur, ton vieux coeur à la fin se soulève,
Devant le corps divin voilé d'un long tissu,

Vers le seul rêve humain qui n'ait jamais déçu.

Albert SAMAIN (1858-1900) : Soir sur la plaine

Vers loccident, là-bas, le ciel est tout en or ;
Le long des prés déserts où le sentier dévale
La pénétrante odeur des foins coupés sexhale,
Et cest lheure émouvante où la terre sendort.

Las davoir, tout un jour, penché mon front qui brûle,
Comme on pose un fardeau, jai quitté la maison.
Jai soif de grande ligne et de vaste horizon,
Et devant moi sétend la plaine au crépuscule.

Une solennité douce flotte dans lair,
Ma poitrine se gonfle au vent rude qui passe ;
Et mon coeur, on dirait, grandit avec lespace,
Car la plaine infinie est pareille à la mer.

La faux des moissonneurs a passé sur les terres,
Et le repos succède aux travaux des longs jours ;
Parfois une charrue, oubliée aux labours,
Sort, comme un bras levé, des sillons solitaires.

Langélus au loin sonne, et, simple en son devoir,
La glèbe écoute au ciel tinter la cloche pure,
Et comme une humble vieille en sa robe de bure
Semble dire tout bas sa prière du soir.

La nuit à lorient verse sa cendre fine ;
Seule au couchant sattarde une barre de feu ;
Et dans lobscurité qui saccroît peu à peu
La blancheur de la route à peine se devine.

Puis tout sombre et senfonce en la grande unité.
Le ciel enténébré rejoint la plaine immense…
Écoute ! … un grand soupir traverse le silence…
Et voici que le coeur du jour sest arrêté !

Et mon âme a frémi de se sentir trop seule,
Et tout à coup sallège à retrouver là-bas,
Énorme et toute rose en son halo lilas,
La lune qui se lève au-dessus dune meule.

Albert SAMAIN (1858-1900) : Retraite

Remonte, lent rameur, le cours de tes années,
Et, les yeux clos, suspends ta rame par endroits…
La brise qui sélève aux jardins dautrefois
Courbe suavement les âmes inclinées.

Cherche en ton coeur, loin des grandroutes calcinées,
Lenclos plein dherbe épaisse et verte où sont les croix.
Écoutes-y lair triste où reviennent les voix,
Et baise au coeur tes petites mortes fanées.

Songe à tels yeux poignants dans la fuite du jour.
Les heures, que toucha longle dor de lamour,
À jamais sous larchet chantent mélodieuses.

Lapidaire secret des soirs quotidiens,
Taille tes souvenirs en pierres précieuses,
Et fais-en pour tes doigts des bijoux anciens.

Albert SAMAIN (1858-1900) : Nocturne provincial

La petite ville sans bruit
Dort profondément dans la nuit.

Aux vieux réverbères à branches
Agonise un gaz indigent ;
Mais soudain la lune émergeant
Fait tout au long des maisons blanches
Resplendir des vitres dargent.

La nuit tiède sévente au long des marronniers…
La nuit tardive, où flotte encor de la lumière.
Tout est noir et désert aux anciens quartiers ;
Mon âme, accoude-toi sur le vieux pont de pierre,
Et respire la bonne odeur de la rivière.

Le silence est si grand que mon coeur en frissonne.
Seul, le bruit de mes pas sur le pavé résonne.
Le silence tressaille au coeur, et minuit sonne !

Au long des grands murs dun couvent
Des feuilles bruissent au vent.
Pensionnaires… orphelines…
Rubans bleus sur les pèlerines…
Cest le jardin des ursulines.

Une brise à travers les grilles
Passe aussi douce quun soupir.
Et cette étoile aux feux tranquilles,
Là-bas, semble, au fond des charmilles,
Une veilleuse de saphir.

Oh ! Sous les toits dardoise à la lune pâlis,
Les vierges et leur pur sommeil aux chambres claires,
Et leurs petits cous ronds noués de scapulaires,
Et leurs corps sans péché dans la blancheur des lits ! …

Dune heure égale ici lheure égale est suivie
Et linnocence en paix dort au bord de la vie…

Triste et déserte infiniment
Sous le clair de lune électrique,
Voici que la place historique
Aligne solennellement
Ses vieux hôtels du Parlement.

À langle, une fenêtre est éclairée encor.
Une lampe est là-haut, qui veille quand tout dort !
Sous le frêle tissu, qui tamise sa flamme,
Furtive, par instants, glisse une ombre de femme.

La fenêtre sentrouvre un peu ;
Et la femme, poignant aveu,
Tord ses beaux bras nus dans lair bleu…

Ô secrètes ardeurs des nuits provinciales !
Coeurs qui brûlent ! Cheveux en désordre épandus !
Beaux seins lourds de désirs, pétris par des mains pâles !
Grands appels suppliants, et jamais entendus !

Je vous évoque, ô vous, amantes ignorées,
Dont la chair se consume ainsi quun vain flambeau,
Et qui sur vos beaux corps pleurez, désespérées,
Et faites pour lamour, et damour dévorées,
Vous coucherez, un soir, vierges dans le tombeau !

Et mon âme pensive, à langle de la place,
Fixe toujours là-bas la vitre où lombre passe.

Le rideau frêle au vent frissonne…
La lampe meurt… une heure sonne.
Personne, personne, personne.

Albert SAMAIN (1858-1900) : Hyacinthe

Pour la voir aussitôt mapparaître, fidèle
Je nai quà prononcer son nom mélodieux,
Comme si quelque instinct miséricordieux
Davance lui disait lheure où jai besoin delle.

Je la trouve toujours, quand mon coeur contristé
Sexile et se replie au fond de ses retraites,
Et pansant à la nuit ses blessures secrètes,
Reprend avec lorgueil sa native beauté.

Cest dans un parc illustre où la blancheur des marbres
Dans lombre çà et là dresse un beau geste nu,
Où ruisselle un bruit deau léger et continu,
Où les chemins rayés par les ombres des arbres

Senfoncent comme on voit aux tableaux anciens.
Aux noblesses du coeur le décor est propice,
Et parmi les bosquets lâme de Bérénice
Semble encor sangloter des vers raciniens.

Elle est là ; sous le dais des ténèbres soyeuses,
Elle attend ; autour delle à chaque mouvement
Ses ailes font dun vague et lent frémissement
De plumes onduler les fleurs harmonieuses.

Ses lèvres par instants laissent tomber le mot
Unique où se concentre en goutte le silence ;
Le geste de ses mains pâles est lindolence,
Et sa voix musicale est fille du sanglot.

Nous errons à travers les jardins taciturnes
Émus en même temps de limpides frissons,
Touchés de nous aimer dans ce que nous pensons
Et nous penchant ensemble aux fontaines nocturnes.

Lamour souvre à ses doigts comme un lys infini,
Tout en elle se donne et rien ne se dérobe.
Ses bras savent surtout bercer et sous sa robe
Son sein a la chaleur maternelle du nid.

La pitié, la douceur, la paix sont ses servantes ;
À sa ceinture pend le rosaire des soirs,
Et cest elle sans trêve et pourtant sans espoirs,
Que je cherche à jamais à travers les vivantes.

Elle est tout ce que jaime au monde, le secret,
Lamour aux longs cheveux, la pudeur aux longs voiles,
Même elle me ressemble aux rayons des étoiles,
Et cest comme une soeur morte qui reviendrait.

Hyacinthe est le nom mortel que je lui donne.
Souvent au fond des ans par détranges détours
Nous évoquons la même enfance aux mêmes jours,
Et sa voix dont laccent fatidique métonne

Semble du plus profond de mon âme venir.
Elle a le timbre ému des heures abolies,
Et sonne langélus de mes mélancolies
Dans la vallée au vieux clocher du souvenir.

Et parfois elle dit, pâle en la nuit profonde,
Pendant quau loin la lune argente un marbre nu
Et quun ruissellement léger et continu
Mêle au son de sa voix lécoulement de londe,

Pendant quaux profondeurs des grands espaces bleus
Palpite une douceur grave et surnaturelle,
Et que je vois comme un miracle fait pour elle
Les astres scintiller à travers ses cheveux,

Elle dit : quelque jour dans un pays suprême
Ton désir cueillera les fruits puissants et beaux
Dont la fleur blême ici languit sur les tombeaux.
Et ton propre idéal sera ton diadème.

Avec largile triste où chemine le ver
Tu quitteras le mal, la honte, lesclavage,
Et je te sourirai dans les lys du rivage,
Belle comme la lune, en été, sur la mer.

Tes sens magnifiés vivront dintenses fièvres,
Ivres dintensité dans un air immortel ;
Alors saccomplira ton rêve originel
Et, penché sur mes yeux pleins dun soir éternel,

Cest ton âme que tu baiseras sur mes lèvres.

Albert SAMAIN (1858-1900) : Quand je suis à tes pieds …

Quand je suis à tes pieds, comme un fidèle au temple
Immobile et pieux, quand fervent je contemple
Ta bouche exquise ou flotte un sourire adoré,
Tes cheveux blonds luisant comme un casque doré,
Tes yeux penchés doù tombe une douceur câline,
Ton cou svelte émergeant dun flot de mousseline,
Lombre de tes longs cils sur ta joue et tes seins
Où mes baisers jaloux sabattent par essaims,
Quand jabsorbe ta vie ainsi par chaque pore,
Et, comme un encensoir brûlant qui sévapore,
Quand je sens, dun frisson radieux exalté,
Tout mon coeur à longs flots fumer vers ta beauté,
Toujours ce vain désir inassouvi me hante
Demporter avec moi tes yeux vivants damante,
De les mettre en mon coeur comme on garde un bijou
Afin de les trouver à toute heure et partout.
Aussi quand je men vais, pour conserver dans lâme
Encore un peu de toi qui brille, douce flamme,
Aux lèvres que tu tends vers mes lèvres damant
À longs traits, à longs traits, je bois éperdument
Dune soif de désert, vorace, inassouvie,
Comme si je voulais te prendre de ta vie ! …
Mais en vain… car à peine une dernière fois
Tai-je envoyé mon coeur suprême au bout des doigts,
En me retrouvant seul sur le pavé sonore
Dans la rue où là-bas ta vitre brille encore,
Je sens parmi le vent nocturne sexhaler
Tout ce que javais pris de toi pour men aller…
Et de tout son trésor mon coeur triste se vide,
Car ton subtil amour, ô femme, est plus fluide
Que leau vive, quon puise aux sources dans les bois
Et quon sent, malgré tout, fuir au travers des doigts…

Albert SAMAIN (1858-1900) : Nos sens, nos sens divins …

Nos sens, nos sens divins sont de beaux enfants nus
Jouant aux vagues dor des vieilles mers païennes,
Innocents, radieux, ivres, les deux mains pleines
Des fruits juteux cueillis aux jardins ingénus.

Pensive et poursuivant ses antiques chimères
Lâme assise non loin surveille leurs ébats ;
Parfois son doigt se lève et commande et, tout bas,
Elle agite en son coeur lespérance des mères.

Les petits fatigués, quand vient la fin du jour,
Se couchent comme au fond dun tiède abri damour
Dans sa mante aux longs plis dune croix noire ornée.

Et lors, prenant le plus fougueux ou le plus doux,
Lâme, les yeux au ciel, lendort sur ses genoux
Et chantant à mi-voix songe à la destinée.

Albert SAMAIN (1858-1900) : Mon coeur est comme un Hérode …

Mon coeur est comme un Hérode morne et pâle,
Un Salomon somptueux, triste et puissant
Qui suit dun oeil magnifique et languissant
Les ballets infinis dans les hautes salles.

Rêve sans fin, les plus belles ont passé,
Portant des noms si doux quils font chanter lâme.
Le roi sennuie à voir tourner ses femmes,
Roses de feu, les plus chaudes lont glacé.

Larchet final sanglote sur la mineure.
Cest une enfant qui danse comme lon pleure ;
Sous son pas, cest lâme même quelle effleure :
Elle sappelle, ô suave, la Pitié.

Et dans son coeur, grand lys dur et solitaire,
Comme une eau fraîche et pure qui désaltère
Le roi sent tomber les larmes de la terre ;
Et sélançant de son trône dor altier

Tombe à genoux et baise lenfant au pied !