Théodore HANNON (1851-1916) : Chinoiserie

J'ai sur ma table une potiche
Chinoise, et du goût le plus fin,
Qu'avec l'extase d'un fétiche
Plus d'un contemplerait sans fin.

Le soleil chérit son front pâle,
Car dans son émail lactescent
Toujours un rayon caressant
Sertit quelque perle d'opale.

Sur ses flancs polis et bleutés
Vient s'épanouir une flore,
Belle d'inédites beautés,
Qu'un caprice étrange colore.

L'oeil découvre parmi ces fleurs
Qui carminent l'azur des grèves,
Les monstres entrevus en rêves :
Dragons hagards, sphinx persifleurs,

Folles chimères, oiseaux gauches
Et funambulesques magots,
Assistant froids à ces débauches
De cinabres et d'indigos.

Japon ! Terre-Promise rose !
Sonore du chant cristallin
Des tourelles de kaolin
Qu'un fleuve de féerie arrose !

Bercé par les senteurs du thé,
Dans l'oubli qui pleut de grands aunes,
J'envie en ce nouveau Léthé
La jonque des mandarins jaunes.

Oui, dans ce merveilleux séjour,
Plaise au destin sourd que je vive
Aux pieds d'une Chinoise olive,
Grisé d'opium et d'amour !

Nicolas MARTIN (1814-1877) : Venise

Il semble qu'un soupir, un éternel soupir,
Peuple l'air embaumé d'échos mélancoliques ;
C'est un soupir qui sort de ces brillants portiques
Qu'habitaient autrefois les chants et le plaisir.

Car Venise déjà n'est plus qu'un souvenir.
Elle dort du sommeil des vieilles républiques.
- En vain vous attendez, vagues adriatiques,
Le doge fiancé qui ne doit plus venir.

De quel royal éclat tu brillais, ô Venise !
Au temps où te peignait Paul Véronèse, assise
Sur un velours d'azur, tenant un sceptre d'or !

Seul au Pont des Soupirs, un poète, à cette heure,
Penché vers ta beauté, rêve, contemple et pleure.
- Hélas ! jamais les pleurs n'ont réveillé la mort.

Pierre DUPONT (1821-1870) : Les boeufs

LES BOEUFS

J'ai deux grands boeufs dans mon étable,
Deux grands boeufs blancs marqués de roux ;
La charrue est en bois d'érable,
L'aiguillon en branche de houx.
C'est par leur soin qu'on voit la plaine
Verte l'hiver, jaune l'été ;
Ils gagnent dans une semaine
Plus d'argent qu'ils n'en ont coûté.

S'il me fallait les vendre,
J'aimerais mieux me pendre ;
J'aime Jeanne ma femme, eh bien ! j'aimerais mieux
La voir mourir, que voir mourir mes boeufs.

Les voyez-vous, les belles bêtes,
Creuser profond et tracer droit,
Bravant la pluie et les tempêtes
Qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid.
Lorsque je fais halte pour boire,
Un brouillard sort de leurs naseaux,
Et je vois sur leur corne noire
Se poser les petits oiseaux.

S'il me fallait les vendre,
J'aimerais mieux me pendre ;
J'aime Jeanne ma femme, eh bien ! j'aimerais mieux
La voir mourir, que voir mourir mes boeufs.

Ils sont forts comme un pressoir d'huile,
Ils sont doux comme des moutons ;
Tous les ans, on vient de la ville
Les marchander dans nos cantons,
Pour les mener aux Tuileries,
Au mardi gras devant le roi,
Et puis les vendre aux boucheries ;
Je ne veux pas, ils sont à moi.

S'il me fallait les vendre,
J'aimerais mieux me pendre ;
J'aime Jeanne ma femme, eh bien ! j'aimerais mieux
La voir mourir, que voir mourir mes boeufs.

Quand notre fille sera grande,
Si le fils de notre régent
En mariage la demande,
Je lui promets tout mon argent ;
Mais si pour dot il veut qu'on donne
Les grands boeufs blancs marqués de roux ;
Ma fille, laissons la couronne
Et ramenons les boeufs chez nous.

S'il me fallait les vendre,
J'aimerais mieux me pendre ;
J'aime Jeanne ma femme, eh bien ! j'aimerais mieux
La voir mourir, que voir mourir mes boeufs.

Jacques-Imbert GALLOIX (1808-1828) : Les rêves du passé

Alors les fleurs croissaient dans la verte prairie ;
Dans un ciel glorieux triomphait le soleil ;
Des songes printaniers erraient dans mon sommeil.
Le ciel n'était pas froid, l'eau n'était pas tarie,
Alors. – Mais aujourd'hui tout est morne et glacé ;
Le coeur est desséché, la nature est flétrie…
Où sont les rêves du passé ?

Soleil, tu nous rendras tes splendeurs matinales ;
Astres, vaisseaux du ciel, vous voguerez encor.
Jours d'azur de juillet, verts coteaux, moissons d'or,
Horizon du Léman, vieux mont, Alpes natales,
Je voudrais vous revoir, vous, mon ancien trésor !…
Ô rives de mon lac, je croyais à la gloire ;
D'avenir et d'espoir l'amour m'avait bercé.
L'amour ! Je n'y crois plus ; mon coeur est délaissé.
La gloire me dédaigne… Oublie, ô ma mémoire,
Les tristes rêves du passé.

Jacques-Imbert GALLOIX (1808-1828) : La nuit de Noël

L'air est glacé, mais la nuit est sereine,
Les astres clairs nagent en un ciel pur ;
J'entends gémir les eaux de la fontaine ;
Le firmament étale son azur.

L'airain battu d'un coup triste et sonore
Seul a troublé le repos de la nuit.
Il est une heure, et moi je veille encore ;
Je veille seul, et le repos me fuit.

Oh ! que de fois le silence nocturne
Prêta son calme à mes songes divers !
Oh ! que de fois ma lampe taciturne
M'a vu rêver, lire, tracer des vers !

Nuit de Noël, derniers jours de l'année,
Oh ! que de jeux, de paix et de plaisirs
Vous rappelez à mon âme fanée !
Et tout a fui sous de nouveaux désirs !

Comme d'un rêve aussi doux que rapide,
Il me souvient de ce bonheur passé.
Bonheur d'enfance, imprévoyant, avide,
Que la raison a si vite effacé…

Il me souvient de ces cadeaux magiques
À mon réveil offerts dès le matin,
Et du foyer, et des plombs fantastiques,
Dont les contours présageaient le destin.

Me disaient-ils que je serais poète,
Victime, hélas ! des désirs de mon coeur ?
Que le chagrin ferait courber ma tête,
Et que jamais je n'en serais vainqueur ?…

*

Déjà la cloche a répété quatre heures ;
Je veille encor, je veille pour chanter.
Un bruit soudain ébranle nos demeures ;
Quelle douceur je trouve à l'écouter !

Quels sons divins, quelle auguste harmonie
L'airain du temple exhale dans les airs !
Comme l'espoir, mon âme rajeunie
Entend vibrer les célestes concerts.

Nuit de Noël, nuit de paix et de joie,
C'est dans ton sein qu'un Sauveur nous est né.
Le coeur soumis qui marche dans ta voie,
Humble et joyeux, n'est pas abandonné.

Ô mon Sauveur, viens éclairer ma route !
Viens me couvrir des ailes de la foi !
Ouvre mon âme et dissipe mon doute ;
Viens, je t'attends et je me livre à toi.

Urbain CHEVREAU (1613-1701) : A Ninon de Lenclos

Depuis le siècle de Pépin
Jusques à celui de la Fronde
On n'a rien vu de si poupin
Que cette belle vagabonde

Elle est aussi droite qu'un pieu
Plus pénétrante qu'une sonde
Plus savante qu'un Calepin
Et va la nuit comme une ronde.

Elle est douce comme un mouton
Dort l'hiver en drap de coton
Fixe au Marais son habitacle

Se contente le soir d'un poulet
Touche le luth, parle en oracle
Et siffle comme un flageolet !

Martial de BRIVES (0-1653) : Les soupirs d'une âme exilée

Sur ces paroles de saint Paul : Cupio dissolvi et esse cum Christo

Je vis, mais c'est hors de moi-même ;
Je vis, mais c'est sans vivre en moi ;
Je vis dans l'objet de ma foi
Que je ne vois pas et que j'aime ;
Triste nuit des longs embarras
Où mon âme est enveloppée,
Si tu n'es bientôt dissipée,
Je me meurs de ne mourir pas.

Le noeud de flamme et de lumière
Qui lie à Dieu seul mon amour
Fait par un amoureux détour
Qu'il est captif, et moi geôlière ;
À voir qu'en de faibles appas
Il trouve une prison si forte,
Un si grand zèle me transporte
Que je meurs de ne mourir pas.

Bon Dieu, que longue est cette vie !
Fâcheux exil qui me détiens,
Que ta prison et tes liens
Pèsent à mon âme asservie !
L'espoir d'être libre au trépas
Me cause tant d'impatience
Qu'attendant cette délivrance
Je me meurs de ne mourir pas. [...]

Martial de BRIVES (0-1653) : Paraphrase sur le cantique des trois enfants

Benedicite omnia opera domini domino

[...]
Benedicite coeli domino

Cieux, épouvantables machines
D'azur en voûte suspendu
Où Dieu de son bras étendu
A fait voir ses forces divines ;
Tabernacles étincelants,
Trônes assurés et roulants,
Cercles de la terre et de l'onde,
Corps d'airain massifs et dispos,
Bénissez l'arbitre du monde
Qui dans le mouvement a mis votre repos.

Benedicite aquae omnes

Clairs amas de mers précieuses
Qui, pendant sur le firmament
Et coulant sans écoulement,
Semblent être judicieuses ;
Eaux assises dessus les feux
Qui dorent d'un éclat pompeux
Le front de la nuit la plus noire,
Bénissez le Dieu qui remplit
De tant de lumière et de gloire
Comme d'un sablon d'or votre superbe lit.

[...]

Benedicite sol

Corps sans chaleur dont la Nature
Reçoit sa plus vive chaleur,
Soleil qui faites sans couleur
Ce que le monde a de peinture ;
CEil et coeur de cet univers,
Cause de mille effets divers,
Portrait de la cause première,
Bénissez, astre non pareil,
De votre éloquente lumière
Le Soleil devant qui vous n'êtes pas soleil.

Benedicite luna domino

Lampe d'argent au ciel pendue,
De qui le pâle feu nous luit
Pendant que l'horreur de la nuit
Dessus la terre est épandue
Lune de qui les pâles rais,
Ensemble lumineux et frais,
Possèdent des clartés sans flammes,
Bénissez le Dieu des bontés,
Qui n'extermine pas nos âmes,
Les voyant sans amour connaitre vos beautés.

Benedicite stellae coeli

Paillettes d'or, claires étoiles,
Dont la nuit fait ses ornements,
Et que comme des diamants
Elle sème dessus ses voiles :
Fleurs des parterres azurés,
Points de lumière, clous dorés
Que le ciel porte sur sa roue,
De vous soit à jamais béni
L'Esprit souverain qui se joue
À compter sans erreur votre nombre infini.

[...]

Benedicite ros domino

Grains de cristal, pures rosées
Dont la marjolaine et le thym
Pendant leur fête du matin
Ont leurs couronnes composées ;
Liquides perles d'orient,
Pleurs du ciel qui rendez riant
L'émail mourant de nos prairies,
Bénissez Dieu qui par les pleurs
Redonne à nos âmes flétries
De leur éclat perdu les premières couleurs.

Benedicite omnes spirites dei

Séditieux esprits d'orages,
Vents à l'inconstance obstinés
Qui comme lutins déchaînés
Nourrissez la mer de naufrages ;
Vrais corsaires, tyrans des eaux,
Perfides âmes des vaisseaux,
Bruyantes ailes de la foudre,
Bénissez Dieu de qui la voix
Dissipe comme vous la poudre,
Les armes, les états et les têtes des rois.

[...]

Benedicite glacies

Glace, muraille toujours fraiche,
Luisant asile des poissons
Interdisant aux hameçons
D'y venir que par une brèche ;
Claire croûte des moites eaux,
Glissante écorce des ruisseaux,
Solide pavé des rivières,
Bénissez le maitre des flots
Qui sait dompter leurs bosses fières,
Les durcissant en plaine ouverte aux chariots.

Benedicite nives

Belle soie au ciel raffinée,
Neige dont l'air se déchargeant
Comme d'une toison d'argent
Rend la campagne couronnée ;
Blanc du ciel par qui sont couverts
Les lieux qui soulaient être verts,
Tremblant albâtre de nos plaines,
Bénissez l'auguste grandeur
Du juge des grandeurs humaines,
Qui veut qu'on le bénisse en esprit de candeur.

[...]

Benedicite fontes domino

Fontaines où le soleil nage,
Clairs miroirs de cristal coulant,
Où par l'éclat d'un or tremblant
Cet astre fait voir son image ;
Chastes mères de nos ruisseaux,
Vives sources, riches vaisseaux
Qui regorgez d'argent potable,
Bénissez pour l'homme égaré
Celui dont l'adresse admirable
L'abreuve de l'argent dont il est altéré.

Benedicite maria

Vaste océan, monde liquide,
Lice des corsaires ailés
Que les quatre vents attelés
Emportent d'un effort rapide ;
Monstre éternellement couché,
Et dans votre lit attaché
Comme un capricieux malade,
Louez d'un air humilié
Vos fers après chaque boutade,
Et bénissez la main qui vous en a lié.

Benedicite flumina domino

Ondes sagement égarées
Dans ces audacieux détours,
Par qui le commerce prend cours
Entre les villes séparées ;
Veines des champs, longs serpents d'eau,
Qui traînez votre humide peau
Sous vos bords couverts de verdure,
Fleuves qui courez sans ennui
Quoiqu'avec un peu de murmure,
Bénissez le Seigneur en murmurant de lui. [...]