Anaïs SEGALAS (1814-1893) : Bertile

 

Voici que ma maison est vivante et folâtre,
Et que Dieu l'aperçoit ;
L'oiseau du paradis, le bonheur, vient s'abattre
Et chanter sur mon toit.
Hier, dans mon jardin, une fleur est éclose
Sur le plus frais rosier ;
Hier un bel enfant, autre céleste rose,
Est né dans mon foyer.

Bonjour, petit enfant, petit roseau qui penches,
Bonjour, mon diamant ;
Dis, ma Bertile, dis, colombe aux plumes blanches,
Qui viens du firmament,
Quels dons as-tu reçus de Jésus, de sa mère,
De l'ange Gabriel,
Qui t'ouvrirent en pleurs, pour t'envoyer sur terre,
Les portes d'or du ciel ?

Gabriel t'a donné ce qui fait son essence,
L'angélique douceur ;
Puis, sans doute, il a mis sa robe d'innocence
À sa petite soeur,
Sa couronne de lis, belle entre les plus belles.
Oui, pour lui ressembler,
Prends sa robe de lin ; mais ne prends pas ses ailes,
Tu pourrais t'envoler !

Jésus t'a dit : « À toi la piété, mon ange,
Oh ! sur terre, aime-moi !
Car je fus un enfant tout chétif dans son lange,
Fragile comme toi.
Aussi, toujours je veille et couvre de mon aile
Tous les pauvres petits,
Et tous les nouveau-nés ont dans leur berceau frêle
Les clefs du paradis.

« Oh ! tu n'auras pas, toi, ma crèche et mon empire !
Nul mage ne viendra
T'apporter d'Orient l'or, l'encens et la myrrhe ;
On ne te donnera
Que des baisers ; mais, va, l'or et la perle fine,
Qui pourraient te peser,
Au front d'un nouveau-né ne vont pas, ma divine,
Aussi bien qu'un baiser. »

Et la Vierge t'a dit : « Sois pure, sois limpide,
Du front jusques au coeur.
Mais vois-tu, mon enfant, savoir qu'on est candide,
C'est perdre sa candeur ;
Aussi tu seras pure, ô ma douce colombe,
Sans t'en apercevoir :
Le lis de la vallée et la neige qui tombe
Sont blancs sans le savoir. »

Si j'avais été là, dans le ciel de lumière
D'où l'enfant descendit,
Moi, j'aurais fait un voeu profane, un voeu de mère ;
Tout haut, j'aurais bien dit :
Vierge, vous êtes sainte, oh ! mettez-lui dans l'âme
Candeur et pureté !
Mais j'aurais dit tout bas : Vierge, vous êtes femme,
Donnez-lui la beauté !

Merci, vous m'exaucez, ma fille est déjà belle !
Je l'admire et j'attends.
Tout germe, tout sourit, et tout est frais en elle
Et couleur du printemps.
Bouche en fleur, peau de soie, à la teinte vermeille,
Longs yeux noirs et jolis,
Tout est dans ce berceau : n'est-ce pas la corbeille
Où fleurit mon beau lis !

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Mélanie WALDOR (1796-1871) : Dors à mes pieds! …

 

Dors à mes pieds !… Rêve d'amour
Mon souffle, comme une caresse,
Glissera sur le pur contour
De ce beau front qu'avec paresse
Tu reposes sur mes genoux.
Dors à mes pieds, tout fait silence,
Hors la branche qui se balance,
Souple et frêle, au-dessus de nous ;
Dors à mes pieds, tout fait silence.

Sous mes baisers clos tes yeux noirs,
Tes yeux où brillent tant de flammes,
Qu'on les croirait les deux miroirs
Où se reflètent nos deux âmes.
Dors à mes pieds !… Rêve d'amour ;
Je suis jalouse de tes rêves,
Comme du temps que tu m'enlèves
Avec le monde chaque jour…
Je suis jalouse de tes rêves !…

Le soleil glisse à l'horizon.
Pas un souffle, pas un nuage…
Un rayon d'or, sur le gazon,
Reste comme un heureux présage !
Nos riches tapis ne sont pas
Aussi doux que ce lit de mousse
Où, folâtre, ta main repousse
Le brin d'herbe effleurant mon bras.
Dors sur l'herbe, les fleurs, la mousse…

Dors à mes pieds !… Rêve d'amour :
Mon souffle, comme une caresse,
Glissera sur le pur contour
De ce beau front qu'avec paresse
Tu reposes sur mes genoux.
Dors à mes pieds, tout fait silence,
Hors la branche qui se balance,
Souple et frêle, au-dessus de nous ;
Dors à mes pieds, tout fait silence.

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Georges LAFENESTRE (1837-1916) : A quoi bon prolonger la lutte et la révolte ?

 

A quoi bon prolonger la lutte et la révolte ?
Transmettre, sans scrupule, à d'autres combattants
Un mot d'ordre menteur qui mène aux guet-apens ?
Les laboureurs sont las de semer sans récolte.
Ce monde peut mourir ! je suis prêt et j'attends…

J'attends, j'attends encore… Ah ! suprême ironie !
Le rêve du néant, même, est un faux espoir !
Car voici que, soudain, là-bas, dans le fond noir
Tressaille, radieuse, ardente, rajeunie,
La fleur des vieux matins, comme un rouge ostensoir !
………………………………………….

Puisque la vie est là, cruelle, mais certaine,
Dans l'ivresse d'agir il faut bien oublier !
J'ai les bras, j'ai le coeur d'un vaillant ouvrier ;
Je ne veux m'endormir que sur ma gerbe pleine ;
Rêvant d'un maître juste et qui saura payer.

A la vie ! A la vie ! Et tous dans la lumière !
Sur la glèbe ou les flots, main calleuse et grands fronts,
Moissonneurs de pensers, ramasseurs d'épis blonds,
Tous les hommes, à l'oeuvre, et les lâches derrière !
Toi, poète, en avant, pour sonner les clairons !

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roi HENRI II (1519-1559) : Vers adressés à Diane de Poitiers

 

Plus ferme foi ne fut oncques jurée
A nouveau prince, ô ma belle princesse,
Que mon amour qui vous sera sans cesse
Contre le temps et la mort assurée.
De fossés creux ou de tour bien murée
N'a pas besoin de ma foi la fortresse,
Dont je vous fis, dame, reine et maîtresse,
Parce qu'elle est d'éternelle durée.
Trésor ne peut sur elle être vainqueur
Un si vil prix n'acquiert un gentil coeur.

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Jean-François de SAINT-LAMBERT (1716-1803) : La bourrasque d'été

 

Les cris de la corneille ont annoncé l'orage ;
Le bélier effrayé veut rentrer au hameau :
Une sombre fureur anime le taureau
Qui respire avec force, et, relevant la tête,
Par ses mugissements appelle la tempête.

On voit à l'horizon des deux points opposés
Des nuages monter dans les airs embrasés ;
On les voit s'épaissir, s'élever et s'étendre.
D'un tonnerre éloigné le bruit s'est fait entendre :
Les flots en ont frémi, l'air en est ébranlé,
Et le long du vallon le feuillage a tremblé.
Les monts ont prolongé le lugubre murmure,
Dont le son lent et sourd attriste la nature.
Il succède à ce bruit un calme plein d'horreur,
Et la terre en silence attend dans la terreur.
Des monts et des rochers le vaste amphithéâtre
Disparaît tout à coup sous un voile grisâtre ;
Le nuage élargi les couvre de ses flancs ;
Il pèse sur les airs tranquilles et brûlants.
Mais des traits enflammés ont sillonné la nue,
Et la foudre en grondant roule dans l'étendue :
Elle redouble, vole, éclate dans les airs ;
Leur nuit est plus profonde, et de vastes éclairs
En font sortir sans cesse un jour pâle et livide.
Du couchant ténébreux s'élance un vent rapide
Qui tourne sur la plaine, et, rasant les sillons,
Enlève un sable noir, qu'il roule en tourbillons.
Ce nuage nouveau, ce torrent de poussière,
Dérobe à la campagne un reste de lumière.
La peur, l'airain sonnant, dans les temples sacrés
Font entrer à grands flots les peuples égarés.
Grand Dieu ! vois à tes pieds leur foule consternée
Te demander le prix des travaux de l'année.
Hélas ! d'un ciel en feu les globules glacés
Écrasent en tombant les épis renversés ;
Le tonnerre et les vents déchirent les nuages ;
Le fermier de ses champs contemple les ravages,
Et presse dans ses bras ses enfants effrayés.
La foudre éclate, tombe, et des monts foudroyés
Descendent à grand bruit les graviers et les ondes
Qui courent en torrent sur les plaines fécondes.
Ô récolte ! ô moisson ! tout périt sans retour ;
L'ouvrage de l'année est détruit dans un jour.

Ah ! fuyons ces tableaux ; et, loin de ces rivages,
Allons chercher des lieux où le cours des orages,
Sans y lancer la foudre ou noyer les moissons,
A rafraîchi les airs, et baigne les sillons.
De l'écharpe d'Iris l'éclatant météore,
Déployant dans les cieux les couleurs de l'aurore,
Y couronne les champs, où le ruisseau vermeil
Voit jouer dans ses flots les rayons du soleil.
Un reste de nuage, errant sur les campagnes,
Va s'y perdre en fumée au sommet des montagnes ;
Un vent frais et léger y parcourt les guérets,
Et roule en vagues d'or les moissons de Cérès.
On y sent ce parfum, cette odeur végétale,
Que la terre échauffée après l'orage exhale.
Le berger au berger répète ses chansons ;
L'heureux agriculteur, si près de ses moissons,
Se rappelle ses soins, ses travaux, sa prudence,
Admire ses guérets, sourit à l'abondance.
Il est content de lui, ne se repent de rien,
Et se dit, comme un Dieu : "Ce que j'ai fait est bien !"

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Alphonse ESQUIROS (1814-1876) : Paris aux réverbères

 

Quid Romae faciam ?
( JUVENAL)

Paris dort : avez-vous, nocturne sentinelle,
Gravi, minuit sonnant, le pont de la Tournelle,
C'est de là que l'on voit Paris de fange imbu ;
Et comme un mendiant ivre près d'une cuve
Le géant est qui ronfle et qui râle, et qui cuve
Le vin ou le sang qu'il a bu.

C'était donc aujourd'hui fête à la guillotine ;
Un homme, ce matin, dressait une machine
Sur la place où là-bas le sang est mal lavé,
Au peuple qui hurlait comme autour d'une orgie,
Le bourreau las jetait avec sa main rougie
Une tête sur le pavé.

Et puis voici surgir la vieille cathédrale
Avec son front rugueux et son bourdon qui râle ;
Comme un large vaisseau portant l'humanité
Déployant ses deux mâts, avançant sa carène,
Elle semble être prête, en labourant l'arène,
A partir pour l'éternité !

Entendez-vous dans l'ombre aboyer les cerbères
J'aime à voir dans les flots briller les réverbères ;
C'est un concert de nuit ; c'est la grande cité,
Avec ses yeux de feu, qui de loin me regarde.
C'est la voix d'une ronde ou le fusil d'un garde
Qui passe dans I'obscurité.

Pendant que je suis là, que de haine assouvie ;
C'est le fils, du linceul couvrant sa mère en vie,
Le vieux magicien interrogeant l'enfer,
La veuve qui poursuit quelque passant qui rôde,
Et se vautre avec lui dans la couche encor chaude
D'un époux qui vivait hier.

Mais, atome perdu dans la cité béante,
Je suis seul ; pas de main à ma main suppliante
Ne s'unit ; non, pour moi, pas de souffle embaumé,
Pas de regard de miel, pas une lèvre rose,
Pas de sein où mon front fatigué se repose,
Et je mourrai sans être aimé !

Si, du pont dans les flots, ma tête la première
Tombait ; des bateliers, quand viendra la lumière
Porteraient à la morgue un cadavre inconnu ;
Et demain seulement, ma pauvre et vieille mère,
En roulant dans les yeux une douleur amère,
Se pencherait sur mon corps nu !

Une voix par-derrière, en riant me tutoie,
Un bras lascif et nu dans l'ombre me coudoie,
Une femme, en passant, que je n'ose toucher,
Plus vile sous mes pieds que la fange du monde,
Avec un sein qui gonfle, avec un rire immonde,
Me dit : "Ange, viens donc coucher."

Ô profanation ! Quelle pensée amère !
L'amour, ce don du ciel, qui se vend à l'enchère,
On n'a plus pour dormir d'ombre sur les chemins
Au lieu d'un papillon, on prend une chenille,
On ne peut rien toucher, ni la fleur, ni la fille,
Sans avoir de la boue aux mains.

Oh ! que Paris est laid ! Sous ses sombres nuages
Que j'ai souvent rêvé de longs et beaux voyages !
J'aimerais tant le ciel, les palmiers d'Orient,
La gazelle qui fuit à l'ombre des platanes
Et sous un dais brodé les magiques sultanes
Qui regardent en souriant.

Ou dans un vieux donjon, ma muse chatelaine
Vide près du foyer sa coupe de vin pleine ;
J'ai des vassaux, le soir, qui parlent du vieux temps,
Un ami vient s'asseoir près de l'âtre fidèle.
Je vois à ma fenêtre un nid où l'hirondelle
Doit revenir pour le printemps.

Dans un monde encor vierge, aux champs d'Océanie,
Je voudrais promener ma fortune bannie ;
Moi je suis fils des eaux, de l'orage et des vents ;
Je voudrais, habitant d'une cité flottante,
Vivre au milieu d'un fleuve et déployer ma tente
Sur les joncs et les flots mouvants.

Vains rêves ! Pour voler, mon coursier n'a pas d'aile,
Personne ne voudra me prendre en sa nacelle ;
L'argent, froid positif, m'enchaîne sur ces bords ;
On ne peut pas franchir l'océan à la nage,
Et les flots, sans salaire, au milieu de l'orage,
Ne voiturent que les corps morts.

Lors je me prends d'amour pour les blanches étoiles,
Je regarde la lune au fond d'un ciel sans voiles ;
Je rêve à la nature et dans l'ombre à pas lent,
Plus heureux que celui que le remords agite,
En grelottant de froid je regagne mon gîte
Et prends pitié de l'opulent.

Si vous voulez savoir où loge le poète
Allez à Saint-Gervais, l'église où le vent fouette ;
Regardez devant vous cette maison en deuil,
Bien pauvre et bien vilaine où, comme lui, Voltaire
Travaillait pour gagner quelques pouces de terre
Entre la gloire et le cercueil.

C'est là, voyez-vous bien, c'est là que loin du monde
Il tient son coeur exempt de tout contact immonde ;
C'est là qu'il faut monter pour lui serrer la main,
Car sa porte est toujours ouverte à la jeunesse,
Et comme Diogène il cherche, en sa détresse.
Un homme dans le genre humain.

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Elisa MERCOEUR (1809-1835) : La feuille flétrie

 

Pourquoi tomber déjà, feuille jaune et flétrie ?
J'aimais ton doux aspect dans ce triste vallon.
Un printemps, un été furent toute ta vie,
Et tu vas sommeiller sur le pâle gazon.

Pauvre feuille ! il n'est plus, le temps où ta verdure
Ombrageait le rameau dépouillé maintenant.
Si fraîche au mois de mai, faut-il que la froidure
Te laisse à peine encore un incertain moment !

L'hiver, saison des nuits, s'avance et décolore
Ce qui servait d'asile aux habitants des cieux.
Tu meurs ! un vent du soir vient t'embrasser encore,
Mais ces baisers glacés pour toi sont des adieux.

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Amable TASTU (1798-1885) : La chambre de la châtelaine

 

…La châtelaine en sa molle indolence,
De ses pensers suivait le cours changeant
Et se taisait. Dans la lampe d'argent,
Qui se balance à la haute solive,
Se consumait le doux jus de l'olive ;
De ses contours ciselés avec art
Quelques rayons échappés au hasard
Vont effleurer le ciel, où se déploie
L'azur mouvant des courtines de soie ;
Les longs tapis, où, d'un épais velours
La blanche hermine enrichit les contours ;
Du dais massif, les angles où se cache
L'or du cimier sous l'ombre du panache,
Et la splendeur des pilastres dorés
Qui de l'estrade entourent les degrés.
D'un champ de soie, où l'argent se marie,
Le beau tissu de la tapisserie…

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Guillaume LE ROUILLÉ (1494-1550) : Épître au nom des rossignols du parc d'Alençon

 

A la reine de Navarre, duchesse d'Alençon.

Par cette épître en style rude écrite,
Princesse illustre, ô reine Marguerite,
Puisque plus loin ne t'ont pu convoyer,
Humble salut te veulent envoyer,
Ceux qui pour toi ont dit mainte chanson,
Les rossignols de ton Parc d'Alençon.
Ô quelle joie ! ô quel plaisir nous vint
Quand jusqu'à nous la nouvelle survint
De ta venue en ton Parc, qui peut être
A peu nommé un Paradis terrestre.
Lors ciel et terre, oiseaux, arbres et bêtes,
Pour t'honorer menaient grand'joie et fêtes.
Le ciel fut doux et en température,
Sans offenser aucune créature.
Vesta d'hiver rudement mise nue
Fut revêtue à ta belle venue
D'un beau vert gai, semé épaissement
De toutes fleurs, odorant doucement.
Quant aux oiseaux, chacun se vint vanter
A son pouvoir de doucement chanter.
Nous les premiers, comme c'était raison,
Trop mieux chantants, et sans comparaison,
Avisâmes ensemble de pourvoir
A notre fait, pour mieux te recevoir.
Tout consulté fut avisé qu'aux champs
A peine orrois nos mélodieux chants
Pour le grand bruit que lors on démenait
De la grand'joie : et que mieux convenait
Ici t'attendre en accordant les sons
De nos motets et joyeuses chansons,
En dégoisant notre plaisant ramage.
D'une autre part, le bestial sauvage
Sautait, jouait, ayant moult grand désir
A son pouvoir, augmenter ton plaisir.
Quant aux arbres, un chacun se para
De feuille et fleur et bien se prépara :
Nouvelle vint tantôt de ta venue
De quoi la ville en joie fut émue.
Honnêtement chacun se mit avant
Pour t'honorer et aller au-devant.
Lors oyait-on l'artillerie tonner,
Cloches partout à carillon sonner.
Feux sont de joie, et les maisons tendues,
Fleurs et odeurs par les rues épandues.
Dizains, quatrains, épigrammes, distiques,
A ta louange, on met ès voies publiques,
Noël de joie ont crié mille voix,
Dont Écho fit résonnance en ce bois.
Bien semble au peuple et pas n'en est déçu,
Qu'avecques toi un grand bien a reçu.
Droit à l'Église, ainsi qu'était raison,
Voulut aller faire à Dieu oraison.
Les prêtres, lors, Te Deum haut chantèrent,
Où les orgues doucement accordèrent.

A ton retour de l'Église on t'amène
Dedans ton Parc, en ton plaisant domaine.
Entrant tu vis arbres fleuris et verts
Te saluant par beaux carmes et vers.
Telle vertu oncques ne fut donnée
Au divin chêne étant en Dodonée,
Ou a l'ormeau qui fit parler apert
Tespesion, gymnosophiste expert,
Les Dryades, Hamadryades gentes,
Rire on voyait par rimules et fentes,
Des écorces des bois où sont cachées,
Et d'être vues de toi ne sont fâchées,
Muses aussi, et nymphes de Bruyante
Font résonner sa très claire eau courante.
L'air était doux, sans chaleur ou froidure,
Vesta montrait sa robe de verdure
Que le printemps lui a donnée sans feinte
D'herbe menue entrelacée et peinte
De toutes fleurs que l'on pourrait chercher,
Pour te servir de tapis à marcher.
Les biches font sauts, courses et brisées
Quand ont connu que les a avisées,
Les cerfs semblent faire tournois et joutes ;
Et les faonneaux gambades, virevoustes,
Petits connils, courants à la traverse,
Puis çà, puis là, l'un l'autre bouleverse.
Bref chacun fait du mieux dont il s'avise.
Quant aux oiseaux, chacun chante à sa guise,
Du mieux qu'il peut, mélodieusement ;
Mais nous, sur tous, harmonieusement,
Notre salette avions lors disposée
A jour et nuit chanter sans reposée,
Tantôt en bien et puis en mieux changer,
Sans avoir soin de dormir ou manger,
Faisant toujours nouveau ton de musique,
De quoi très bien nous savons la pratique
En plusieurs lieux épars, pour être ouïs :
Et que les tiens en fussent réjouis
Avecque toi, ainsi que de ta part,
Du tien leur fais très volontiers départ.
A ton réveil bien nous pouvais ouïr
Par tous moyens, pensant te réjouir,
Et si oiseaux et hôtes font devoir,
Si font les gens comme tu as pu voir.
Car tu as vu (ô dame d'excellence)
Par chacun jour jouer en ta présence
Grands et petits, chacun en son pouvoir,
Dont ta bonté contente est du vouloir.
Suppliant ce qu'ils ne peuvent parfaire
Et qu'envers toi ne pourraient satisfaire.

Écrit au Parc, pour ton esprit ébattre,
L'an quinze cent quarante avecques quatre,
Le jour saint Marc en avril gracieux,
Tes Rossignols, de te voir soucieux.

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Charles-Louis de MALFILATRE (1732-1767) : Le bonheur

 

Ode

Dans mon sein, vérité suprême,
Descends du ciel pour m'éclairer.
Je veux me connaître moi-même ;
Il est honteux de s'ignorer.
Du coeur humain perçons l'abîme ;
C'est de cette étude sublime
Que l'homme s'occupe le moins.
Dans ce coeur porte la lumière :
Montre-moi la cause première
Et le vrai but de tous ses soins.

Le bonheur est la fin unique,
Où tendent les voeux des humains ;
C'est lui que notre esprit s'applique
À chercher par divers chemins.
Sans en comprendre la nature,
Chacun le place à l'aventure
Dans l'objet dont il est flatté ;
L'ambitieux le nomme gloire ;
Le guerrier l'appelle victoire,
Et le libertin volupté.

De son nom la beauté nous frappe ;
On aime à s'en entretenir ;
Mais son essence nous échappe,
Quand nous voulons le définir.
Une idée obscure et confuse
N'en laisse, à l'esprit qu'elle abuse,
Entrevoir que quelques éclairs
Tel oeil à travers un nuage
Du soleil caché voit l'image
Qui se joue encor dans les airs.

Ah ! si loin des bords de ce globe,
Tu n'as pas fui sous d'autres cieux,
Bonheur ! quel séjour te dérobe
Si longtemps à nos tristes yeux ?
Ces dieux qui portent la couronne,
Et que la mollesse environne,
T'enferment-ils dans leur trésor ?
Est-ce ta lumière immortelle
Qui dans l'escarboucle étincelle,
Ou qui nous éblouit dans l'or ?

De tous les faux biens l'homme avide
En vain recherche le secours ;
Ils n'ont jamais rempli le vide
Que dans lui-même il sent toujours :
(Des fleuves, au sein d'Amphitrite
Ainsi l'onde se précipite,
Sans en remplir la profondeur),
Et l'aliment qu'il donne encore
Au feu secret qui le dévore
Ne fait qu'en ranimer l'ardeur.

De la félicité parfaite,
Sainte compagne, aimable paix,
Mon âme toujours inquiète
T'appelle et ne te sent jamais ;
A l'ardeur le dégoût succède :
D'un bien, avant qu'on le possède,
La vaine apparence éblouit :
Jouit-on ? Ô retour funeste !
Le charme fuit, le désir reste,
Et le bonheur s'évanouit.

Eh, quoi ! par la vertu que j'aime,
Ne suis-je donc pas satisfait ?
Non : ici-bas la vertu même
N'offre qu'un bonheur imparfait.
Je sais qu'aux coups du sort volage,
Le juste oppose un vrai courage
Que nul revers ne peut troubler ;
Que la nature se confonde,
Par les débris fumants du monde
Il sera frappé sans trembler.

Mais sa vertu, qui, toujours ferme,
Le soutient dans l'adversité,
N'est que la route et non le terme
De la pure félicité
Grâce à toi, vertu secourable,
Il perd d'un front inaltérable
Des biens indignes de ses voeux :
Ce n'est qu'au vrai bien qu'il aspire ;
C'est pour le vrai bien qu'il soupire,
Et, s'il soupire, est-il heureux ?

Ô toi, que je voulais connaître,
Vérité ! tu m'apprends enfin
Que l'unique auteur de notre être
En est encor l'unique fin.
Ô lieu d'exil ! bords de l'Euphrate !
Mon Dieu ! de cette terre ingrate,
Quand daignerez-vous m'enlever ?
Quand goûterai-je, ô mon vrai père !
Ce repos que mon coeur espère,
Et qu'en vous seul il peut trouver ?

ALLUSION

J'ai connu ce séjour de larmes,
Et j'ai dit : au sein du Seigneur
On trouve l'oubli des alarmes
Et le centre du vrai bonheur…
Enfants de la haine céleste,
Nous puisons un venin funeste
Dans ce séjour d'iniquité :
De la grâce, fille chérie,
Votre coeur fut seul, ô Marie !
Le centre de la pureté.

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