Émile VERHAEREN (1855-1916) : Silencieusement

En un plein jour, larmé de lampes,
Qui brûlent en l'honneur
De tout l'inexprimé du coeur,
Le silence, par un chemin de rampes,
Descend vers ma rancoeur.
Il circule très lentement
Par ma chambre d'esseulement ;
Je vis tranquillement en lui ;
Il me frôle de l'ombre de sa robe ;
Parfois, ses mains et ses doigts d'aube
Closent les yeux de mon ennui.
Nous nous écoutons ne rien dire.

Et je rêve de vie absurde et l'heure expire.

Par la croisée ouverte à l'air, des araignées
Tissent leur tamis gris, depuis combien d'années ?

Saisir le va-et-vient menteur des sequins d'or
Qu'un peu d'eau de soleil amène au long du bord,
Lisser les crins du vent qui passe,
Et se futiliser, le coeur intègre,
Et plein de sa folie allègre,
Regarder loin, vers l'horizon fallace,
Aimer l'écho, parce qu'il n'est personne ;
Et lentement traîner son pas qui sonne,
Par les chemins en volutes de l'inutile.
Etre le rai mince et ductile
Qui se repose encor dans les villes du soir,
Lorsque déjà le gaz mord le trottoir.
S'asseoir sur les genoux de marbre
D'une vieille statue, au pied d'un arbre,
Et faire un tout avec le socle de granit,
Qui serait là, depuis l'éternité, tranquille,
Avec, autour de lui, un peu de fleurs jonquille.
Ne point saisir au vol ce qui se définit ;
Passer et ne pas trop s'arrêter au passage ;
Ne jamais repasser surtout ; ne savoir l'âge
Ni du moment, ni de l'année – et puis finir
Par ne jamais vouloir de soi se souvenir !

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