Émile VERHAEREN (1855-1916) : Le glaive

Quelqu'un m'avait prédit, qui tenait une épée
Et qui riait de mon orgueil stérilisé :
Tu seras nul, et pour ton âme inoccupée
L'avenir ne sera qu'un regret du passé.

Ton corps, où s'est aigri le sang de purs ancêtres,
Fragile et lourd, se cassera dans chaque effort;
Tu seras le fiévreux ployé, sur les fenêtres,
D'où l'on peut voir bondir la vie et ses chars d'or,

Tes nerfs t'enlaceront de leurs fibres sans sèves
Tes nerfs ! – et tes ongles s'amolliront d'ennui,
Ton front, comme un tombeau dominera tes rêves,
Et sera ta frayeur, en des miroirs, la nuit.

Te fuir! – si tu pouvais! mais non, la lassitude
Des autres et de toi t'aura voûté le dos
Si bien, rivé les pieds si fort, que l'hébétude
Détrônera ta tête et plombera tes os.

Eclatants et claquants, les drapeaux vers les luttes,
Ta lèvre exsangue hélas! jamais ne les mordra:
Usé, ton coeur, ton morne coeur, dans les disputes
Des vieux textes, où l'on taille comme en un drap.

Tu t'en iras à part et seul – et les naguères
De jeunesse seront un inutile aimant
Pour tes grands yeux lointains – et les joyeux tonnerres
Chargeront loin de toi, victorieusement!

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