René-François SULLY PRUDHOMME (1839-1907) : L'idéal

La lune est grande, le ciel clair
Et plein d'astres, la terre est blême.
Et l'àme du monde est dans l'air.
Je rêve à l'étoile suprême,

A celle qu'on n'aperçoit pas,
Mais dont la lumière voyage
Et doit venir jusqu'ici-bas
Enchanter les yeux d'un autre âge.

Quand luira cette étoile, un jour,
La plus belle et la plus lointaine,
Dites-lui qu'elle eut mon amour,
O derniers de la race humaine !

René-François SULLY PRUDHOMME (1839-1907) : Déception

Une eau croupie est un miroir
Plus fidèle encor qu'une eau pure,
Et l'image la transfigure,
Prêtant ses couleurs au fond noir.

Aurore, colombe et nuée
y réfléchissent leur candeur,
Et du firmament la grandeur
N'y semble pas diminuée.

A fleur de ce cloaque épais
Les couleuvres et les sangsues,
Mille bêtes inaperçues,
Rôdent sans en troubler la paix.

Le reflet d'en haut les recouvre,
Et le jeu trompeur du rayon
Donne au regard l'illusion
D'un grand vallon d'azur qui s'ouvre.

A travers ces monstres hideux
Le ciel luit sans rides ni voiles,
Il les change tous en étoiles
Et s'arrondit au-dessous d'eux.

Mais la bouche qui veut se tendre
Vers l'étoile pour s'y poser,
Sent au-devant de son baiser
Surgir un monstre pour le prendre.

Tel se reflète l'idéal
Dans les yeux d'une amante infâme,
Et telle, en y plongeant, notre âme
N'y sent de réel que le mal.

René-François SULLY PRUDHOMME (1839-1907) : La jacinthe

Dans un antique vase en Grèce découvert,
D'une tombe exhumé, fait d'une argile pure
Et dont le col est svelte, exquise la courbure,
Trempe cette jacinthe, emblème aux yeux offert.

Un essor y tressaille, et le bulbe entr'ouvert
Déchire le satin de sa fine pelure ;
La racine s'épand comme une chevelure,
Et la sève a déjà doré le bourgeon vert.

L'eau du ciel et la grave élégance du vase
L'assistent pour éclore et dresser son extase,
Elle leur doit sa fleur et son haut piédestal.

Du poète inspiré la fortune est la même :
Un deuil sublime, né hors du limon natal,
L'exalte, et dans les pleurs germe et croît son poème.

Paul SCARRON (1610-1660) : Chanson : Ingratte, je n'ayme que toy…

Ingratte, je n'ayme que toy
Et tu feins de m'aymer, ingratte :
Tandis que ta bouche me flatte,
Ton ame me manque de foy.
Ingratte, je n'ayme que toy
Et tu feins de m'aymer, ingratte.

Ta bouche l'a cent fois juré,
Et cent fois a menty ta bouche,
Que mon amour discret te touche
Et que ton coeur m'est asseuré.
Ta bouche l'a cent fois juré,
Et cent fois a menty ta bouche.

Albert SAMAIN (1858-1900) : Nocturne provincial

La petite ville sans bruit
Dort profondément dans la nuit.

Aux vieux réverbères à branches
Agonise un gaz indigent ;
Mais soudain la lune émergeant
Fait tout au long des maisons blanches
Resplendir des vitres dargent.

La nuit tiède sévente au long des marronniers…
La nuit tardive, où flotte encor de la lumière.
Tout est noir et désert aux anciens quartiers ;
Mon âme, accoude-toi sur le vieux pont de pierre,
Et respire la bonne odeur de la rivière.

Le silence est si grand que mon coeur en frissonne.
Seul, le bruit de mes pas sur le pavé résonne.
Le silence tressaille au coeur, et minuit sonne !

Au long des grands murs dun couvent
Des feuilles bruissent au vent.
Pensionnaires… orphelines…
Rubans bleus sur les pèlerines…
Cest le jardin des ursulines.

Une brise à travers les grilles
Passe aussi douce quun soupir.
Et cette étoile aux feux tranquilles,
Là-bas, semble, au fond des charmilles,
Une veilleuse de saphir.

Oh ! Sous les toits dardoise à la lune pâlis,
Les vierges et leur pur sommeil aux chambres claires,
Et leurs petits cous ronds noués de scapulaires,
Et leurs corps sans péché dans la blancheur des lits ! …

Dune heure égale ici lheure égale est suivie
Et linnocence en paix dort au bord de la vie…

Triste et déserte infiniment
Sous le clair de lune électrique,
Voici que la place historique
Aligne solennellement
Ses vieux hôtels du Parlement.

À langle, une fenêtre est éclairée encor.
Une lampe est là-haut, qui veille quand tout dort !
Sous le frêle tissu, qui tamise sa flamme,
Furtive, par instants, glisse une ombre de femme.

La fenêtre sentrouvre un peu ;
Et la femme, poignant aveu,
Tord ses beaux bras nus dans lair bleu…

Ô secrètes ardeurs des nuits provinciales !
Coeurs qui brûlent ! Cheveux en désordre épandus !
Beaux seins lourds de désirs, pétris par des mains pâles !
Grands appels suppliants, et jamais entendus !

Je vous évoque, ô vous, amantes ignorées,
Dont la chair se consume ainsi quun vain flambeau,
Et qui sur vos beaux corps pleurez, désespérées,
Et faites pour lamour, et damour dévorées,
Vous coucherez, un soir, vierges dans le tombeau !

Et mon âme pensive, à langle de la place,
Fixe toujours là-bas la vitre où lombre passe.

Le rideau frêle au vent frissonne…
La lampe meurt… une heure sonne.
Personne, personne, personne.

Maurice SCÈVE (1501-1564) : En toi je vis, où que tu sois absente

En toi je vis, où que tu sois absente :
En moi je meurs, où que soye présent.
Tant loin sois-tu, toujours tu es présente :
Pour près que soye, encore suis-je absent.

Et si nature outragée se sent
De me voir vivre en toi trop plus qu'en moi :
Le haut pouvoir qui, oeuvrant sans émoi,
Infuse l'âme en ce mien corps passible,
La prévoyant sans son essence en soi,
En toi l'étend comme en son plus possible.

Victor SEGALEN (1878-1919) : Trahison fidèle

Tu as écrit : " Me voici, fidèle à l'écho de ta voix, taciturne,
inexprimé. " Je sais ton âme tendue juste au gré des soies
chantantes de mon luth :

C'est pour toi seul que je joue.

Ecoute en abandon et le son et l'ombre du son dans la conque
de la mer où tout plonge. Ne dis pas qu'il se pourrait qu'un
jour tu entendisses moins délicatement !

Ne le dis pas. Car j'affirme alors, détourné de toi, chercher
ailleurs qu'en toi-même le répons révélé par toi. Et j'irai,
criant aux quatre espaces :

Tu m'as entendu, tu m'as connu, je ne puis pas vivre dans le
silence. Même auprès de cet autre que voici, c'est encore,

C'est pour toi seul que je joue.

Charles SAINTE-BEUVE (1804-1869) : Pour un ami

Que de fois, près d'Oxford, en ce vallon charmant,
Ou l'on voit fuir sans fin des collines boisées
Des bruyères couper des plaines arrosées,
La rivière qui passe et le vivier dormant,

Pauvre étranger d'hier, venu pour un moment,
J'ai reconnu, parmi les maisons ardoisées,
Le riant presbytère et ses vertes croisées,
Et j'ai dit en mon coeur : Vivre ici seulement !

Hélas ! si c'est là tout, qu'est-ce donc qui m'entraîne ?
Pourquoi si loin courir ? pourquoi pas la Touraine ;
Le pays de Rouen et ses pommiers fleuris ?

Un chaume du Jura, sous un large feuillage,
Ou, bien encor plus près, quelque petit village,
D'où, par-delà Meudon, l'on ne voit plus Paris ?

Cécile SAUVAGE (1883-1927) : La tête

Ô mon fils, je tiendrai ta tête dans ma main,
Je dirai : j'ai pétri ce petit monde humain ;
Sous ce front dont la courbe est une aurore étroite
J'ai logé l'univers rajeuni qui miroite
Et qui lave d'azur les chagrins pluvieux.
Je dirai : j'ai donné cette flamme à ces yeux,
J'ai tiré du sourire ambigu de la lune,
Des reflets de la mer, du velours de la prune

Ces deux astres naïfs ouverts sur l'infini.
Je dirai : j'ai formé cette joue et ce nid
De la bouche où l'oiseau de la voix se démène ;
C'est mon oeuvre, ce monde avec sa face humaine.

Ô mon fils, je tiendrai ta tête dans ma main
Et, songeant que le jour monte, brille et s'éteint,
Je verrai sous tes chairs soyeuses et vermeilles
Couverts d'un pétale à tromper les abeilles,
Je verrai s'enfoncer les orbites en creux,
L'ossature du nez offrir ses trous ombreux,
Les dents rire sur la mâchoire dévastée

Et ta tête de mort, c'est moi qui l'ai sculptée.

René-François SULLY PRUDHOMME (1839-1907) : L'indifférence

Que n'ai-je à te soumettre ou bien à t'obéir ?
Je te vouerais ma force ou te la ferais craindre ;
Esclave ou maître, au moins je te pourrais contraindre
A me sentir ta chose ou bien à me haïr.

J'aurais un jour connu l'insolite plaisir
D'allumer dans ton coeur des soifs, ou d'en éteindre,
De t'être nécessaire ou terrible, et d'atteindre,
Bon gré, mal gré, ce coeur jusque-là sans désir.

Esclave ou maître, au moins j'entrerais dans ta vie ;
Par mes soins captivée, à mon joug asservie,
Tu ne pourrais me fuir ni me laisser partir ;

Mais je meurs sous tes yeux, loin de ton être intime,
Sans même oser crier, car ce droit du martyr,
Ta douceur impeccable en frustre ta victime.