Georges RODENBACH (1855-1898) : Paysages de ville

Quelques vieilles cités déclinantes et seules,
De qui les clochers sont de moroses aïeules,
Ont tout autour une ceinture de remparts.
Ceinture de tristesse et de monotonie,
Ceinture de fossés taris, d'herbe jaunie
Où sonnent des clairons comme pour des départs,
Vibrations de cuivre incessamment décrues ;
Tandis qu'au loin, sur les talus, quelques recrues
Vont et viennent dans la même ombre au battement
Monotone d'un seul tambour mélancolique…
Remparts désormais nuls ! citadelle qui ment !
Glacis démantelés, (ah ! ce nom symbolique !)
Car c'est vraiment glacé, c'est vraiment glacial
Ces manoeuvres sur les glacis des villes vieilles,
Au rythme d'un tambour à peine martial
Et qui semble une ruche où meurent les abeilles !

Le dimanche est toujours tel que dans notre enfance
Un jour vide, un jour triste, un jour pâle, un jour nu ;
Un jour long comme un jour de jeûne et d'abstinence
Où l'on s'ennuie ; où l'on se semble revenu
D'un beau voyage en un pays de gaîté verte,
Encore dérouté dans sa maison rouverte
Et se cherchant de chambre en chambre tout le jour…
Or le dimanche est ce premier jour de retour !

Un jour où le silence, en neige immense, tombe ;
Un jour comme anémique, un jour comme orphelin,
Ayant l'air d'une plaine avec un seul moulin
Géométriquement en croix comme une tombe.
Il se remontre à moi tel qu'il s'étiolait
Naguère, ô jour pensif qui pour mes yeux d'enfance
Apparaissait sous la forme d'une nuance
Je le voyais d'un pâle et triste violet,
Le violet du demi-deuil et des évêques,
Le violet des chasubles du temps pascal.
Dimanches d'autrefois ! Ennui dominical
Où les cloches, tintant comme pour des obsèques,
Propageaient dans notre âme une peur de mourir.

Or toujours le dimanche est comme aux jours d'enfance :
Un étang sans limite, où l'on voit dépérir
Des nuages parmi des moires de silence ;
Dimanche : une tristesse, un émoi sans raison…
Impression d'un blanc bouquet mélancolique
Qui meurt ; impression tristement angélique
D'une petite soeur malade en la maison…

Georges RODENBACH (1855-1898) : Dans quelque ville morte, au bord de l'eau

Dans quelque ville morte, au bord de l'eau, vivote
La tristesse de la vieillesse des maisons
A genoux dans l'eau froide et comme en oraisons ;
Car les vieilles maisons ont l'allure dévote,

Et, pour endurer mieux les chagrins qu'elles ont,
Egrènent les pieux carillons qui leur sont
Les grains de fer intermittents d'un grand rosaire.
Vieilles maisons, en deuil pour quelque anniversaire,

Et qui, tristes, avec leurs souvenirs divers,
N'accueillent plus qu'un peu de pauvres et de prêtres.
Ce pendant qu'autrefois, avant les durs hivers,
La jeunesse et l'amour riaient dans leurs fenêtres

Claires comme des yeux qui n'ont pas vu mourir !
Mais, depuis lors, ces yeux des pensives demeures
Dans leurs vitres d'eau frêle ont senti dépérir
Tant de visages frais, tant de guirlandes d'heures

Qu'ils en ont maintenant la froideur de la mort !
(Or mes yeux sont aussi les vitres condamnées
D'une maison en deuil du départ des années)
Et c'est pourquoi, du fond de ces lointains du nord,

Je me sens regardé par ces yeux sans envie
Qui ne se tournent plus du côté de la vie
Mais sont orientés du côté du tombeau…
Yeux des vieilles maisons dont mes yeux sont les frères,

Lassés depuis longtemps des bonheurs temporaires,
Yeux plus touchants près de mourir ! Regard plus beau
De ces maisons qu'on va détruire en des jours proches !
Ô profanation ! Meurtres avec les pioches

Abattant les vieux murs de qui l'âge avait l'air
De devoir les défendre un peu contre ces crimes…
Mais bientôt entreront les marteaux unanimes
Dans les vieux murs, pourtant sacrés comme une chair.

Georges RODENBACH (1855-1898) : L'hostie est comme un clair de lune dans l'église

L'hostie est comme un clair de lune dans l'église.
Or les songeurs errants et les extasiés
Qui vont par les jardins où dans une ombre grise
Des papillons fripés meurent sur les rosiers,

Ceux que la nuit pieuse a pour catéchumènes
Regardant l'astre à la chevelure d'argent
Peu à peu croient y voir un sourire indulgent,
Un visage d'aïeule et des lèvres humaines !

Or l'hostie est un clair de lune au fond du choeur !
Et tandis que l'encens azure le silence
Et que l'orgue au jubé déroule sa langueur,
Qu'à peine un encensoir mollement se balance,

Tous les benoîts chrétiens dans l'hostie ont cru voir,
- Comme un visage dans la lune qui se lève, -
La face aux cheveux d'or d'un doux Jésus qui rêve
Et qui se rend visible à ses amis du soir !

Georges RODENBACH (1855-1898) : Ô neige, toi la douce endormeuse des bruits

Ô neige, toi la douce endormeuse des bruits
Si douce, toi la soeur pensive du silence,
Ô toi l'immaculée en manteau d'indolence
Qui gardes ta pâleur même à travers les nuits,

Douce ! Tu les éteins et tu les atténues
Les tumultes épars, les contours, les rumeurs ;
Ô neige vacillante, on dirait que tu meurs
Loin, tout au loin, dans le vague des avenues !

Et tu meurs d'une mort comme nous l'invoquons,
Une mort blanche et lente et pieuse et sereine,
Une mort pardonnée et dont le calme égrène
Un chapelet de ouate, un rosaire en flocons.

Et c'est la fin : le ciel sous de funèbres toiles
Est trépassé ; voici qu'il croule en flocons lents,
Le ciel croule ; mon coeur se remplit d'astres blancs
Et mon coeur est un grand cimetière d'étoiles !

Georges RODENBACH (1855-1898) : Les cygnes blancs…

Les cygnes blancs, dans les canaux des villes mortes,
Parmi l'eau pâle où les vieux murs sont décalqués
Avec des noirs usés d'estampes et d'eaux-fortes,
Les cygnes vont comme du songe entre les quais.

Et le soir, sur les eaux doucement remuées,
Ces cygnes imprévus, venant on ne sait d'où,
Dans un chemin lacté d'astres et de nuées
Mangent des fleurs de lune en allongeant le cou.

Or ces cygnes, ce sont des âmes de naguères
Qui n'ont vécu qu'à peine et renaîtront plus tard,
Poètes s'apprenant aux silences de l'art,
Qui s'épurent encore en ces blancs sanctuaires,

Poètes décédés enfants, sans avoir pu
Fleurir avec des pleurs une gloire et des nimbes,
Ames qui reprendront leur oeuvre interrompu
Et demeurent dans ces canaux comme en des limbes !

Mais les cygnes royaux sentant la mort venir
Se mettront à chanter parmi ces eaux plaintives
Et leur voix presque humaine ira meurtrir les rives
D'un air de commencer plutôt que de finir…

Car dans votre agonie, ô grands oiseaux insignes,
Ce qui chante déjà c'est l'âme s'évadant
D'enfants-poètes qui vont revivre en gardant
Quelque chose de vous, les ancêtres, les cygnes !

Georges RODENBACH (1855-1898) : Les dimanches : tant de tristesse et tant de cloches

Les dimanches : tant de tristesse et tant de cloches !
Volets fermés, outils au repos, piano
Grêlement tapoté par des doigts sans anneau,
Des doigts de vierges dont les coeurs sont sans reproches.

Solitude où quelques passants ; vêpres qui geint ;
Couleur de demi-deuil planant sur les dimanches,
Avec de la fumée en lentes vapeurs blanches
Et du triste dans l'air comme un jour de toussaint.

Silence des quartiers monotones. L'espace
Est indistinct, d'un vague où tout semble éloigné ;
Et l'on entend, tandis que le soir a saigné,
Les lointains cris d'enfants en oubli de la classe.

Sois-même, dans la rue, on regrette les bons
Naguères parmi la maison familiale
Et son enfance et l'âme en ce temps liliale
Et la tiède chaleur de lampe et de charbons.

Les dimanches : tant de tristesses ! Tant de cloches
Vers le faubourg où la lenteur des pas conduit…
Une lanterne en ce commencement de nuit
S'éclaire doucement comme un oeil qui reproche.

L' horizon noir ressemble à des linceuls cousus…
Puis voici qu'un second réverbère s'allume
Triste, si triste au loin, clignotant dans la brume,
Tous deux, – comme les yeux d'enfants qu'on n'a pas eus.

Georges RODENBACH (1855-1898) : Béguinage flamand

I

Au loin, le béguinage avec ses clochers noirs,
Avec son rouge enclos, ses toits d'ardoises bleues
Reflétant tout le ciel comme de grands miroirs,
S'étend dans la verdure et la paix des banlieues.

Les pignons dentelés étagent leurs gradins
Par où montent le Rêve aux lointains qui brunissent,
Et des branches parfois, sur les murs des jardins,
Ont le geste très doux des prêtres qui bénissent.

En fines lettres d'or chaque nom des couvents
Sur les portes s'enroule autour des banderoles,
Noms charmants chuchotés par la lèvre des vents ;
La maison de l'Amour, la maison des Corolles,

Les fenêtres surtout sont comme des autels
Où fleurissent toujours des géraniums roses,
Qui mettent, combinant leurs couleurs de pastels,
Comme un rêve de fleurs dans les fenêtres closes.

Fenêtres des couvents ! attirantes le soir
Avec leurs rideaux blancs, voiles de mariées,
Qu'on voudrait soulever dans un bruit d'encensoir
Pour goûter vos baisers, lèvres appariées !

Mais ces femmes sont là, le coeur pacifié,
La chair morte, cousant dans l'exil de leurs chambres ;
Elles n'aiment que toi, pâle crucifié,
Et regardent le Ciel par les trous de tes membres !

Oh ! le silence heureux de l'ouvroir aux grands murs,
Où l'on entend à peine un bruit de banc qui bouge,
Tandis qu'elles sont là, suivant de leurs yeux purs
Le sable en ruisseaux blonds sur le pavement rouge.

Oh ! le bonheur muet des vierges s'assemblant,
Et comme si leurs mains étaient de candeur telle
Qu'elles ne peuvent plus manier que du blanc,
Elles brodent du linge ou font de la dentelle.

C'est un charme imprévu de leur dire " ma sœur "
Et de voir la pâleur de leur teint diaphane
Avec un pointillé de taches de rousseur
Comme un camélia d'un blanc mat qui se fane.

Rien d'impur n'a flétri leurs flancs immaculés,
Car la source de vie est enfermée en elles
Comme un vin rare et doux dans des vases scellés
Qui veulent, pour s'ouvrir, des lèvres éternelles !

II

Cependant quand le soir douloureux est défunt,
La cloche lentement les appelle à complies
Comme si leur prière était le seul parfum
Qui pût consoler Dieu dans ses mélancolies !

Tout est doux, tout est calme au milieu de l'enclos ;
Aux offices du soir la cloche les exhorte,
Et chacune s'y rend, mains jointes, les yeux clos,
Avec des glissements de cygne dans l'eau morte.

Elles mettent un voile à longs plis ; le secret
De leur âme s'épanche à la lueur des cierges,
Et, quand passe un vieux prêtre en étole, on croirait
Voir le Seigneur marcher dans un Jardin de Vierges !

III

Et l'élan de l'extase est si contagieux,
Et le coeur à prier si bien se tranquillise,
Que plus d'une, pendant les soirs religieux,
L'été répète encor les Ave de l'Église ;

Debout à sa fenêtre ouverte au vent joyeux,
Plus d'une, sans Ôter sa cornette et ses voiles,
Bien avant dans la nuit, égrène avec ses yeux
Le rosaire aux grains d'or des priantes étoiles !

Georges RODENBACH (1855-1898) : Dans le silence et dans le soir de la maison

Dans le silence et dans le soir de la maison
A retenti le carillon de la pendule.
On ne sait si joyeux ou triste, un air ondule :
Tantôt le chapelet de l'heure en oraison ;

Puis ce semble un oiseau si peu viable et frêle
Qui se baigne et qui joue avec des perles d'eau ;
Puis du verre qui pleut mêlé de fer qui grêle ;
Etincelles de bruit sous un vague marteau,

Musique d'une noce au retour, clopinante
Qui monte un escalier tournant, et disparaît ;
Bruit de verres choqués, cristal qui se lamente,
Grelots de la folie – oh ! Valses, vin clairet,

Carnaval fatigué de danses enragées
Qui s'en revient vidé d'argent et de raison
Et qui laisse dégringoler dans la maison
Ses derniers confetti, des sous et des dragées.

Georges RODENBACH (1855-1898) : Tel soir fané, telle heure éphémère suscite

Tel soir fané, telle heure éphémère suscite
Aux miroirs de mon âme un souvenir de site ;
Sites recomposés, qu'on eût dit oubliés :
D'un canal mort avec deux rangs de peupliers

Dont les feuilles vont se cherchant comme des lèvres ;
Et d'une âpre colline où de bêlantes chèvres,
Dont le cri se déchire aux épines aussi,
S'appellent l'une l'autre, et d'un air si transi !

Décor surtout des quais dormants en enfilade,
Pignons, rampes de bois par-dessus l'eau malade
Où chaque feu miré se délaye en halo,
Fragile et fugitif maquillage de l'eau

Qui, sous un heurt de vent, tout à coup s'évapore
Et fait que l'eau se mue en sommeil incolore !
Sites instantanés, comme à peine rêvés,
En contours immortels je les ai conservés

Et je les porte en moi, depuis combien d'années !
Seul un ciel identique, aux pâleurs surannées,
Triste comme celui qui me les faisait voir,
Les a ressuscités de moi-même ce soir ;

Et c'est ainsi toujours qu'au hasard des nuages
Revivent dans mon coeur de souffrants paysages !

Georges RODENBACH (1855-1898) : La lampe dans la chambre …

La lampe dans la chambre est une rose blanche
Qui s'ouvre tout à coup au jardin gris du soir ;
Son reflet au plafond dilate un halo noir
Et c'est assez pour croire un peu que c'est dimanche.

La lampe dans la chambre est une lune blanche
Qui fait fleurir dans les miroirs des nénuphars ;
On ne sait plus quel jour il est, ni s'il est tard,
Sauf qu'on est doux comme à la fin d'un beau dimanche.

Sourire de la lampe en sa dentelle blanche
Qu'on dirait une coiffe où dorment des cheveux ;
Lampe amicale aux lents regards d'un calme feu
Qui donne à l'air de chaque soir l'air du dimanche.