L'aquarium est si bleuâtre, si lunaire ;
Fenêtre d'infini, s'ouvrant sur quel jardin ?
Miroir d'éternité dont le ciel est le tain.
Jusqu'où s'approfondit cette eau visionnaire,
Et jusqu'à quel recul va-t-elle prolongeant
Son azur ventilé par des frissons d'argent ?
C'est comme une atmosphère en fleur de serre chaude …
De temps en temps, dans le silence, l'eau se brode
Du passage d'un lent poisson entr'aperçu
Qui vient, oblique, part, se fond, devient fluide ;
Fusain vite effacé sur l'écran qui se vide,
Ebauche d'un dessin mort-né sur un tissu.
Car le poisson s'estompe, entre dans une brume,
Pâlit de plus en plus, devient presque posthume,
Traînant comme des avirons émaciés
Ses nageoires qui sont déjà tout incolores.
Départs sans nul sillage, avec peine épiés,
Comme celui des étoiles dans les aurores.
Quel charme amer ont les choses qui vont finir !
Et n'est-ce pas, ce lent poisson, une pensée
Dont notre âme s'était un moment nuancée
Et qui fuit et qui n'est déjà qu'un souvenir ?
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Georges RODENBACH (1855-1898) : Seuls les rideaux, tandis que la chambre est obscure
Seuls les rideaux, tandis que la chambre est obscure,
Tout brodés, restent blancs, d' un blanc mat qui figure
Un printemps blanc parmi l'hiver de la maison.
Sur les vitres, ce sont des fleurs de guérison
Pareilles dans le soir à ces palmes de givre
Que sur les carreaux froids les nuits d'hiver font vivre.
Et dans ces floraisons de guipure on croit voir
Tous les souvenirs blancs parmi le présent noir :
Ce sont les rideaux clairs du berceau ; c'est la bonne
Aïeule aux cheveux blancs en bandeaux de madone ;
Ce sont les grands jardins d'enfance où les pommiers
Etaient poudrés ; ce sont les cierges coutumiers
Et les nappes d'autel pour les communiantes ;
C'est l'hostie aux lys purs de leurs lèvres priantes ;
Puis c'est le clair de lune épars comme du lait
Dans la forêt magique où l'art nous appelait
Parmi sa gloire et ses blancheurs éternisées !
Puis la guirlande en fleur au front des épousées
Dont l'espoir doux se fane irréparablement
Parmi cette blancheur vaporeuse qui ment.
Car le leurre est rapide en cette ombre équivoque,
Et tous les autres blancs du passé qu'on évoque
Vont se faner avec les souvenirs d'amour
Quand descendra dans les rideaux la mort du jour.
Georges RODENBACH (1855-1898) : En province
En province, dans la langueur matutinale
Tinte le carillon, tinte dans la douceur
De l'aube qui regarde avec des yeux de soeur,
Tinte le carillon, – et sa musique pâle
S'effeuille fleur à fleur sur les toits d'alentour,
Et sur les escaliers des pignons noirs s'effeuille
Comme un bouquet de sons mouillés que le vent cueille,
Musique du matin qui tombe de la tour,
Qui tombe de très loin en guirlandes fanées,
Qui tombe de naguère en invisibles lis,
En pétales si lents, si froids et si pâlis
Qu'ils semblent s'effeuiller du front mort des années !
Georges RODENBACH (1855-1898) : Le miroir est l'amour, l'âme-soeur de la chambre
Le miroir est l'amour, l'âme-soeur de la chambre
Où tout d'elle : le lustre en fleur, les bahuts vieux,
La statuette au dos de bronze qui se cambre,
Se réfléchit en un hymen silencieux.
Car l'amour n'est-ce pas n'être plus seul et n'est-ce
Pas se doubler par un autre meilleur que soi ?
Or la chambre se double au fond du miroir coi
Avec un renouveau de songe et de jeunesse ;
Mais les choses pourtant entre le cadre d'or
Ont un air de souffrir de leur vie inactive ;
Le miroir qui les aime a borné leur essor
En un recul de vie exiguë et captive ;
Et l'amour absorbant et profond du miroir
Attriste d'infini la chambre, qui se doute
D'un désaccord entre eux aux approches du soir,
Sentant que le miroir ne la contient pas toute !
Georges RODENBACH (1855-1898) : Dimanche : un pâle ennui d'âme, un désoeuvrement
Dimanche : un pâle ennui d'âme, un désoeuvrement
De doigts inoccupés tapotant sourdement
Les vitres, comme pour savoir leur peine occulte ;
- Ah ! Ce gémissement du verre qu'on ausculte ! -
Dimanche : l'air à soi-même dans la maison
D'un veuf qui ne veut pas aider sa guérison
Quand les bruits du dehors se ouatent de silence.
Dimanche : impression d'être en exil ce jour,
Long jour que le chagrin des cloches influence,
Et sans cesse ce long dimanche est de retour !
Ah ! Le triste bouquet des heures du dimanche ;
C'est un triste bouquet de fleurs qui lentement
Meurt dans un verre d'eau sur une nappe blanche…
M'en sauver, le pourrai-je ? Et l'éviter, comment ?
Ce jour de demi-deuil aux couleurs trop calmées
Où mon coeur otieux s'en va dans les fumées.
J'en ai l'obsession, j'en ai peur, j'en ai froid
Du spleen hebdomadaire où ce jour me ramène :
Tandis que je me leurre au long de la semaine,
Flux et reflux de jours qui s'accroît et décroît,
Dont l'écume est un peu de vanité qui chante,
Voici que le repos dominical me hante
Et déjà m'apparaît comme un repos amer,
Repos nu d'une grève au départ de la mer,
Grève morte du long dimanche infinissable
Qui coagule au loin ses silences de sable…
Georges RODENBACH (1855-1898) : Il flotte une musique éteinte…
Il flotte une musique éteinte en de certaines
Chambres, une musique aux tristesses lointaines
Qui s'apparie à la couleur des meubles vieux…
Musique d'ariette en dentelle et fumée,
Ariette d'antan qu'on aurait exhumée,
Informulée encore, et qu'on cherche des yeux :
Rythmes se renouant, musique qui tâtonne,
Le vieil air se dégage un peu, se nuançant
Grâce au pianotement de la pluie, en automne,
Sur les vitres ; et l'air, changé comme un absent.
Réapparaît soudain en des grâces fluettes ;
Puis peu à peu précis, on retrouve ses traits
Et tout l'air passe encor dans les chambres muettes
Oh ! Musique rapprise aux lèvres des portraits !
Georges RODENBACH (1855-1898) : La ville est morte, morte, irréparablement
La ville est morte, morte, irréparablement !
D'une lente anémie et d'un secret tourment,
Est morte jour à jour de l'ennui d'être seule…
Petite ville éteinte et de l'autre temps qui
Conserve on ne sait quoi de vierge et d'alangui
Et semble encor dormir tandis qu'on l'enlinceule ;
Car voici qu'à présent, pour embaumer sa mort,
Les canaux, pareils à des étoffes tramées
Dont les points d'or du gaz ont faufilé le bord,
Et le frêle tissu des flottantes fumées
S'enroulent en formant des bandelettes d'eau
Et de brouillard, autour de la pâle endormie
- Tel le cadavre emmaillotté d'une momie -
Et la lune à son front ajoute un clair bandeau !
Georges RODENBACH (1855-1898) : On aura beau s'abstraire en de calmes maisons
On aura beau s'abstraire en de calmes maisons,
Couvrir les murs de bon silence aux pâles ganses,
La vie impérieuse, habile aux manigances,
A des tapotements de doigts sur les cloisons.
Dans des chambres sans bruit on aura beau s'enclore,
On aura beau vouloir, comme je le voulais,
Que le miroir pensif soit de nacre incolore,
Un peu de clarté filtre à travers les volets.
Et l'on entend toujours la plainte de la vie !
Car, malgré notre voeu d'exil, nous nous créons
Une âme solidaire et qui s'identifie
Avec la rue en pleurs dans les accordéons.
Et peut-on empêcher ses vitres sous la pluie
D'être comme un visage exsangue, couronné
Par des épines d'eau que le vent obstiné
Tresse parmi le verre en pleurs, que nul n'essuie !
Vitres pâles, sur qui les rideaux s'échancrant
Sont cause que toujours la vie est regardée ;
Vitres : cloison lucide et transparent écran
Où la pluie est encor de la douleur dardée.
Vitres frêles, toujours complices du dehors,
Où même la musique, au loin, qui persévère,
Se blesse en traversant le mensonge du verre
Et m'apporte sanglants ses rythmes presque morts !
Ainsi la vie encor par les carreaux m'obsède,
Car toutes les douleurs sans nom qu'on oubliait :
Les cloches, le feuillage – éternel inquiet -
La pluie, et jusqu'au cri d'une fleur qui décède,
Tout cela qui gémit parmi le soir tombé
Attire mon esprit dans les vitres, doux piège
Où les larmes, les glas, les rayons morts, la neige
Se mêlent dans le verre à l'azur absorbé.
Georges RODENBACH (1855-1898) : Les glaces sont les mélancoliques gardiennes
Les glaces sont les mélancoliques gardiennes
Des visages et des choses qui s'y sont vus ;
Mirage obéissant sans jamais un refus !
Mais le soir leur revient en crises quotidiennes ;
C'est une maladie en elles que le soir ;
Comment se prolonger un peu, comment surseoir
Au mal de perdre en soi les couleurs et les lignes ?
C'est le mal d'un canal où s'effacent des cygnes
Que l'ombre identifie avec celle de l'eau.
Mal grandissant de l'ombre élargie en halo
Qui lentement dénude, annihile les glaces.
Elles luttent pourtant ; elles voudraient surseoir
Et leur fluide éclat nie un moment le soir…
Georges RODENBACH (1855-1898) : Quand on rentre chez soi, délivré de la rue
Quand on rentre chez soi, délivré de la rue,
Aux fins d'automne où, gris cendré, le soir descend
Avec une langueur qu'il n'a pas encore eue,
La chambre vous accueille alors tel qu'un absent…
Un absent cher, depuis longtemps séparé d'elle,
Dont le visage aimé dormait dans le miroir ;
Ô chambre délaissée, ô chambre maternelle
Qui, toute seule, eût des tristesses de parloir.
Mais pour l'enfant prodigue elle n'a que louanges…
L'ombre remue au long des murs silencieux :
C'est le soir nouveau-né qui bouge dans ses langes ;
Les lampes doucement s'ouvrent comme des yeux,
Comme les yeux de la chambre, pleins de reproche
Pour celui qui chercha dehors un bonheur vain ;
Et les plis des rideaux, qu'un frisson lent rapproche,
Semblent parler entre eux de l'absent qui revint.
La chambre fait accueil ; et le miroir lucide
Pour l'absent qui s'y mire, est soudain devenu
Son portrait-grâce à quoi lui-même il élucide
Tant de choses sur son visage mieux connu,
Des choses de son âme obscure qui s'avère
Dans ce visage à la dérive où transparaît
Son identité vraie au fil nu du portrait,
Pastel qui dort dans le miroir comme sous verre !