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Georges RODENBACH (1855-1898) : Dans l'angle obscur de la chambre, le piano

Dans l'angle obscur de la chambre, le piano
Songe, attendant des mains pâles de fiancée
De qui les doigts sont sans reproche et sans anneau,
Des mains douces par qui sa douleur soit pansée

Et qui rompent un peu son abandon de veuf,
Car il refrémirait sous des mains élargies
Puisqu'en lui dort encor l'espoir d'un bonheur neuf.
Après tant de silence, après tant d'élégies

Que le deuil de l'ébène enferma si longtemps,
Quelle ivresse si, par un soir doux de printemps,
Quelque vierge attirée à sa mélancolie
Ressuscitait de lui tous les rythmes latents :

Gerbe de lis blessés que son jeu lent délie ;
Eau pâle du clavier où son geste amusé
– Rafraîchi comme ayant joué dans une eau claire –
Ferait surgir un blanc cortège apprivoisé,

Cygnes vêtus de clair de lune en scapulaire,
Cygnes de Lohengrin dans l'ivoire nageant !
Hélas ! Le piano reste seul et morose
Et défaille d'ennui par ce soir affligeant
Où dans la chambre meurt une suprême rose.

La nuit tombe ; le vent fraîchit ; nul n'est venu
Et, résigné parmi cette ombre qui le noie,
Il refoule dans le clavier désormais nu
Les possibilités de musique et de joie !

Arthur RIMBAUD (1854-1891) : Larme

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Je buvais, accroupi dans quelque bruyère
Entourée de tendres bois de noisetiers,
Par un brouillard d'après-midi tiède et vert.

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert.
Que tirais-je à la gourde de colocase ?
Quelque liqueur d'or, fade et qui fait suer.

Tel, j'eusse été mauvaise enseigne d'auberge.
Puis l'orage changea le ciel, jusqu'au soir.
Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches,
Des colonnades sous la nuit bleue, des gares.

L'eau des bois se perdait sur des sables vierges,
Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares…
Or ! tel qu'un pêcheur d'or ou de coquillages,
Dire que je n'ai pas eu souci de boire !

Arthur RIMBAUD (1854-1891) : La Rivière de Cassis

La Rivière de Cassis roule ignorée
En des vaux étranges :
La voix de cent corbeaux l'accompagne, vraie
Et bonne voix d'anges :
Avec les grands mouvements des sapinaies
Quand plusieurs vents plongent.

Tout roule avec des mystères révoltants
De campagnes d'anciens temps ;
De donjons visités, de parcs importants :
C'est en ces bords qu'on entend
Les passions mortes des chevaliers errants :
Mais que salubre est le vent !

Que le piéton regarde à ces claires-voies :
Il ira plus courageux.
Soldats des forêts que le Seigneur envoie,
Chers corbeaux délicieux !
Faites fuir d'ici le paysan matois
Qui trinqué d'un moignon vieux.

Rainer Maria RILKE (1875-1926) : Eros (III)

Là, sous la treille, parmi le feuillage
il nous arrive de le deviner :
son front rustique d'enfant sauvage,
et son antique bouche mutilée…

La grappe devant lui devient pesante
et semble fatiguée de sa lourdeur,
un court moment on frôle l'épouvante
de cet heureux été trompeur.

Et son sourire cru, comme il l'infuse
à tous les fruits de son fier décor ;
partout autour il reconnaît sa ruse
qui doucement le berce et l'endort.

Rainer Maria RILKE (1875-1926) : Eros (II)

Ô faisons tout pour cacher son visage
d'un mouvement hagard et hasardeux,
il faut le reculer au fond des âges
pour adoucir son indomptable feu.

Il vient si près de nous qu'il nous sépare
de l'être bien-aimé dont il se sert ;
il veut qu'on touche ; c'est un dieu barbare
que des panthères frôlent au désert.

Entrant en nous avec son grand cortège,
il y veut tout illuminé, –
lui, qui après se sauve comme d'un piège,
sans qu'aux appâts il ait touché.

Rainer Maria RILKE (1875-1926) : Je te vois, rose, livre entrebâillé

Je te vois, rose, livre entrebâillé,
qui contient tant de pages
de bonheur détaillé
qu'on ne lira jamais. Livre-mage,

qui s'ouvre au vent et qui peut être lu
les yeux fermés …,
dont les papillons sortent confus
d'avoir eu les mêmes idées.

Maurice ROLLINAT (1846-1903) : Le succube

Toute mie, onduleuse et le torse vibrant,
La fleur des lupanars, des tripots et des bouges
Bouclait nonchalamment ses jarretières rouges
Sur de très longs bas noirs d'un tissu transparent,

Quand soudain sa victime eut ce cri déchirant
"Je suis dans un brouillard qui bourdonne et qui bouge
Mon oeil tourne et s'éteint! où donc es-tu, ma gouge ?
Viens ! tout mon corps tari te convoite en mourant !"

A ces mots, la sangsue exulta d'ironie :
"Si tu veux jusqu'au bout, râler ton agonie,
Je t'engage, dit-elle, à ménager ta voix !"

Et froide, elle accueillit, raillant l'affreux martyre,
Ses suprêmes adieux par un geste narquois
Et son dernier hoquet par un éclat de rire.

Mathurin REGNIER (1573-1613) : Satyre X

(Fragment)

… Ô Muse ! je t'invoque : emmielle-moi le bec,
Et bandes de tes mains les nerfs de ton rebec.
Laisse moy là Phoebus chercher son avanture,
Laisse moy son b mol, prend la clef de nature,
Et vien, simple, sans fard, nue et sans ornement,
Pour accorder ma flute avec ton instrument.

Dy moy comme sa race, autrefois ancienne,
Dedans Rome accoucha d'une patricienne,
D'où nasquit dix Catons et quatre vingts preteurs,
Sans les historiens et tous les orateurs.
Mais non, venons à luy, dont la maussade mine
Resemble un de ces dieux des coutaux de la Chine,
Et dont les beaux discours, plaisamment estourdis,
Feroient crever de rire un sainct de paradis.

Son teint jaune, enfumé, de couleur de malade,
Feroit donner au diable et ceruze et pommade ;
Et n'est blanc en Espaigne à qui ce cormoran
Ne lasse renier la loy de l'Alcoran.

Ses yeux bordez de rouge, esgarez, sembloient estre
L'un à Montmarthe et l'autre au chasteau de Bicestre :
Toutesfois, redressant leur entre-pas tortu,
Ils guidoient la jeunesse au chemin de vertu.

Son nez haut relevé sembloit faire la nique
A l'Ovide Nason, au Scipion Nasique,
Où maints rubis balez tous rougissans de vin,
Monstroient un Hac itur à la Pomme de Pin,
Et, preschant la vendange, asseuroient en leur trongne
Qu'un jeune médecin vit moins qu'un vieil yvrongne.

Sa bouche est grosse et torte, et semble en son porfil
Celle-là d'Alizon qui, retordant du fil,
Fait la moue aux passans, et, feconde en grimace,
Bave comme au prin-temps une vieille limace.

Un rateau mal rangé pour ses dents paroissoit,
Où le chancre et la rouille en monceaux s'amassoit,
Dont pour lors je congneus, grondant quelques paroles,
Qu'expert il en sçavoit crever ses everoles,
Qui me fist bien juger qu'aux veilles des bons jours
Il en souloit rogner ses ongles de velours.

Sa barbe sur sa joue esparse à l'advanture,
Où l'art est en colere avecque la nature,
En bosquets s'eslevoit, où certains animaux,
Qui des pieds, non des mains, lui faysoient mille maux.

Quant au reste du corps, il est de telle sorte,
Qu'il semble que ses reins et son espaule torte
Facent guerre à sa teste, et, par rebellion,
Qu'ils eussent entassé Osse sur Pellion,
Tellement qu'il n'a rien en tout son attelage
Qui ne suive au galop la trace du visage…

Jean RICHEPIN (1849-1926) : La plainte du bois

Dans l'âtre flamboyant le feu siffle et détone,
Et le vieux bois gémit d'une voix monotone.

Il dit qu'il était né pour vivre dans l'air pur,
Pour se nourrir de terre et s'abreuver d'azur,
Pour grandir lentement et pousser chaque année
Plus haut, toujours plus haut, sa tête couronnée,
Pour parfumer avril de ses grappes de fleurs,
Pour abriter les nids et les oiseaux siffleurs,
Pour jeter dans le vent mille chansons joyeuses,
Pour vêtir tour à tour ses robes merveilleuses,
Son manteau de printemps de fins bourgeons couvert,
Et la pourpre en automne, et l'hermine en hiver.
Il dit que l'homme est dur, avare et sans entrailles,
D'avoir à coups de hache et par d'âpres entailles
Tué l'arbre ; car l'arbre est un être vivant.
Il dit comme il fut bon pour l'homme bien souvent,
Qu'à nos jeunes amours et nos baisers sans nombre
Il a prêté l'alcôve obscure de son ombre,
Qu'il nous couvrait le jour de ses frais parasols
Et nous berçait la nuit aux chants des rossignols,
Et qu'ingrats, oubliant notre amour, notre enfance,
Nous coupons sans pitié le géant sans défense.

Et dans l'âtre en brasier le bois geint et se tord.

Ô bois, tu n'es pas sage et tu te plains à tort.
Nos mains en te coupant ne sont pas assassines.
Enchaîné, subissant l'entrave des racines,
Tu végétais au même endroit, sans mouvement,
Et conjoint à la terre inséparablement.
Toi qui veux être libre et qui proclames l'arbre
Vivant, tu demeurais planté là comme un marbre,
Captif en ton écorce ainsi qu'en un réseau,
Et tu ne devinais l'essor que par l'oiseau.
Nous t'avons délivré du sol où tu te rives,
Et te voilà flottant sur l'eau, voyant des rives
Avec leurs bateliers, leurs maisons, leurs chevaux.
Ô les cieux différents ! les horizons nouveaux !
Que de biens inconnus tu vas enfin connaître !
Quel souffle d'aventure étrange te pénètre !
Mais tout cela n'est rien. Car tu rampes encor.
Qu'on le fende et le brûle, et qu'il prenne l'essor !
Et le feu furieux te dévore la fibre.
Ah ! tu vis maintenant, tu vis, te voilà libre !
Plus haut que les parfums printaniers de tes fleurs,
Plus haut que les chansons de tes oiseaux siffleurs,
Plus haut que tes soupirs, plus haut que mes paroles,
Dans la nue et l'espace infini tu t'envoles !
Vers ces roses vapeurs où le soleil du soir
S'éteint comme une braise au fond d'un encensoir,
Vers ce firmament bleu dont la gloire allumée
Absorbe avec amour ton âme de fumée,
Vers ce mystérieux et sublime lointain
Où viendra s'éveiller demain le frais matin,
Où luiront cette nuit les splendeurs sidérales,
Monte, monte toujours, déroule tes spirales,
Monte, évanouis-toi, fuis, disparais ! Voici
Que ton dernier flocon flotte seul, aminci,
Et se fond, se dissout, s'en va. Tu perds ton être ;
Aucun oeil à présent ne peut te reconnaître ;
Et toi qui regrettais le grand ciel et l'air pur,
Ô vieux bois, tu deviens un morceau de l'azur.

Edmond ROSTAND (1868-1918) : Les Rois Mages

Ils perdirent l'étoile, un soir ; pourquoi perd-on
L'étoile ? Pour l'avoir parfois trop regardée,
Les deux rois blancs, étant des savants de Chaldée,
Tracèrent sur le sol des cercles au bâton.
Ils firent des calculs, grattèrent leur menton,
Mais l'étoile avait fuit, comme fuit une idée.
Et ces hommes dont l'âme eût soif d'être guidée
Pleurèrent, en dressant des tentes de coton.
Mais le pauvre Roi noir, méprisé des deux autres,
Se dit "Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres,
Il faut donner quand même à boire aux animaux."
Et, tandis qu'il tenait son seau d'eau par son anse,
Dans l'humble rond de ciel où buvaient les chameaux
Il vit l'étoile d'or, qui dansait en silence.