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Joseph QUESNEL (1746-1809) : Stances marotiques à mon esprit

Non mon esprit vous n'êtes sot,
Mais onc ne fûtes Philosophe,
Point n'est sagesse votre lot,
Pourtant ne manquez pas d'étoffe.

Point trop mal vous dites le mot,
Assez bien raillez sans déplaire,
Or un sot ne le pourrait faire :
Non mon esprit vous n'êtes sot.

Mais flatter ne fut mon métier,
Partant souffrez cette apostrophe ;
Bien êtes un peu singulier,
Mais onc ne fûtes Philosophe.

Triste, gai, libertin, dévot,
Sans fin variez votre assiette,
Et donc à bon droit je répète :
Point n'est sagesse votre lot.

Or évitez des esprits vains,
Commune et triste catastrophe,
Car certes n'êtes des plus fins,
Pourtant ne manquez pas d'étoffe.

Pierre QUILLARD (1864-1912) : Chambre d'amour

La nuit tiède est clémente à la ville qui dort ;
Des lys impérieux triomphent dans la chambre
Et cependant nos coeurs sont froids comme Décembre
Et nos baisers d'amour amers comme la mort.

Ta douce bouche s'ouvre à des chansons mièvres
Et tes seins bienveillants accueillent mon front las ;
Mais, ô ma douloureuse enfant, je ne sais pas
Pourquoi les dieux mauvais empoisonnent nos lèvres.

Qu'importe ? viens vers moi, triste soeur ; aimons-nous,
Sans craindre la saveur glorieuse des larmes,
Tels des héros blessés avec leurs propres armes
Et dont le glaive d'or a rompu les genoux.

Viens ! nous aurons l'orgueil des âmes taciturnes
En cette chambre morne et veuve de flambeaux,
Où, semblable à l'odeur des antiques tombeaux,
Un parfum sépulcral monte des lys nocturnes.

Pierre QUILLARD (1864-1912) : Pour une absente

Je veux m'enfermer seul avec mon souvenir,
Immobile, oublieux des rafales d'automne
Qui font les frondaisons se rouiller et jaunir
Et de la mer roulant sa plainte monotone ;
Je veux m'enfermer seul avec mon souvenir.

Le demi-jour filtrant des étoffes tendues
Sera doux et propice à mon coeur nonchalant,
Quand je l'évoquerai du fond des étendues,
Et sa voix emplira d'un hymne grave et lent
Le demi-jour filtrant des étoffes tendues.

J'aurai la vision chère devant les yeux :
Le souffle parfumé de l'ineffable Absente
Flottera pour moi seul dans l'air silencieux
Subtil comme une odeur de fraise dans la sente ;
J'aurai la vision chère devant les yeux.

Et je dirai tout bas ma tendresse latente ;
Ô coeur lâche, tremblant et révolté, je veux
Que ton intime amour se révèle et la tente :
Tu te résigneras à l'effroi des aveux
Et je dirai tout bas ma tendresse latente.

Pierre QUILLARD (1864-1912) : L'automne a dénudé…

L'automne a dénudé les glèbes et le soir.
Un soir d'exil et de mains désunies,
S'approche à l'horizon des plaines infinies,
Roi dévêtu de pourpre et spolié d'espoir.

Ô marcheur aux pieds nus et las qui viens t'asseoir
Sans compagnon, parmi les landes défleuries,
Près des eaux mornes, quelles mêmes agonies
Alourdissent ton front vers ce triste miroir ?

Je le sais, tout se meurt dans ton âme d'automne.
Laisse la nuit prendre les fleurs qu'elle moissonne
Et l'amour défaillant d'un coeur ensanglanté,

Pour qu'après le sommeil et les ombres fidèles
Les clairons triomphaux de l'aube et de l'été
Fassent surgir enfin les roses immortelles.

Pierre QUILLARD (1864-1912) : Ruines

À Maurice Nicolle.

L'illustre ville meurt à l'ombre de ses murs ;
L'herbe victorieuse a reconquis la plaine ;
Les chapiteaux brisés saignent de raisins mûrs.

Le barbare enroulé dans sa cape de laine
Qui paît de l'aube au soir ses chevreaux outrageux,
Foule sans frissonner l'orgueil du sol Hellène.

Ni le soleil oblique au flanc des monts neigeux,
Ni l'aurore dorant les cimes embrumées
Ne réveillent en lui la mémoire des dieux.

Ils dorment à jamais dans leurs urnes fermées,
Et quand le buffle vil insulte insolemment
La porte triomphale où passaient des armées,

Nul glaive de héros apparu ne défend
Le porche dévasté par l'hiver et l'automne
Dans le tragique deuil de son écroulement.

Le sombre lierre a clos la gueule de Gorgone.

Marie-Caroline QUILLET (1835-1867) : Ce qu'il faut au poète

Enfant de la nature,
Il lui faut ses bouquets ;
Ses tapis de verdure
Et l'or de ses guérets.

Mais il faut au poète
Des rythmes inconnus,
Les clartés du prophète
Et les nuits de Jésus.

Il lui faut des études
Aux aspects infinis :
D'austères solitudes
Pour nourrir ses esprits.

C'est là que le génie,
Au souffle créateur,
Infiltre l'harmonie
Dans le front du penseur…

Joseph QUESNEL (1746-1809) : Stances sur mon jardin de Boucherville

Petit jardin que j'ai planté
Que ton enceinte sait me plaire !
Je vois en ta simplicité,
L'image de mon caractère.

Pour rêver qu'on s'y trouve bien !
Ton agrément c'est la verdure ;
A l'art tu ne dois presque rien,
Tu dois beaucoup à la nature.

D'un fleuve rapide en son cours,
Tes murs viennent toucher la rive,
Et j'y vois s'écouler mes jours,
Comme son onde fugitive.

Lorsque, pour goûter le repos,
Chaque soir je quitte l'ouvrage,
Que j'aime, jeunes arbrisseaux,
A reposer sous votre ombrage !

Votre feuillage, tout le jour,
Au doux rossignol sert d'asile ;
C'est là qu'il chante son amour,
Et, la nuit, il y dort tranquille.

Toi qui brilles en mon jardin,
Tendre fleur, ton destin m'afflige !
On te voit fleurir le matin,
Et, le soir, mourir sur la tige.

Vous croissez arbrisseaux charmants,
Dans l'air votre tige s'élance ;
Hélas ! j'eus aussi mon printemps,
Mais déjà mon hiver commence.

Mais à quoi sert de regretter,
Les jours de notre court passage ?
La mort ne doit point attrister,
Ce n'est que la fin du voyage .

Joseph QUESNEL (1746-1809) : Songe agréable

Une nuit que le dieu Morphée,
Sur ma paupière comprimée
Distillait ses plus doux pavots,
Je vis en songe dans la nue,
Un vieillard à tête chenue,
Qui me fit entendre des mots :

Bellone va fuir exilée,
L'Europe de sang abreuvée
La repousse au fond des déserts ;
Et Georges ce roi formidable,
Domptant le Français indomptable,
Rendra la paix à l'univers.

Tremble ennemi fier et perfide,
Et de ta fureur homicide
Suspends les effets impuissants ;
Albion se rit de ta haine,
Et des peuples que tu enchaînes,
Il brisera les fers sanglants.

Mais… quelle heureuse scène s'ouvre !
L'avenir à moi se découvre…!
Déjà je vois mille vaisseaux
Sillonnant les plaines liquides,
Et les Pilotes moins timides
Ne redouter plus que les flots.

Mars s'enfuit, le carnage cesse ;
La paix cette aimable déesse
Va réunir tous les mortels,
Et bientôt dans ces jours prospères
Les hommes redevenus frères,
Iront encenser ses autels.

La concorde enfin va renaître,
A sa suite on verra paraître
L'aurore du plus heureux jour ;
Et dans leurs champs rendus fertiles
Les laboureurs libres, tranquilles,
Béniront la paix à leur tour.

Il dit ; et soudain je m'écrie :
O vieillard ! dont la prophétie
Comblerait notre ardent désir,
Que sais-tu de nos destinées ?
Je suis le père des années
Dit-il, et je vois l'avenir.

A ces mots, le vieillard s'envole,
Et d'un songe hélas trop frivole
Je crûs qu'il m'avait abusé ;
Mais les succès de l'Angleterre,
Sauront réaliser j'espère,
Ce que Le Temps m'a révélé.