Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : Récréation

Muse des champs je vous rejoins.
Ouvrez votre aile, mon amie,
nous allons conquérir la pluie
et mille foudres dans les foins.

Ce minuit pâle, je l'accueille,
où le peuplier des jardins
hésite, se plie, et soudain,
pêche la lune au ras des feuilles.

Mais demain, ma fidèle amie,
ivres de verdure et d'émoi,
nous célébrerons les prairies,
nous nous baignerons dans les bois.

Et si les flûtes de la vie
aux cris du seigle ont répondu,
je vous dirai, sans ironie,
que ce Dimanche m'était dû.

Jacques PELLETIER DU MANS (1517-1582) : Pace non trovo, et non ho do far guerra

Paix je ne trouve, et n'ay dont faire guerre :
J'espere et crain, je brulle, et si suis glace
Je vole au Ciel, et gis en basse place :
J'embrasse tout, et rien je ne tien serre.

Tel me tient clos, qui ne m'ouvre n'enserre,
De moy n'a cure, et me tourne la face :
Vif ne me veut, et l'ennuy ne m'efface
Et ne m'occit Amour ny ne desserre.

Je voy sans yeux, sans langue vais criant :
Perir desire, et d'ayde j'ay envie :
Je hay moymesme, autruy j'aime et caresse :

De deuil me pais, je lamente en riant :
Egalement me plaisent mort et vie :
En cest estat suis pour vous ma maistresse.

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : Le sage humilié

J'ai abîmé l'enfant de votre coeur
(Y fallait-il cette présence triste ?)
Mais, évadé, sourire sans grandeur,
Comment prouver que tout ce Monde existe ?

– Et toi, mon corps, enfant que j'abandonne,
Par tous tes sens tu montres des désirs !
– Et toi, Sagesse, un poète s'étonne
Que pour si peu l'on vienne t'endormir.

Si Dieu est mort dans les hommes qui rient,
Nécessité, tu protèges nos arts.

Tant pis ! Je suis enchanté de ma Vie,
– Et je m'étire au milieu du brouillard.

Marcel PROUST (1871-1922) : Petit pastiche de Mme de Noailles

Mon coeur sage, fuyez l'odeur des térébinthes,
Voici que le matin frise comme un jet d'eau.
L'air est un écran d'or où des ailes sont peintes ;
Pourquoi partiriez-vous pour Nice ou pour Yeddo ?

Quel besoin avez-vous de la luisante Asie
Des monts de verre bleu qu'Hokusaï dessinait
Quand vous sentez si fort la belle frénésie
D'une averse dorant les toits du Vésinet !

Ah ! partir pour le Pecq, dont le nom semble étrange,
Voir avant de mourir le Mont Valérien
Quand le soigneux couchant se dispose et s'effrange
Entre la Grande Roue et le Puits artésien.

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : J'ai bu du rhum

Joie ardente, corps nouveau
Hors des vagues de la danse
Vive enfin ta violence
Ton orgueil et tes sursauts !

Ah, mon plaisir ! Il te faut
Adorer avec silence,
Tout cet été qui s'élance
Qui s'épuise dans les eaux !

C'est le rôle de ma vie :
Miracle ! Je simplifie
Jusqu'aux songes de l'Éther,

Et d'une cime enflammée
Voici ma terre sacrée
Belle comme un oeil ouvert !

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : Une marée nocturne

Ma chambre garde au coeur une vertu glacée ;
ce soir d'hiver je suis son plus rude ennemi.
Mais je puise une faim de victoire et de cris
dans le silence même où elle est enfoncée.

Sans peur, sans joie, avec une voix mesurée,
mûrie et nourrissante à la façon des fruits,
je dis que mon poème est heureux de la nuit.
Il se forme et il monte avec un bruit d'armée.

Pour ce dieu résonnant d'une excessive faim
je déchaîne dans l'ombre en élevant la main
une très studieuse et très ardente fête ;

c'est bien. J'éteins la lampe et je serre les dents :
ma chambre se soulève. Avec l'aube, les vents
enflent la voile. Et nous partons dans la tempête !

Jean PASSERAT (1534-1602) : Sur un mai

Ce mai que j'ai planté, belle pour qui j'endure
Et qui trop m'avez fait endurer sans raison,
Quelque chose a de vous : je fais comparaison
De votre beauté jeune à sa belle verdure.
Le chêne est un dur arbre, et vous êtes bien dure :
Vous n'êtes moins que bois sourde à mon oraison :
Le mai sert de parer l'amoureuse saison :
Ainsi fait le jeune âge, âge qui si peu dure,
Sîtot que, de ce mai, l'honneur sera séché
Pour le jeter au feu il sera détranché :
Vous pouvez de ceci votre aventure apprendre,
Si, jeune, vous n'aimez, amour, pour vous punir,
Lorsque vous sentirez la vieillesse venir,
De regret et de deuil vous doit tourner en cendre.

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : Amour, je ne viens pas dénouer vos cheveux

Amour, je ne viens pas dénouer vos cheveux.
Déserte, toute armée, inutile étrangère,
Je vous laisse debout dans un peu de lumière
Et je garde ce corps pur et mystérieux.

Mais pardonnerez-vous ce merveilleux ouvrage ?
Vous perdez un trésor à suivre mon conseil.
– Comme une eau solitaire où descend le soleil
Renonce pour tant d'or aux plus beaux paysages,

Ainsi les mouvements, les ruses de la vie,
Ces faiblesses, ces jeux, cette douce agonie,
Vous n'en connaîtrez pas le redoutable prix.

Toute pure à jamais mais toute prisonnière,
Vous resterez debout comme un peu de lumière,
Sans vivre, sans mourir, dans les vers que j'écris.

Jacques PELLETIER DU MANS (1517-1582) : A Très Illustre Princesse Madame Marguerite soeur du Roy

Ce que ma Muse en vers a peu chanter
Ce qu'en François des autheurs a traduit
Et ce qu'ell'a d'elle mesme produit,
Elle vous vient maintenant presenter,

Et s'elle peut vostre esprit contenter,
Ainsi qu'espoir et desir la conduit,
De son grand heur, de sa gloire et bon bruit
A tout jamais se pourra bien venter

Car ceux qui sont coustumiers de medire
Vostre grandeur n'oseront pas dedire :
Quant au futur, elle ne craint rien tel.

Pour ce qu'elle'est certaine et assuree
Que vostre nom demeurant immortel,
Le sien sera de pareille duree.

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928) : Comme parle et se tait une fille des hommes

Comme parle et se tait une fille des hommes
Comme de grands secrets sont formés par son corps
Quel étrange plaisir, à cette heure où nous sommes
Aussi libres de tout que les esprits des morts,

Aussi légers, abandonnés, sûrs de nous-mêmes,
Aussi loin de la vie aux doux yeux égarés,
Bien sages, sans vouloir connaître qui nous aime,
Comme de beaux miroirs souriants et brisés.

J'écoute sommeiller cette rose nombreuse,
Lointaine, en son langage espérant un baiser…
– Mais je retiens mon souffle auprès de l'amoureuse.
Et me garderais bien de la désaltérer.