Emile NELLIGAN (1879-1941) : Les Déicides

Ils étaient là, les Juifs, les tueurs de prophètes,
Quand le sanglant Messie expirait sur la croix ;
Ils étaient là, railleurs et bourreaux à la fois ;
Et Sion à son crime entremêlait des fêtes.
Or, voici que soudain, sous le vent des tempêtes,
Se déchira le voile arraché des parois.
Les Maudits prirent fuite : on eût dit que le poids
De leur forfait divin s'écroulait sur leurs têtes.

Depuis, de par la terre, en hordes de damnés,
Comme des chiens errants, ils s'en vont, condamnés
Au remords éternel de leur race flétrie,

Trouvant partout, le long de leur âpre chemin,
Le mépris pour pitié, les ghettos pour patrie,
Pour l'aumône l'affront lorsqu'ils tendront la main.

II

D'Autres sont là, pareils à ces immondes hordes,
Écrasant le Sauveur sous des monts défis,
Alors qu'Il tend vers eux, du haut des crucifix,
Ses deux grands bras de bronze en sublimes exordes.

Écumant du venin des haineuses discordes
Et crachant un blasphème au Pain que tu leur fis,
Ils passent. Or, ceux-là, mon Dieu, qu'on dit tes fils,
Te hachent à grands coups de symboliques cordes.

Aussi, de par l'horreur des infinis exils,
Lamentables troupeaux, ces sacrilèges vils
S'en iront, fous de honte, aux nuits blasphématoires,

Alors que sur leur front, mystérieux croissant,
Luira, comme un blason de leurs tortures noires,
Le stigmate éternel de quelque hostie en sang.

Emile NELLIGAN (1879-1941) : Les Carmélites

Parmi le deuil du cloître elles vont solennelles,
Et leurs pas font courir un frisson sur les dalles,
Cependant que du bruit funèbre des sandales
Monte un peu la rumeur chaste qui chante en elles.

Au séraphique éclat des austères prunelles
Répondent les flambeaux en des gammes modales ;
Parmi le froid du cloître elles vont solennelles,
Et leurs pas font des chants de velours sur les dalles.

Une des leurs retourne aux landes éternelles
Trouver enfin l'oubli du monde et des scandales ;
Vers sa couche de mort, au fond de leurs dédales,
C'est pourquoi, cette nuit, les nonnes fraternelles

Dans leur cloître longtemps ont marché solennelles.

Emile NELLIGAN (1879-1941) : Rêve fantasque

Les bruns chêneaux altiers traçaient dans le ciel triste,
D'un mouvement rythmique, un bien sombre contour ;
Les beaux ifs langoureux, et l'yprau qui s'attriste
Ombrageaient les verts nids d'amour.

Ici, jets d'eau moirés et fontaines bizarres ;
Des Cupidons d'argent, des plans taillés en coeur,
Et tout au fond du parc, entre deux longues barres,
Un cerf bronzé d'après Bonheur.

Des cygnes blancs et noirs, aux magnifiques cols,
Folâtrent bel et bien dans l'eau et sur la mousse ;
Tout près des nymphes d'or – là-haut la lune douce ! –
Vont les oiseaux en gentils vols.

Des sons lents et distincts, faibles dans les rallonges,
Harmonieusement résonnent dans l'air froid ;
L'opaline nuit marche, et d'alanguissants songes
Comme elle envahissent l'endroit.

Aux chants des violons, un écho se réveille ;
Là-bas, j'entends gémir une voix qui n'est plus ;
Mon âme, soudain triste à ce son qui l'éveille,
Se noie en un chagrin de plus.

Qu'il est doux de mourir quand notre âme s'afflige,
Quand nous pèse le temps tel un cuisant remords
– Que le désespoir ou qu'un noir penser l'exige –
Qu'il est doux de mourir alors !

Je me rappelle encor… par une nuit de mai,
Mélancoliquement tel que chantait le hâle ;
Ainsi j'écoutais bruire au delà du remblai
Le galop d'un noir Bucéphale.

Avec ces vagues bruits fantasquement charmeurs
Rentre dans le néant le rêve romanesque ;
Et dans le parc imbu de soudaines fraîcheurs,
Mais toujours aussi pittoresque,

Seuls, les chêneaux pâlis tracent dans le ciel triste,
D'un mouvement rythmique, un moins sombre contour ;
Les ifs se balançant et l'yprau qui s'attriste
Ombragent les verts nids d'amour.

Germain NOUVEAU (1851-1920) : Invocation

Ô mon Seigneur Jésus, enfance vénérable,
Je vous aime et vous crains petit et misérable,
Car vous êtes le fils de l'amour adorable.

Ô mon Seigneur Jésus, adolescent fêté,
Mon âme vous contemple avec humilité,
Car vous êtes la Grâce en étant la Beauté.

Ô mon Seigneur Jésus qu'un vêtement décore,
Couleur de la mer calme et couleur de l'aurore,
Que le rouge et le bleu vous fleurissent encore !

Ô mon Seigneur Jésus, chaste et doux travailleur,
Enseignez-moi la paix du travail le meilleur,
Celui du charpentier ou celui du tailleur.

Ô mon Seigneur Jésus, semeur de paraboles
Qui contiennent l'or clair et vivant des symboles,
Prenez mes vers de cuivre ainsi que des oboles.

Ô mon Seigneur Jésus, ô convive divin,
Qui versez votre sang comme on verse le vin,
Que ma faim et ma soif n'appellent pas en vain !

Ô mon Seigneur Jésus, vous qu'en brûlant on nomme,
Mort d'amour, dont la mort sans cesse se consomme,
Que votre vérité s'allume au coeur de l'homme !

Charles NODIER (1780-1844) : Le vieux marinier

Oh ! si l'homme naissait deux fois à la lumière,
Que je tenterais peu les destins du nocher !
Et de quel soin plus doux que ma chaîne première,
J'attacherais mes jours au seuil de la chaumière
Comme l'huître au rocher.

Non, je ne suivrais plus une proue écumante
Qui broie en poudre d'or les flots étincelants,
Et je n'épierais plus, de la vague fumante,
Le phoque au regard bleu qui crie et se lamente
Sur ses rochers tout blancs.

Non, jamais je n'irais sur la foi d'une prame,
Jouer ma vie errante au caprice des eaux ;
Non, jamais l'Océan n'humecterait ma rame,
Quand le temps recoudrait tous les noeuds de ma trame
A d'éternels fuseaux.

Qu'ai-je fait sur la mer et qu'y ferais-je encore ?
Quelle moisson produit le flot que j'ai frayé ?
De quelle île propice ai-je gravi l'accore,
Et le sang répandu dont la pourpre décore,
Quel prix me l'a payé ?

Est-ce braver assez de ciels et de Neptunes,
Léguer à mille écueils d'assez tristes lambeaux,
Avoir assez commis de changeantes fortunes
Aux vents que fatiguaient nos voiles importunes,
Pour trouver des tombeaux ?

Qui mieux que moi pourtant sut calfater l'étrave,
Haler sur la bouline ou tenir le timon ?
Et, pour nous déborder d'un mauvais fond de grave
Qui fut jamais plus prêt, plus adroit et plus brave
A tourner l'artimon ?

Qui mieux que moi surtout, et d'une main moins lente,
Sut jeter sur la prise un grappin triomphant,
Quand la lame bondit sous la nef chancelante,
Et qu'aux efforts des airs une vergue hurlante
Vagit comme un enfant ?

Mais mon coeur s'envolait au sil de la carène
Comme une jeune abeille aux parfums de l'Hybla,
Et j'aurais délaissé les amours d'une reine,
Pour affronter de près les chants de la sirène,
Et les chiens de Scylla.

Car je lisais Homère, et mon âme empressée
Des froids âpres de l'Ourse et des feux du Lion,
N'avait pas un désir et pas une pensée
Qui ne prisât plus haut les travaux d'Odyssée
Que l'orgueil d'Ilion.

Et, quand d'un vif essor je défiais les mousses,
Comme un oiseau marin perché sur les huniers,
Je ne voyais que bois tout veloutés de mousses,
Et je rêvais partout l'abri des pamplemousses,
Ëden des nautoniers.

C'est ainsi qu'apparaît l'Océan de la rade.
Le voyageur de mer est fou comme l'amant.
Tout visage nouveau lui paraît camarade,
Tout lougre, galion, et tout poisson dorade,
Et tout roc diamant.

Il en est autrement, quand bouillonne la houle,
Quand le grain élargi noircit ses flancs massifs,
Quand la foudre s'abat sur le mât qui s'écroule,
Et quand, ras comme un bac, le vaisseau sombre ou roule
De récifs en récifs.

Aujourd'hui, bon espoir vous reste à la hélée ;
Les marcheurs ont leur cap en plein de votre bord,
Et si quelque lutin, tapi sur la coulée,
N'égare pas encor leur aiguille affolée,
Vous surgirez au port.

La nature prodigue, à vos chasses heureuses
Promet les albatros et les fous étourdis,
Sous des pitons, chargés de mouettes peureuses,
D'où tombent frissonnant les petits des macreuses
Par le froid engourdis.

La tortue arrondit ses épaules nacrées
Sous cette herbe marine aux mobiles scions,
Et des cayeux béants les bouches déchirées
Vous livreront ce soir, au reflux des marées,
Le nid des alcyons.

Moi, j'ai filé du câble, et ma tâche est remplie.
J'ai serré trop de lofs, j'ai rasé trop de bancs,
Et j'ai trop entendu grincer l'aigre poulie,
Quand l'aquilon mordant sous qui le beaupré plie
Siffle dans les haubans.

J'ai changé maintenant de projet et d'allure,
Et, quand vous vogueriez aux jardins de Circé,
Je prends pic. J'ai ferlé ma dernière voilure,
Et je n'étendrais pas d'une seule encablure
Mon trajet insensé.

J'ai cherché comme vous, marinier intrépide,
Le péril pour l'argent, l'argent pour le péril.
Que me fait désormais la perle à l'oeil limpide,
Et l'opale inconstante où brille un feu rapide,
Et l'azur du béryl ?

En quelque lieu nouveau que le destin vous porte,
Dieu vous gard'. Mon espoir n'en a plus de souci.
Un esprit de malheur s'est assis à ma porte.
Mon toit est déserté. Ma pauvre femme est morte.
Ma fille l'est aussi.

Et quand, au champ natal que vient baigner la Manche,
Les Gémeaux protecteurs me conduiraient tout seul,
Verrais-je Marguerite en habits de dimanche,
Pour son bonnet de fête et pour sa robe blanche
Dépouiller son linceul ?

Ma Lise viendrait-elle, espiègle et rebondie,
D'un pas alerte et sûr aider mes pas pesants ?
Et moi qui me flattais de la trouver grandie,
Car on n'a jamais vu de vague plus hardie
Danser sur les brisants !

Je ne conterais plus au feu de la veillée,
Ce que pour les revoir un père peut oser ;
La mère palpitante, et de larmes mouillée,
Tandis que la petite à ma joue éraillée
Collerait un baiser !…

" Apporte-moi, dit-elle, une perruche verte !… "
Qui la demanderait de l'oeil et de la main ?
Lise est morte ! – Adieu donc ! Adieu, la Découverte !
Mais une salve encore à la tombe entr'ouverte
Où je couche demain !

Emile NELLIGAN (1879-1941) : Chopin

Fais, au blanc frisson de tes doigts,
Gémir encore, ô ma maîtresse !
Cette marche dont la caresse
Jadis extasia les rois.

Sous les lustres aux prismes froids,
Donne à ce coeur sa morne ivresse,
Aux soirs de funèbre paresse
Coulés dans ton boudoir hongrois.

Que ton piano vibre et pleure,
Et que j'oublie avec toi l'heure
Dans un Eden, on ne sait où…

Oh ! fais un peu que je comprenne
Cette âme aux sons noirs qui m'entraîne
Et m'a rendu malade et fou !

Emile NELLIGAN (1879-1941) : La Bénédictine

Elle était au couvent depuis trois mois déjà,
Et le désir divin grandissait dans son être,
Lorsqu'un soir, se posant au bord de sa fenêtre,
Un bel oiseau bâtit son nid, puis s'y logea.

Ce fut là qu'il vécut longtemps et qu'il mangea.
Mais, comme elle sentait souvent l'ennui renaître,
La soeur lui mit au cou par caprice une lettre…
L'oiseau ne revint plus, elle s'en affligea.

La vieillesse neigeant sur la Bénédictine
Fit qu'elle rendit l'âme, une nuit argentine,
Les yeux levés au ciel par l'extase agrandis :

Or, comme elle y montait, au chant d'un choeur étrange,
Elle vit, demandant sa place en paradis,
L'oiseau qui remettait la lettre aux mains d'un Ange !

Emile NELLIGAN (1879-1941) : Sur un portrait du Dante

C'est bien lui, ce visage au sourire inconnu,
Ce front noirci du hâle infernal de l'abîme,
Cet oeil où nage encor la vision sublime :
Le Dante incomparable et l'Homme méconnu.

Ton âme herculéenne, on s'en est souvenu,
Loin des fourbes jaloux du sort de leur victime,
Sur les monts éternels où tu touchas la cime
A dû trouver la paix, ô Poète ingénu.

Sublime Alighieri, gardien des cimetières !
Le blason glorieux de tes oeuvres altières,
Au mur des Temps flamboie ineffaçable et fier.

Et tu vivras, ô Dante, autant que Dieu lui-même,
Car les Cieux ont appris aussi bien que l'Enfer
À balbutier les chants de ton divin Poème.

Germain NOUVEAU (1851-1920) : Le baiser (III)

" Tout fait l'amour. " Et moi j'ajoute,
Lorsque tu dis : " Tout fait l'amour " :
Même le pas avec la route,
La baguette avec le tambour.

Même le doigt avec la bague,
Même la rime et la raison,
Même le vent avec la vague,
Le regard avec l'horizon.

Même le rire avec la bouche,
Même l'osier et le couteau,
Même le corps avec la couche,
Et l'enclume sous le marteau.

Même le fil avec la toile
Même la terre avec le ver,
Le bâtiment avec l'étoile,
Et le soleil avec la mer.

Comme la fleur et comme l'arbre,
Même la cédille et le c,
Même l'épitaphe et le marbre,
La mémoire avec le passé.

La molécule avec l'atome,
La chaleur et le mouvement,
L'un des deux avec l'autre tome,
Fût-il détruit complètement.

Un anneau même avec sa chaîne,
Quand il en serait détaché,
Tout enfin, excepté la Haine,
Et le coeur qu'Elle a débauché.

Oui, tout fait l'amour sous les ailes
De l'Amour, comme en son Palais,
Même les tours des citadelles
Avec la grêle des boulets.

Même les cordes de la harpe
Avec la phalange du doigt,
Même le bras avec l'écharpe,
Et la colonne avec le toit.

Le coup d'ongle ou le coup de griffe,
Tout, enfin tout dans l'univers,
Excepté la joue et la gifle,
Car… dans ce cas l'est à l'envers…

Emile NELLIGAN (1879-1941) : Gretchen la pâle

Elle est de la beauté des profils de Rubens
Dont la majesté clame à la sienne s'incline.
Sa voix a le son d'or de mainte mandoline
Aux balcons de Venise avec des chants lambins.

Ses cheveux, en des flots lumineux d'eaux de bains,
Déferlent sur sa chair vierge de manteline ;
Son pas, soupir lacté de fraîche mousseline,
Simule un vespéral marcher de chérubins.

Elle est comme de l'or d'une blondeur étrange.
Vient-elle de l'Éden ? de l'Erèbe ? Est-ce un ange
Que ce mystérieux chef-d'oeuvre du limon ?

La voilà se dressant, torse, comme un jeune arbre.
Souple Anadyomène… Ah ! gare à ce démon !
C'est le Paros qui tue avec ses bras de marbre !