Clément MAROT (1497-1544) : De celui qui incite une jeune dame à faire ami

A mon plaisir vous faites feu et basme,
Parquoi souvent je m'étonne, madame,
Que vous n'avez quelque ami par amours :
Au diable l'un, qui fera ses clamours
Pour vous prier, quand serez vieille lame.

Or, en effet, je vous jure mon âme,
Que si j'étais jeune et gaillarde femme,
J'en aurais un devant qu'il fut trois jours
A mon plaisir.

Et pourquoi non ? Ce serait grand diffame,
Si vous perdiez jeunesse, bruit et fame
Sans ébranler drap, satin et velours.
Pardonnez-moi, si mes mots sont trop lourds :
Je ne vous veux qu'apprendre votre gamme
A mon plaisir.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Rompant soudain le deuil …

Rompant soudain le deuil de ces jours pluvieux,
Sur les grands marronniers qui perdent leur couronne,
Sur l'eau, sur le tardif parterre et dans mes yeux
Tu verses ta douceur, pâle soleil d'Automne.

Soleil, que nous veux-tu ? Laisse tomber la fleur,
Que la feuille pourrisse et que le vent l'emporte !
Laisse l'eau s'assombrir, laisse-moi ma douleur
Qui nourrit ma pensée et me fait l'âme forte.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Choeur

Hors des cercles que de ton regard tu surplombes,
Démon concept, tu t'ériges et tu suspends
Les males heures à ta robe, dont les pans
Errent au prime ciel comme un vol de colombes.
Toi, pour qui sur l'autel fument en hécatombes
Les lourds désirs plus cornus que des égipans,
Electuaire sûr aux bouches des serpents,
Et rite apotropée à la fureur des trombes ;

Toi, sistre et plectre d'or, et médiation,
Et seul arbre debout dans l'aride vallée,
Ô démon, prends pitié de ma contrition ;
Eblouis-moi de ta tiare constellée,
Et porte en mon esprit la résignation,
Et la sérénité en mon âme troublée.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Ô monts justement fiers …

Ô monts justement fiers de vos pentes arides,
Ô bords où j'égarais mes pas,
Ô vagues de la mer, berceau des Néréides,
Que je fendais d'un jeune bras,

J'ai peur de vous revoir, mais c'est une folie :
Sied-il qu'un coeur comme le mien
Soit assouvi jamais de la mélancolie
De votre charme aérien ?

Stéphane MALLARME (1842-1898) : Petit air (guerrier)

Ce me va hormis l'y taire
Que je sente du foyer
Un pantalon militaire
À ma jambe rougeoyer

L'invasion je la guette
Avec le vierge courroux
Tout juste de la baguette
Au gant blancs des tourlourous

Nue ou d'écorce tenace
Pas pour battre le Teuton
Mais comme une autre menace
À la fin que me veut-on

De trancher ras cette ortie
Folle de la sympathie.

Louis MÉNARD (1822-1901) : Le Rishi

Dans la sphère du nombre et de la différence,
Enchaînés à la vie, il faut que nous montions,
Par l'échelle sans fin des transmigrations,
Tous les degrés de l'être et de l'intelligence.

Grâce, ô vie infinie, assez d'illusions !
Depuis l'éternité ce rêve recommence.
Quand donc viendra la paix, la mort sans renaissance ?
N'est-il pas bientôt temps que nous nous reposions ?

Le silence, l'oubli, le néant qui délivre,
Voilà ce qu'il me faut ; je voudrais m'affranchir
Du mouvement, du lieu, du temps, du devenir ;

Je suis las, rien ne vaut la fatigue de vivre,
Et pas un paradis n'a de bonheur pareil,
Nuit calme, nuit bénie, à ton divin sommeil.

Jean MAROT (1463-1526) : De constance

Sans varier moins que le polle articque
Doit la Dame estre et de cueur pacifique,
Porter en paix les grans hurtz de Fortune ;
Se bien luy vient ou malheur l'importune
N'en soit joyeuse ou plus melencolicque.

Contre bonheur constance à soy applicque,
Puys de force ayt la vertu magnificque
Pour tollerer toute griefve infortune.
Sans varier.

Le polle est fixe et le ciel erraticque ;
Semblablement tout trezor terrificque
Va et puys vient, ainsi que faict la lune,
Mais cueur constant n'en a joye ou rancune
Se monstrant polle envers Fortune inicque
Sans varier.

Claude MALLEVILLE (1596-1647) : Si tôt que j'eus quitté les délices du port

Si tôt que j'eus quitté les délices du port
Et d'un oeil affligé pris congé du rivage,
J'appris que de la mer l'infidèle passage
Était peu différent de celui de la mort.

Les ondes contre moi firent un tel effort
Et d'un si rude choc vainquirent mon courage
Qu'au moindre de mes maux, si j'eusse fait naufrage,
J'en eusse rendu grâce à la bonté du sort.

A la fin je devins aussi froid que la glace,
La nature aux douleurs abandonna la place
Et mon coeur demeura sans vigueur et sans pouls.

Je perdis la clarté, mes lèvres furent closes
Et mon esprit, Olympe, oubliait toutes choses
S'il ne se fût alors ressouvenu de vous.

Éphraïm MIKHAËL (1866-1890) : Conseil du soir

Nulle pourpre aujourd'hui dans le gris vespéral ;
Le jour meurt simplement comme une âme lassée,
Et voici que du ciel uniforme et claustral
Une paix de couvent tombe sur ma pensée.

J'accepte le conseil religieux du soir
Qui m'édifie un pacifique monastère,
Et mon rêve, oublieux et calme, ira s'asseoir
Au jardin monacal plein de chaste mystère.

Je quitterai le lourd manteau du vain orgueil :
Trop d'autres ont usé l'or de son insolence.
Et je dépouillerai la vanité du deuil :
Tant d'ennuis ont crié que je veux le silence.

Comme un captif hanté par l'espoir suborneur,
Je ne monterai plus sur la Tour idéale
Épier le galop mensonger du Bonheur
Qui vient dans un brouillard de clarté liliale ;

Mais mon Esprit, absous de ses désirs altiers,
Sera pareil aux doux moines mélancoliques
Errants dans les jardins graves des bons moûtiers
Et vieillissant parmi les roses symboliques.

Frédéric MONNERON (1813-1837) : Les Alpes

(extraits)

… Ils vont toujours. L'horizon s'ouvre immense,
Il se gonfle, il se perd, et toujours recommence ;
Confus, inépuisable, il s'enfuit, reculant
L'orageuse étendue au flot étincelant.
Et les monts sur les monts s'accumulent sans cesse ;
Le haut plateau succède au plateau qui s'abaisse,
Bordant de ces créneaux lugubres, désolés,
Les horizons de neige au clair azur mêlés.
Le glacier, qui se roule en vagues cristallines,
Allume aux feux du jour ses verdâtres collines. […]

……………………………. Le guide,
Ouvrant le manteau noir étoilé par la neige,
De ses plis ténébreux l'enveloppe sans bruit,
Et le poète errant dans l'éternelle nuit,
De montagne en montagne et d'abîme en abîme,
Se berce dans sa chute, au gré d'un vent sublime. […]

Il tombe, il rebondit, il tombe, il tombe encor,
Et de son oeil sanglant jaillit l'étoile d'or.
Abîme, vous chantiez, vous résonniez de joie !
Toi, terre ! tu tremblais en accueillant ta proie !