Archives de catégorie : M

Clément MAROT (1497-1544) : A madame de Ferrare

Me souvenant de tes bontez divines
Suis en douleur, princesse, à ton absence ;
Et si languy quant suis en ta presence,
Voyant ce lys au milieu des espines.

Ô la doulceur des doulceurs femenines,
Ô cueur sans fiel, ô race d'excellence,
Ô traictement remply de violance,
Qui s'endurçist pres des choses benignes.

Si seras tu de la main soustenue
De l'eternel, comme sa cher tenue ;
Et tes nuysans auront honte et reproche.

Courage, dame, en l'air je voy la nue
Qui ça et là s'escarte et diminue,
Pour faire place au beau temps qui s'approche.

Clément MAROT (1497-1544) : Du content en amours

Là me tiendrai, où à présent me tien,
Car ma maîtresse au plaisant entretien
M'aime d'un coeur tant bon et désirable
Qu'on me devrait appeler misérable,
Si mon vouloir était autre que sien.

Et fusse Hélène au gracieux maintien
Qui me vînt dire : " Ami, fais mon coeur tien ",
Je répondrais : " Point ne serai muable :
Là me tiendrai. "

Qu'un chacun donc voise chercher son bien
Quant est à moi, je me trouve très bien.
J'ai Dame belle, exquise et honorable.
Parquoi, fussé-je onze mil ans durable,
Au Dieu d'amour ne demanderai rien :
Là me tiendrai.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Belle lune d'argent …

Belle lune d'argent, j'aime à te voir briller
Sur les mâts inégaux d'un port plein de paresse,
Et je rêve bien mieux quand ton rayon caresse,
Dans un vieux parc, le marbre où je viens m'appuyer.

J'aime ton jeune éclat et tes beautés fanées,
Tu me plais sur un lac, sur un sable argentin,
Et dans la vaste nuit de la plaine sans fin,
Et dans mon cher Paris, au bout des cheminées.

Jean MORÉAS (1856-1910) : Passe-temps

Blanc satin neuf, oeuf de couvée fraîche,
Neige qui ne fond,
Que vos tétins, l'un à l'autre revêche,
Si tant clairs ne sont.

Chapelets de fine émeraude, ophites,
Ambre coscoté,
Semblables aux yeux dont soulas me fîtes,
Onques n'ont été.

Votre crêpe chef le soleil efface,
Et votre couleur
Fait se dépiter la cerise, et passe
La rose en sa fleur.

Joncade, coings farcis de frite crème,
Pâté, tarte (ô vous ! ),
Que vos gras baisers, voire de carême,
Ne sont pas plus doux.

Stéphane MALLARME (1842-1898) : Tout orgueil fume-t-il du soir,

Torche dans un branle étouffée
Sans que l'immortelle bouffée
Ne puisse à l'abandon surseoir !

La chambre ancienne de l'hoir
De maint riche mais chu trophée
Ne serait pas même chauffée
S'il survenait par le couloir.

Affres du passé nécessaires
Agrippant comme avec des serres
Le sépulcre de désaveu,

Sous un marbre lourd qu'elle isole
Ne s'allume pas d'autre feu
Que la fulgurante console.

Stéphane MALLARME (1842-1898) : Dame sans trop d'ardeur…

Dame sans trop d'ardeur à la fois enflammant
La rose qui cruelle ou déchirée, et lasse
Même du blanc habit de pourpre, le délace
Pour ouïr dans sa chair pleurer le diamant

Oui, sans ces crises de rosée et gentiment
Ni brise quoique, avec, le ciel orageux passe
Jalouse d'apporter je ne sais quel espace
Au simple jour le jour très vrai du sentiment

Ne te semble-t-il pas, disons, que chaque année
Dont sur ton front renaît la grâce spontanée
Suffise selon quelque apparence et pour moi

Comme un éventail frais dans la chambre s'étonne
A raviver du peu qu'il faut ici d'émoi
Toute notre native amitié monotone.

Stuart MERRILL (1863-1915) : Nocturne

A JORIS-KARL HUYSMANS

La blême lune allume en la mare qui luit
Miroir des gloires d'or, un émoi d'incendie.
Tout dort. Seul, à mi-mort, un rossignol de nuit
Module en mal d'amour sa molle mélodie.

Plus ne vibrent les vents en le mystère vert
Des ramures. La lune a tû leurs voix nocturnes :
Mais à travers le deuil du feuillage entr'ouvert,
Pleuvent les bleus baisers des astres taciturnes.

La vieille volupté de rêver à la mort
A l'entour de la mare endort l'âme des choses.
A peine la forêt parfois fait-elle effort
Sous le frisson furtif d'autres métamorphoses.

Chaque feuille s'efface en des brouillards subtils.
Du zénith de l'azur ruisselle la rosée
Dont le cristal s'incruste en perles aux pistils
Des nénuphars flottant sur l'eau fleurdelisée.

Rien n'émane du noir, ni vol, ni vent, ni voix,
Sauf lorsqu'au loin des bois, par soudaines saccades,
Un ruisseau roucouleur croule sur les gravois :

L'écho s'émeut alors de l'éclat des cascades.

François MAYNARD (1582-1646) : Déserts où j'ai vécu dans un calme si doux

Déserts où j'ai vécu dans un calme si doux,
Pins qui d'un si beau vert couvrez mon ermitage,
La cour depuis un an me sépare de vous,
Mais elle ne saurait m'arrêter davantage.

La vertu la plus nette y fait des ennemis ;
Les palais y sont pleins d'orgueil et d'ignorance ;
Je suis las d'y souffrir, et honteux d'avoir mis
Dans ma tête chenue une vaine espérance.

Ridicule abusé, je cherche du soutien
Au pays de la fraude, où l'on ne trouve rien
Que des pièges dorés et des malheurs célèbres.

Je me veux dérober aux injures du sort ;
Et sous l'aimable horreur de vos belles ténèbres,
Donner toute mon âme aux pensers de la mort.

Pierre MOTIN (1566-1612) : Méditation sur le Memento homo

Souviens-toi que tu n'es que cendre
Et qu'il te faut bien descendre
Dans le fond d'un sépulcre noir,
Où la terre te doit reprendre
Et la cendre te recevoir.

Le péril te suit à la guerre,
Dessus la mer, dessus la terre ;
Le péril te suit en tous lieux,
Et tout ce que le monde enserre
Vit en péril dessous les cieux.

La moindre fièvre survenue,
Qui dans tes veines continue
Te viendra troubler le cerveau,
Couvrira tes yeux d'une nue
Et t'enverra dans le tombeau.

Des hommes la maudite vie
À mille maux est asservie,
Dont le moindre est assez puissant
Pour arracher l'âme et la vie
Hors de notre corps languissant.

Puis après la mort endurée,
De ta dépouille demeurée
Les membres seront sans chaleur
Et ta face défigurée,
Et tes deux lèvres sans couleur.

Des prêtres la triste cohorte
Viendra chanter devant ta porte,
Un drap de morts et un linceul
Couvriront ta charogne morte,
Prisonnière dans un cercueil.

Les torches luiront par la rue,
Et des tiens la troupe accourue,
Couverte d'un long habit noir,
A ton âme mal secourue
Payeront le dernier devoir.

Alors la prunelle offusquée,
La langue qui s'est tant moquée,
Et ta peau cendre deviendront,
Et au lieu de poudre musquée,
Les vers dans ton poil se tiendront.

Tout ce qui dans terre chemine
De puanteur et de vermine,
Mille crapauds, mille serpents,
Iront sur ta morte poitrine
Et dessus ton ventre rampant.

La main de ton juge équitable
À ton offense détestable
Sa justice fera sentir,
Un grand abîme épouvantable
S'entr'ouvrira pour t'engloutir.

Ton âme de nul consolée,
Qui cependant sera volée
Où l'on juge en dernier ressort,
Toute tremblante et désolée
Mourra de peine après ta mort.

Catulle MENDÈS (1841-1909) : Ballade de l'âme de Paul Verlaine

Bien qu'il ait l'âme sans rancune,
Pierrot dit en serrant le poing :
" Mais, sacrebleu, je n'ai nul point
De ressemblance avec la lune !

" Ô faux sosie aérien !
Mon nez s'effile, elle est camuse ;
Elle a l'air triste ! Je m'amuse
De tout, un peu, beaucoup, de rien.

" On la dit pâle ! Allons donc ! jaune !
Moi seul suis blanc comme les miss.
Elle est chaste autant qu'Artémis,
Je le suis aussi, comme un faune.

" N'importe ! Dès qu'elle a penché
Son front : " Bonsoir, Pierrot céleste ! "
Dit l'un ; un autre dit : " Ah ! peste !
" Pierrot, ce soir, a l'oeil poché. "…