Jean-Jacques LEFRANC DE POMPIGNAN (1709-1784) : Le château d'If

Nous fûmes donc au château d'If.
C'est un lieu peu récréatif.
Défendu par le fer oisif
De plus d'un soldat maladif,
Qui, de guerrier jadis actif,
Est devenu garde passif.
Sur ce roc taillé dans le vif,
Par bon ordre on retient captif,
Dans l'enceinte d'un mur massif,
Esprit libertin, coeur rétif
Au salutaire correctif
D'un parent peu persuasif.
Le pauvre prisonnier pensif,
À la triste lueur du suif,
Jouit, pour seul soporatif,
Du murmure non lénitif
Dont l'élément rébarbatif
Frappe son organe attentif.
Or, pour être mémoratif
De ce domicile afflictif,
Je jurai, d'un ton expressif,
De vous le peindre en rime en if,
Ce fait, du roc désolatif
Nous sortîmes d'un pas hâtif,
Et rentrâmes dans notre esquif,
En répétant d'un ton plaintif,
Dieu nous garde du château d'If !

Marin Le Roy de GOMBERVILLE (1600-1674) : Effroyables deserts, pleins d'ombre, et de silence

Effroyables deserts, pleins d'ombre, et de silence,
Où la peur, et l'hyver, sont éternellement ;
Rochers affreux, et nus, où l'on voit seulement
Le tonnerre, et les vents montrer leur insolence.

En quelque part des Cieux que le Soleil s'élance,
Vous estes tousjours pleins d'un froid aveuglement,
Et vos petits ruisseaux malgré leur element
Font monter jusqu'aux airs leur foible violence.

Lieu où jamais l'amour ne vint tendre ses rets,
Torrents, cavernes, troncs, si parmy ces forests
Je me tiens si content, et je vous ayme encore

Ce n'est pas qu'en efect vous ayez des appas,
Mais puisque vous avez la Beauté que j'adore,
Puis-je avoir ce Bon-heur, et ne vous aymer pas ?

Marin Le Roy de GOMBERVILLE (1600-1674) : Olympe leves toy, desja l'aube est levée

Olympe leves toy, desja l'aube est levée,
Voy comme dans les airs elle seme le jour,
Desja dans le ruisseau Diane s'est lavée,
Et desja le Soleil a commencé son tour.

Tout nostre bois souspire apres ton arrivée,
Ses oyseaux comme moy racontent leur amour,
Quelle estréme rigueur tient ton ame privée
Des plaisirs que le Ciel espand en ce sejour ?

Desja le cerf qui brame apres celle qu'il ayme
Contrefait dans ces bois ce que je suys moy-mesure,
Olympe, vien le voir, le voyla qui la tient ?

Tu te leves, ma belle, ô Dieu ! qu'elle est humaine,
Je voy dedans ses yeux amour qui l'entretient,
Des douceurs dont sa main doit couronner sa peine.

Guillaume LE ROUILLÉ (1494-1550) : Épître au nom des rossignols du parc d'Alençon

A la reine de Navarre, duchesse d'Alençon.

Par cette épître en style rude écrite,
Princesse illustre, ô reine Marguerite,
Puisque plus loin ne t'ont pu convoyer,
Humble salut te veulent envoyer,
Ceux qui pour toi ont dit mainte chanson,
Les rossignols de ton Parc d'Alençon.
Ô quelle joie ! ô quel plaisir nous vint
Quand jusqu'à nous la nouvelle survint
De ta venue en ton Parc, qui peut être
A peu nommé un Paradis terrestre.
Lors ciel et terre, oiseaux, arbres et bêtes,
Pour t'honorer menaient grand'joie et fêtes.
Le ciel fut doux et en température,
Sans offenser aucune créature.
Vesta d'hiver rudement mise nue
Fut revêtue à ta belle venue
D'un beau vert gai, semé épaissement
De toutes fleurs, odorant doucement.
Quant aux oiseaux, chacun se vint vanter
A son pouvoir de doucement chanter.
Nous les premiers, comme c'était raison,
Trop mieux chantants, et sans comparaison,
Avisâmes ensemble de pourvoir
A notre fait, pour mieux te recevoir.
Tout consulté fut avisé qu'aux champs
A peine orrois nos mélodieux chants
Pour le grand bruit que lors on démenait
De la grand'joie : et que mieux convenait
Ici t'attendre en accordant les sons
De nos motets et joyeuses chansons,
En dégoisant notre plaisant ramage.
D'une autre part, le bestial sauvage
Sautait, jouait, ayant moult grand désir
A son pouvoir, augmenter ton plaisir.
Quant aux arbres, un chacun se para
De feuille et fleur et bien se prépara :
Nouvelle vint tantôt de ta venue
De quoi la ville en joie fut émue.
Honnêtement chacun se mit avant
Pour t'honorer et aller au-devant.
Lors oyait-on l'artillerie tonner,
Cloches partout à carillon sonner.
Feux sont de joie, et les maisons tendues,
Fleurs et odeurs par les rues épandues.
Dizains, quatrains, épigrammes, distiques,
A ta louange, on met ès voies publiques,
Noël de joie ont crié mille voix,
Dont Écho fit résonnance en ce bois.
Bien semble au peuple et pas n'en est déçu,
Qu'avecques toi un grand bien a reçu.
Droit à l'Église, ainsi qu'était raison,
Voulut aller faire à Dieu oraison.
Les prêtres, lors, Te Deum haut chantèrent,
Où les orgues doucement accordèrent.

A ton retour de l'Église on t'amène
Dedans ton Parc, en ton plaisant domaine.
Entrant tu vis arbres fleuris et verts
Te saluant par beaux carmes et vers.
Telle vertu oncques ne fut donnée
Au divin chêne étant en Dodonée,
Ou a l'ormeau qui fit parler apert
Tespesion, gymnosophiste expert,
Les Dryades, Hamadryades gentes,
Rire on voyait par rimules et fentes,
Des écorces des bois où sont cachées,
Et d'être vues de toi ne sont fâchées,
Muses aussi, et nymphes de Bruyante
Font résonner sa très claire eau courante.
L'air était doux, sans chaleur ou froidure,
Vesta montrait sa robe de verdure
Que le printemps lui a donnée sans feinte
D'herbe menue entrelacée et peinte
De toutes fleurs que l'on pourrait chercher,
Pour te servir de tapis à marcher.
Les biches font sauts, courses et brisées
Quand ont connu que les a avisées,
Les cerfs semblent faire tournois et joutes ;
Et les faonneaux gambades, virevoustes,
Petits connils, courants à la traverse,
Puis çà, puis là, l'un l'autre bouleverse.
Bref chacun fait du mieux dont il s'avise.
Quant aux oiseaux, chacun chante à sa guise,
Du mieux qu'il peut, mélodieusement ;
Mais nous, sur tous, harmonieusement,
Notre salette avions lors disposée
A jour et nuit chanter sans reposée,
Tantôt en bien et puis en mieux changer,
Sans avoir soin de dormir ou manger,
Faisant toujours nouveau ton de musique,
De quoi très bien nous savons la pratique
En plusieurs lieux épars, pour être ouïs :
Et que les tiens en fussent réjouis
Avecque toi, ainsi que de ta part,
Du tien leur fais très volontiers départ.
A ton réveil bien nous pouvais ouïr
Par tous moyens, pensant te réjouir,
Et si oiseaux et hôtes font devoir,
Si font les gens comme tu as pu voir.
Car tu as vu (ô dame d'excellence)
Par chacun jour jouer en ta présence
Grands et petits, chacun en son pouvoir,
Dont ta bonté contente est du vouloir.
Suppliant ce qu'ils ne peuvent parfaire
Et qu'envers toi ne pourraient satisfaire.

Écrit au Parc, pour ton esprit ébattre,
L'an quinze cent quarante avecques quatre,
Le jour saint Marc en avril gracieux,
Tes Rossignols, de te voir soucieux.

Georges LAFENESTRE (1837-1916) : A quoi bon prolonger la lutte et la révolte ?

A quoi bon prolonger la lutte et la révolte ?
Transmettre, sans scrupule, à d'autres combattants
Un mot d'ordre menteur qui mène aux guet-apens ?
Les laboureurs sont las de semer sans récolte.
Ce monde peut mourir ! je suis prêt et j'attends…

J'attends, j'attends encore… Ah ! suprême ironie !
Le rêve du néant, même, est un faux espoir !
Car voici que, soudain, là-bas, dans le fond noir
Tressaille, radieuse, ardente, rajeunie,
La fleur des vieux matins, comme un rouge ostensoir !
………………………………………….

Puisque la vie est là, cruelle, mais certaine,
Dans l'ivresse d'agir il faut bien oublier !
J'ai les bras, j'ai le coeur d'un vaillant ouvrier ;
Je ne veux m'endormir que sur ma gerbe pleine ;
Rêvant d'un maître juste et qui saura payer.

A la vie ! A la vie ! Et tous dans la lumière !
Sur la glèbe ou les flots, main calleuse et grands fronts,
Moissonneurs de pensers, ramasseurs d'épis blonds,
Tous les hommes, à l'oeuvre, et les lâches derrière !
Toi, poète, en avant, pour sonner les clairons !

Jean LE MAIRE DE BELGES (1473-1525) : Chanson de Galathée, bergère

Arbres feuillus, revêtus de verdure,
Quand l'hiver dure on vous voit désolés,
Mais maintenant aucun de vous n'endure
Nulle laidure, ains vous donne nature
Riche peinture et fleurons à tous lez,
Ne vous branlez, ne tremblez, ne croulez,
Soyez mêlés de joie et flourissance :
Zéphire est sus donnant aux fleurs issance.

Gentes bergerettes,
Parlant d'amourettes
Dessous les coudrettes
Jeunes et tendrettes,
Cueillent fleurs jolies :
Framboises, mûrettes,
Pommes et poirettes
Rondes et durettes,
Fleurons et fleurettes
Sans mélancolie.

Sur les préaux de sinople vêtus
Et d'or battu autour des entellettes
De sept couleurs selon les sept vertus
Seront vêtus. Et de joncs non tordus,
Droits et pointus, feront sept corbeillettes ;
Violettes, au nombre des planètes,
Fort honnêtes mettront en rondelet,
Pour faire à Pan un joli chapelet.

Là viendront dryades
Et hamadryades,
Faisant sous feuillades
Ris et réveillades
Avec autres fées.
Là feront naïades
Et les Oréades,
Dessus les herbades,
Aubades, gambades,
De joie échauffées.

Quand Aurora, la princesse des fleurs,
Rend la couleur aux boutonceaux barbus,
La nuit s'enfuit avecques ses douleurs ;
Ainsi font pleurs, tristesses et malheurs,
Et sont valeurs en vigueur sans abus,
Des prés herbus et des nobles vergiers
Qui sont à Pan et à ses bergiers.

Chouettes s'enfuient,
Couleuvres s'étuient,
Cruels loups s'enfuient,
Pastoureaux les huient
Et Pan les poursuit.
Les oiselets bruyent,
Les cerfs aux bois ruyent
Les champs s'enjolient,
Tous éléments rient
Quand Aurora luit.

Hermance LESGUILLON née Sandrin (1810-0) : A Marceline Desbordes-Valmore

Oh ! laissez-moi vous parler d'elle !
Elle est soeur de mon âme et d'un écho touchant
Palpite encore en moi sa langue maternelle ;
Je l'aime ! elle est du coeur le plus tendre modèle,
Quand j'étais à l'aurore, elle était mon couchant,
Et lorsque mon rayon fut béni par sa gloire,
Je l'ai chantée ; elle aime mon encens !
Aujourd'hui son beau nom reste dans ma mémoire !
Puisse son souvenir conserver mes accents !