Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Christine

Une étoile d'or là-bas illumine
Le bleu de la nuit, derrière les monts.
La lune blanchit la verte colline :
- Pourquoi pleures-tu, petite Christine ?
Il est tard, dormons.

- Mon fiancé dort sous la noire terre,
Dans la froide tombe il rêve de nous.
Laissez-moi pleurer, ma peine est amère
Laissez-moi gémir et veiller, ma mère :
Les pleurs me sont doux.

La mère repose, et Christine pleure,
Immobile auprès de l'âtre noirci.
Au long tintement de la douzième heure,
Un doigt léger frappe à l'humble demeure :
- Qui donc vient ici ?

- Tire le verrou, Christine, ouvre vite :
C'est ton jeune ami, c'est ton fiancé.
Un suaire étroit à peine m'abrite ;
J'ai quitté pour toi, ma chère petite,
Mon tombeau glacé.

Et coeur contre coeur tous deux ils s'unissent.
Chaque baiser dure une éternité :
Les baisers d'amour jamais ne finissent.
Ils causent longtemps, mais les heures glissent,
Le coq a chanté.

Le coq a chanté, voici l'aube claire
L'étoile s'éteint, le ciel est d'argent.
- Adieu, mon amour, souviens-toi, ma chère !
Les morts vont rentrer dans la noire terre,
Jusqu'au jugement.

- Ô mon fiancé, souffres-tu, dit-elle,
Quand le vent d'hiver gémit dans les bois,
Quand la froide pluie aux tombeaux ruisselle ?
Pauvre ami, couché dans l'ombre éternelle,
Entends-tu ma voix ?

- Au rire joyeux de ta lèvre rose,
Mieux qu'au soleil d'or le pré rougissant,
Mon cercueil s'emplit de feuilles de rose ;
Mais tes pleurs amers dans ma tombe close
Font pleuvoir du sang.

Ne pleure jamais ! Ici-bas tout cesse,
Mais le vrai bonheur nous attend au ciel.
Si tu m'as aimé, garde ma promesse :
Dieu nous rendra tout, amour et jeunesse,
Au jour éternel.

- Non ! je t'ai donné ma foi virginale ;
Pour me suivre aussi, ne mourrais-tu pas ?
Non ! je veux dormir ma nuit nuptiale,
Blanche, à tes côtés, sous la lune pâle,
Morte entre tes bras !

Lui ne répond rien. Il marche et la guide.
À l'horizon bleu le soleil paraît.
Ils hâtent alors leur course rapide,
Et vont, traversant sur la mousse humide
La longue forêt.

Voici les pins noirs du vieux cimetière.
- Adieu, quitte-moi, reprends ton chemin ;
Mon unique amour, entends ma prière !
Mais elle au tombeau descend la première,
Et lui tend la main.

Et, depuis ce jour, sous la croix de cuivre,
Dans la même tombe ils dorment tous deux.
Ô sommeil divin dont le charme enivre !
Ils aiment toujours. Heureux qui peut vivre
Et mourir comme eux !

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Le désert

Quand le Bédouin qui va de l'Horeb en Syrie
Lie au tronc du dattier sa cavale amaigrie,
Et, sous l'ombre poudreuse où sèche le fruit mort,
Dans son rude manteau s'enveloppe et s'endort,
Revoit-il, faisant trêve aux ardentes fatigues,
La lointaine oasis où rougissent les figues,
Et l'étroite vallée où campe sa tribu,
Et la source courante où ses lèvres ont bu,
Et les brebis bêlant, et les boeufs à leurs crèches,
Et les femmes causant près des citernes fraîches,
Ou, sur le sable, en rond, les chameliers assis,
Aux lueurs de la lune écoutant les récits ?
Non, par delà le cours des heures éphémères,
Son âme est en voyage au pays des chimères.
Il rêve qu'Al-Borak, le cheval glorieux,
L'emporte en hennissant dans la hauteur des cieux ;
Il tressaille, et croit voir, par les nuits enflammées,
Les filles de Djennet à ses côtés pâmées.
De leurs cheveux plus noirs que la nuit de l'enfer
Monte un âcre parfum qui lui brûle la chair ;
Il crie, il veut saisir, presser sur sa poitrine,
Entre ses bras tendus, sa vision divine.
Mais sur la dune au loin le chacal a hurlé,
Sa cavale piétine, et son rêve est troublé ;
Plus de Djennet, partout la flamme et le silence,
Et le grand ciel cuivré sur l'étendue immense !

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Le barde de Temrah

Le soleil a doré les collines lointaines ;
Sous le faîte mouillé des bois étincelants
Sonne le timbre clair et joyeux des fontaines.

Un chariot massif, avec deux buffles blancs,
Longe, au lever du jour, la sauvage rivière
Où le vent frais de l'Est rit dans les joncs tremblants.

Un jeune homme, vêtu d'une robe grossière,
Mène paisiblement l'attelage songeur ;
Tout autour, les oiseaux volent dans la lumière.

Ils chantent, effleurant le calme voyageur,
Et se posent parfois sur cette tête nue
Où l'aube, comme un nimbe, a jeté sa rougeur.

Et voici qu'il leur parle une langue inconnue ;
Et, l'aile frémissante, un essaim messager
Semble écouter, s'envole et monte dans la nue.

À l'ombre des bouleaux au feuillage léger,
Sous l'humble vêtement tissé de poils de chèvre,
La croix de bois au cou, tel passe l'Étranger.

Trois filles aux yeux bleus, le sourire à la lèvre,
Courent dans la bruyère et font partir au bruit
Le coq aux plumes d'or, la perdrix et le lièvre.

Du rebord des talus où leur front rose luit,
Écartant le feuillage et la tête dressée,
Chacune d'un regard curieux le poursuit.

Lui, comme enseveli dans sa vague pensée,
S'éloigne lentement par l'agreste chemin,
Le long de l'eau, des feux du matin nuancée.

Il laisse l'aiguillon échapper de sa main,
Et, les yeux clos, il ouvre aux ailes de son âme
Le monde intérieur et l'horizon divin.

Le soleil s'élargit et verse plus de flamme,
Un air plus tiède agite à peine les rameaux,
Le fleuve resplendit, tel qu'une ardente lame.

La plume d'aigle au front, drapés de longues peaux,
Des guerriers tatoués poussent par la vallée
Des boeufs rouges pressés en farouches troupeaux.

Et leur rumeur mugit de cris rauques mêlée,
Et les cerfs, bondissant aux lisières des bois,
Cherchent plus loin la paix que ces bruits ont troublée.

Les hommes et les boeufs entourent à la fois
Le chariot roulant dans sa lenteur égale,
Et les mugissements se taisent, et les voix.

Et tous s'en vont, les yeux dardés par intervalle,
Ayant cru voir flotter comme un rayonnement
Autour de l'Étranger mystérieux et pâle.

Puis les rudes bergers et le troupeau fumant
Disparaissent. Leur bruit dans la forêt s'enfonce
Et sous les dômes verts s'éteint confusément.

Sur une âpre hauteur que hérisse la ronce,
Parmi des blocs aigus et d'épais rochers plats,
Deux vieillards sont debout, dont le sourcil se fronce.

Ils regardent d'un oeil plein de sombres éclats
Venir ce voyageur humble, faible et sans crainte,
Qu'au détour du coteau traînent deux buffles las.

De chêne entrelacé de houx leur tempe est ceinte.
Ils allument soudain les sanglants tourbillons
D'un bûcher dont le vent fouette la flamme sainte.

Ils parlent, déroulant les incantations,
Conviant tous les Dieux qui hantent les orages,
Par qui le jour s'éclipse aux yeux des nations.

Comme un lourd océan sorti de ses rivages,
A leur voix la nuit morne engloutit le soleil,
Et l'éclair de la foudre entr'ouvre les nuages.

Puis l'horizon se tait, aux tombeaux sourds pareil ;
Le vent cesse, la vie entière est suspendue ;
Terre et ciel sont rentrés dans l'inerte sommeil.

Tout est noir et sans forme en l'immense étendue.
Sous l'air pesant où plane un silence de mort
Le chariot s'arrête en sa route perdue.

Mais l'Étranger, du doigt, effleure sans effort
Son front baissé, son sein, selon l'ordre et le nombre :
Des quatre points qu'il touche un flot lumineux sort.

Et les quatre rayons, à travers la nuit sombre,
D'un éblouissement brusque et mystérieux
Tracent un long chemin qui resplendit dans l'ombre.

Et la lumière alors renaît au fond des cieux ;
Les oiseaux ranimés chantent l'aube immortelle,
Les cerfs brament aux pieds des chênes radieux ;

Le soleil est plus doux et la terre est plus belle ;
Et les vieillards, auprès du bûcher consumé,
Sentent passer le Dieu d'une race nouvelle.

L'homme qu'ils redoutaient et qu'ils ont blasphémé,
Cet inconnu tranquille et vénérable aux anges,
Poursuit sa route, assis dans un char enflammé.

Il vient de loin, il sait des paroles étranges
Qui germent dans le coeur du sage et du guerrier ;
Il ouvre un ciel d'azur aux enfants dans leurs langes.

Il brave en souriant le glaive meurtrier ;
Il console et bénit, et le Dieu qu'il adore
Descend à son appel et l'écoute prier.

Ô verdoyante Érinn ! sur ton sable sonore
Un soir il aborda, venu des hautes mers,
Sa trace au sein des flots brillait comme une aurore.

On dit que sur son front la neige, dans les airs,
Arrondit tout à coup sa voûte lumineuse,
Et que ton sol fleurit sous le vent des hivers.

Depuis, il a soumis ta race belliqueuse ;
Des milliers ont reçu le baptême éternel,
Et les anges, Érinn, te nomment bienheureuse !

Mais tous n'ont point goûté l'eau lustrale et le sel ;
Il en est qui, remplis de songes immuables,
Suivent l'ancien soleil qui décroît dans le ciel.

La nuit monte. Parmi les pins et les érables
Gisent de noirs débris où la flamme a passé,
Du vain orgueil de l'homme images périssables.

Le lichen mord déjà le granit entassé,
Et l'herbe épaisse croît dans les fentes des dalles,
Et la ronce vivace entre au mur crevassé.

Les piliers et les fûts qui soutenaient les salles,
Épars ou confondus, ont entravé les cours,
En croulant sous le faix des poutres colossales.

C'est dans ce palais mort, noir témoin des vieux jours,
Que l'Apôtre s'arrête. Au milieu des ruines
Il s'avance, et son pas émeut les échos sourds.

Les reptiles surpris rampent sous les épines ;
L'orfraie et le hibou sortent en gémissant,
Funèbre vision, des cavités voisines.

Bientôt, dans la nuit morne, un jet rouge et puissant
Flamboie entre deux pans d'une tour solitaire ;
La fumée au-dessus roule en s'élargissant.

Un homme est assis là, sur un monceau de terre.
Le brasier l'enveloppe en sa chaude lueur ;
Sa barbe et ses cheveux couvrent sa face austère.

Muet, les bras croisés, il suit avec ardeur,
Les yeux caves et grands ouverts, un sombre rêve,
Et courbe son dos large, où saillit la maigreur.

Sur ses genoux velus étincelle un long glaive ;
Une harpe de pierre est debout à l'écart,
D'où le vent, par instants, tire une plainte brève.

L'Apôtre, auprès du feu, contemple ce vieillard
- Je te salue, au nom du Rédempteur des âmes !
- Salut, enfant ! Demain tu serais venu tard.

Avant que ce foyer ait épuisé ses flammes,
Je serai mort : les loups dévoreront ma chair,
Et mon nom périra parmi nos clans infâmes.

- Vieillard ! ton heure est proche et ton coeur est de fer.
N'as-tu point médité le Dieu sauveur du monde ?
Braves-tu jusqu'au bout l'irrémissible Enfer ?

Resteras-tu plongé dans cette nuit profonde
D'où ta race s'élance à la sainte Clarté !
Veux-tu, seul, du Démon garder la marque immonde ?

Celui qui m'a choisi, dans mon indignité,
Pour répandre sa gloire et sa grâce infinie,
Est descendu pour toi de son éternité.

De l'immense univers la paix était bannie
Il a tendu les bras aux peuples furieux,
Et son sang a coulé pour leur ignominie.

S'il réveillait d'un mot les morts silencieux,
Ne peut-il t'appeler du fond de ton abîme,
Et faire luire aussi la lumière à tes yeux ?

Mais tu n'ignores plus son histoire sublime,
Et tu le sais, voici que le saint avenir
Germe, arrosé des pleurs de la grande Victime.

Écoute ! de la terre aux cieux entends frémir
L'hymne d'amour plus haut que la clameur des haines :
Le siècle des Esprits violents va finir.

Vois ! le palais du fort croule au niveau des plaines
Le bras qui brandissait l'épée est desséché ;
L'humble croit en Celui par qui tombent ses chaînes.

Jette un cri vers ce Dieu rayonnant et caché,
Reçois l'Eau qui nous rend plus forts que l'agonie,
Remonte au Jour sans fin de la nuit du Péché !

Et ta harpe, aujourd'hui veuve de ton génie,
À Celui dont la terre et tous les cieux sont pleins
Emportera ton âme avec son harmonie ! -

L'autre reste immobile, et, dressé sur ses reins,
Prête l'oreille au vent, comme si les ténèbres
Se remplissaient d'échos venus des jours anciens.

- Ô palais de Temrah, séjour des Finns célèbres,
Dit-il, où flamboyaient les feux hospitaliers,
Maintenant, lieu désert hanté d'oiseaux funèbres !

Salles où s'agitait la foule des guerriers,
Que de fois j'ai versé dans leurs coeurs héroïques
Les chants mâles du Barde à vos murs familiers !

Hautes tours, qui jetiez dans les nuits magnifiques
Jusqu'aux astres l'éclat des bûchers ceints de fleurs,
Et couronniez d'Érinn les collines antiques !

Et vous, assauts des forts, ô luttes des meilleurs,
Cris de guerre si doux à l'oreille des braves !
Étendards dont le sang retrempait les couleurs !

Coeurs libres, qui battiez sans peur et sans entraves !
Esprits qui remontiez noblement vers les Dieux,
Dans l'orgueil d'une mort inconnue aux esclaves !

Salut, palais en cendre où vivaient mes aïeux !
Ô chants sacrés, combats, vertus, fêtes et gloire,
Ô soleils éclipsés, recevez mes adieux !

Ton peuple, sainte Érinn, a perdu la mémoire,
Et, seul, des vieux chefs morts j'entends la sombre voix ;
Ils parlent, et mon nom roule dans la nuit noire :

Viens ! disent-ils, la hache a mutilé les bois,
L'esclave rampe et prie où chantaient les épées,
Et tous les Dieux d'Erinn sont partis à la fois !

Viens ! les âmes des Finns, à l'opprobre échappées,
Dans la salle aux piliers de nuages brûlants
Siègent, la coupe au poing, de pourpre et d'or drapées.

Le glaive qui les fit illustres bat leurs flancs ;
Elles rêvent de gloire aux fiers accents du barde,
Et la verveine en fleur presse leurs fronts sanglants.

Mais la foule des chefs parfois songe et regarde
S'il arrive, le roi des chanteurs de Temrah ;
Ils disent, en rumeur : – Voici longtemps qu'il tarde !

Ô chefs ! j'ai trop vécu. Quand l'aube renaîtra,
Je vous aurai rejoints dans la nue éternelle,
Et, comme en mes beaux jours, ma harpe chantera ! -

L'apôtre dit : – Vieillard ! ta raison se perd-elle ?
Il n'est qu'un ciel promis par la bonté de Dieu,
Vers qui l'humble vertu s'envole d'un coup d'aile.

L'infidèle endurci tombe en un autre lieu
Terrible, inexorable, aux douleurs sans relâche,
Où l'Archange maudit l'enchaîne dans le feu !

- Étranger, réponds-moi : Sais-tu ce qu'est un lâche ?
Moins qu'un chien affamé qui hurle sous les coups !
Quelle langue l'a dit de moi, que je l'arrache !

Où mes pères sont-ils ? – Où les païens sont tous !
Pour leur éternité, dans l'ardente torture
Dieu les a balayés du vent de son courroux ! -

Le vieux Barde, à ces mots, redressant sa stature,
Prend l'épée, en son coeur il l'enfonce à deux mains
Et tombe lentement contre la terre dure :

- Ami, dis à ton Dieu que je rejoins les miens. -

C'est ainsi que mourut, dit la sainte légende,
Le chanteur de Temrah, Murdoc'h aux longs cheveux,
Vouant au noir Esprit cette sanglante offrande.

Le palais écroulé s'illumina de feux
Livides, d'où sortit un grand cri d'épouvante.
Le Barde avait rejoint les siens, selon ses voeux.

Auprès du corps, dont l'âme, hélas ! était vivante,
L'Apôtre en gémissant courba les deux genoux ;
Mais Dieu n'exauça point son oraison fervente,

Et Murdoc'h fut mangé des aigles et des loups.

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Le combat homérique

De même qu'au soleil l'horrible essaim des mouches
Des taureaux égorgés couvre les cuirs velus,
Un tourbillon guerrier de peuples chevelus,
Hors des nefs, s'épaissit, plein de clameurs farouches.

Tout roule et se confond, souffle rauque des bouches,
Bruit des coups, les vivants et ceux qui ne sont plus,
Chars vides, étalons cabrés, flux et reflux
Des boucliers d'airain hérissés d'éclairs louches.

Les reptiles tordus au front, les yeux ardents,
L'aboyeuse Gorgô vole et grince des dents
Par la plaine où le sang exhale ses buées.

Zeus, sur le Pavé d'or, se lève, furieux,
Et voici que la troupe héroïque des Dieux
Bondit dans le combat du faîte des nuées.

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Hèraklès solaire

Dompteur à peine né, qui tuais dans tes langes
Les Dragons de la Nuit ! Coeur-de-Lion ! Guerrier,
Qui perças l'Hydre antique au souffle meurtrier
Dans la livide horreur des brumes et des fanges,
Et qui, sous ton oeil clair, vis jadis tournoyer
Les Centaures cabrés au bord des précipices !
Le plus beau, le meilleur, l'aîné des Dieux propices !
Roi purificateur, qui faisais en marchant
Jaillir sur les sommets le feu des sacrifices,
Comme autant de flambeaux, d'orient au couchant !
Ton carquois d'or est vide, et l'Ombre te réclame.
Salut, Gloire-de-l'Air ! Tu déchires en vain,
De tes poings convulsifs d'où ruisselle la flamme,
Les nuages sanglants de ton bûcher divin,
Et dans un tourbillon de pourpre tu rends l'âme !

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Péristèris

Kastalides ! chantez l'enfant aux brunes tresses,
Dont la peau lisse et ferme a la couleur du miel,
Car vous embellissez la louange, ô Déesses !

Autour de l'onde où croît le laurier immortel
Chantez Péristèris née au rocher d'Egine :
Moins chère est à mes yeux la lumière du ciel !

Dites son rire frais, plus doux que l'aubergine,
Le rayon d'or qui nage en ses yeux violets
Et qui m'a traversé d'une flèche divine.

Sur le sable marin où sèchent ses filets
Elle bondit pareille aux glauques Néréides,
Et ses pieds sont luisants comme des osselets.

Chantez Péristèris, ô Nymphes Kastalides,
Quand les fucus amers à ses cheveux mêlés
Effleurent son beau cou de leurs grappes humides.

Il faut aimer. Le thon aime les flots salés,
L'air plaît à l'hirondelle, et le cytise aux chèvres,
Et l'abeille camuse aime la fleur des blés.

Pour moi, rien n'est meilleur qu'un baiser de ses lèvres.

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Le réveil d'hèlios

Le Jeune Homme divin, nourrisson de Délos,
Dans sa khlamyde d'or quitte l'azur des flots ;
De leurs baisers d'argent son épaule étincelle
Et sur ses pieds légers l'onde amère ruisselle.
A l'essieu plein de force il attache soudain
La roue à jantes d'or, à sept rayons d'airain.
Les moyeux sont d'argent, aussi bien que le siège.
Le Dieu soumet au joug quatre étalons de neige,
Qui, rebelles au frein, mais au timon liés,
Hérissés, écumants, sur leurs jarrets ployés,
Hennissent vers les cieux, de leurs naseaux splendides.
Mais, du quadruple effort de ses rênes solides,
Le fils d'Hypériôn courbe leurs cols nerveux ;
Et le vent de la mer agite ses cheveux,
Et Sélénè pâlit, et les Heures divines
Font descendre l'Aurore aux lointaines collines.
Le Dieu s'écrie ! Il part, et dans l'ampleur du ciel
Il pousse, étincelant, le quadrige immortel.
L'air sonore s'emplit de flamme et d'harmonie ;
L'Océan qui palpite, en sa plainte infinie,
Pour saluer le Dieu murmure un chant plus doux ;
Et, semblable à la vierge en face de l'époux,
La Terre, au bord brumeux des ondes apaisées,
S'éveille en rougissant sur son lit de rosées.

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Sous l'épais Sycomore

Sous l'épais sycomore, ô vierge, où tu sommeilles,
Dans le jardin fleuri, tiède et silencieux,
Pour goûter la saveur de tes lèvres vermeilles
Un papillon d'azur vers toi descend des cieux.

C'est l'heure où le soleil blanchit les vastes cieux
Et fend l'écorce d'or des grenades vermeilles.
Le divin vagabond de l'air silencieux
Se pose sur ta bouche, ô vierge, et tu sommeilles !

Aussi doux que la soie où, rose, tu sommeilles,
Il t'effleure de son baiser silencieux.
Crains le bleu papillon, l'amant des fleurs vermeilles,
Qui boit toute leur âme et s'en retourne aux cieux.

Tu souris ! Un beau rêve est descendu des cieux,
Qui, dans le bercement de ses ailes vermeilles,
Éveillant le désir encor silencieux,
Te fait un paradis de l'ombre où tu sommeilles.

Le papillon Amour, tandis que tu sommeilles,
Tout brûlant de l'ardeur du jour silencieux,
Va t'éblouir, hélas ! de visions vermeilles
Qui s'évanouiront dans le désert des cieux.

Ëveille, éveille-toi ! L'ardent éclat des cieux
Flétrirait moins ta joue aux nuances vermeilles
Que le désir ton coeur chaste et silencieux
Sous l'épais sycomore, ô vierge, où tu sommeilles !

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Phidylé

(Études latines, X)

Offre un encens modeste aux Lares familiers,
Phidylé, fruits récents, bandelettes fleuries ;
Et tu verras ployer tes riches espaliers
Sous le faix des grappes mûries.

Laisse, aux pentes d'Algide, au vert pays Albain,
La brebis, qui promet une toison prochaine,
Paître cytise et thym sous l'yeuse et le chêne ;
Ne rougis pas ta blanche main.

Unis au romarin le myrte pour tes Lares.
Offerts d'une main pure aux angles de l'autel,
Souvent, ô Phidylé, mieux que les dons plus rares,
Les Dieux aiment l'orge et le sel.

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Les elfes

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Du sentier des bois aux daims familier,
Sur un noir cheval, sort un chevalier.
Son éperon d'or brille en la nuit brune ;
Et, quand il traverse un ravon de lune,
On voit resplendir, d'un reflet changeant,
Sur sa chevelure un casque d'argent.

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Ils l'entourent tous d'un essaim léger
Qui dans l'air muet semble voltiger.
- Hardi chevalier, par la nuit sereine,
Où vas-tu si tard ? dit la jeune Reine.
De mauvais esprits hantent les forêts
Viens danser plutôt sur les gazons frais.

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

- Non ! ma fiancée aux yeux clairs et doux
M'attend, et demain nous serons époux.
Laissez-moi passer, Elfes des prairies,
Qui foulez en rond les mousses fleuries ;
Ne m'attardez pas loin de mon amour,
Car voici déjà les lueurs du jour.

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

- Reste, chevalier. Je te donnerai
L'opale magique et l'anneau doré,
Et, ce qui vaut mieux que gloire et fortune,
Ma robe filée au clair de la lune.
- Non ! dit-il. – Va donc ! – Et de son doigt blanc
Elle touche au coeur le guerrier tremblant.

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Et sous l'éperon le noir cheval part.
Il court, il bondit et va sans retard ;
Mais le chevalier frissonne et se penche ;
Il voit sur la route une forme blanche
Qui marche sans bruit et lui tend les bras :
- Elfe, esprit, démon, ne m'arrête pas !

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Ne m'arrête pas, fantôme odieux !
Je vais épouser ma belle aux doux yeux.
- Ô mon cher époux, la tombe éternelle
Sera notre lit de noce, dit-elle.
Je suis morte ! – Et lui, la voyant ainsi,
D'angoisse et d'amour tombe mort aussi.

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.