Jules LAFORGUE (1860-1887) : Petites misères d'août

Oh ! quelle nuit d'étoiles, quelles saturnales !
Oh ! mais des galas inconnus
Dans les annales
Sidérales !
Bref, un Ciel absolument nu !

Ô Loi du Rythme sans appel !
Que le moindre Astre certifie
Par son humble chorégraphie
Mais nul spectateur éternel.

Ah ! la Terre humanitaire
N'en est pas moins terre-à-terre !
Au contraire.

La Terre, elle est ronde
Comme un pot-au-feu,
C'est un bien pauv' monde
Dans l'Infini bleu.

Cinq sens seulement, cinq ressorts pour nos Essors….
Ah ! ce n'est pas un sort !
Quand donc nos coeurs s'en iront-ils en huit-ressorts ! ….

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Locutions des Pierrots, II

Ah ! le divin attachement
Que je nourris pour Cydalise,
Maintenant qu'elle échappe aux prises
De mon lunaire entendement !

Vrai, je me ronge en des détresses,
Parmi les fleurs de son terroir
À seule fin de bien savoir
Quelle est sa faculté-maîtresse !

- C'est d'être la mienne, dis-tu ?
Hélas ! tu sais bien que j'oppose
Un démenti formel aux poses
Qui sentent par trop l'impromptu.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Petites misères d'octobre

Octobre m'a toujours fiché dans la détresse ;
Les Usines, cent goulots fumant vers les ciels….
Les poulardes s'engraissent
Pour Noël.

Oh ! qu'alors, tout bramant vers d'albes atavismes,
Je fonds mille Icebergs vers les septentrions
D'effarants mysticismes
Des Sions !….

Car les seins distingués se font toujours plus rares ;
Le légitime est tout, mais à qui bon ma cour ?
De qui bénir mes Lares
Pour toujours ?

Je ferai mes oraisons aux Premières Neiges ;
Et je crierai au Vent : " Et toi aussi, forçat !
Et rien ne vous allège
Comme ça.

(Avec la Neige, tombe une miséricorde
D'agonie ; on a vu des gens aux coeurs de cuir
Et méritant la corde
S'en languir.)

Mais vrai, s'écarteler les lobes, jeu de dupe….
Rien, partout, des saisons et des arts et des dieux,
Ne vaut deux sous de jupe,
Deux sous d'yeux.

Donc, petite, deux sous de jupe en oeillet tiède,
Et deux sous de regards, et tout ce qui s'ensuit….
Car il n'est qu'un remède
A l'ennui.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Les chauves-souris

C'est qu'elles m'ont l'air bien folles, ce soir,
Les cloches du couvent des carmélites !
Et je me demande au nom de quels rites….
Allons, montons voir.

Oh ! parmi les poussiéreuses poutrelles,
Ce sont de jeunes chauves-souris
Folles d'essayer enfin hors du nid
Leurs vieillottes ailes !

- Elles s'en iront désormais aux soirs,
Chasser les moustiques sur la rivière,
A l'heure où les diurnes lavandières
Ont tu leurs battoirs.

- Et ces couchants seront tout solitaires,
Tout quotidiens et tout supra-Védas,
Tout aussi vrais que si je n'étais pas,
Tout à leur affaire.

Ah ! ils seront tout aussi quotidiens
Qu'aux temps où la planète à la dérive
En ses langes de vapeurs primitives
Ne savait rien d' rien.

Ils seront tout aussi à leur affaire
Quand je ne viendrai plus crier bravo !
Aux assortiments de mourants joyaux
De leur éventaire,

Qu'aux jours où certain bohème filon
Du commun néant n'avait pas encore
Pris un accès d'existence pécore
Sous mon pauvre nom.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Sur une défunte

Vous ne m'aimeriez pas, voyons,
Vous ne m'aimeriez pas plus,
Pas plus, entre nous,
Qu'une fraternelle Occasion ?…
- Ah ! elle ne m'aime pas !
Ah ! elle ne ferait pas le premier pas
Pour que nous tombions ensemble à genoux !

Si elle avait rencontré seulement
A, B, C ou D, au lieu de Moi,
Elle les eût aimés uniquement !

Je les vois, je les vois….

Attendez ! je la vois,
Avec les nobles A, B, C ou D.
Elle était née pour chacun d'eux.
C'est lui, Lui, quel qu'il soit,
Elle le reflète ;
D'un air parfait, elle secoue la tête
Et dit que rien, rien ne peut lui déraciner
Cette étonnante destinée.

C'est Lui ; elle lui dit :
" Oh, tes yeux, ta démarche !
" Oh, le son fatal de ta voix !
" Voilà si longtemps que je te cherche !
" Oh, c'est bien Toi, cette fois !… "

Il baisse un peu sa bonne lampe,
Il la ploie, Elle, vers son coeur,
Il la baise à la tempe
Et à la place de son orphelin coeur.

Il l'endort avec des caresses tristes,
Il l'apitoie avec de petites plaintes,
II a des considérations fatalistes,
Il prend à témoin tout ce qui existe,
Et puis, voici que l'heure tinte.

Pendant que je suis dehors
À errer avec elle au coeur,
À m'étonner peut-être
De l'obscurité de sa fenêtre.

Elle est chez lui, et s'y sent chez elle,
Et comme on vient de le voir,
Elle l'aime, éperdûment fidèle,
Dans toute sa beauté des soirs !…

Je les ai vus ! Oh, ce fut trop complet !
Elle avait l'air trop trop fidèle
Avec ses grands yeux tout en reflets
Dans sa figure toute nouvelle !

Et je ne serais qu'un pis-aller,

Et je ne serais qu'un pis-aller,
Comme l'est mon jour dans le Temps,
Comme l'est ma place dans l'Espace ;
Et l'on ne voudrait pas que j'accommodasse
De ce sort vraiment dégoûtant !…

Non, non ! pour Elle, tout ou rien !
Et je m'en irai donc comme un fou,
A travers l'automne qui vient,
Dans le grand vent où il y a tout !

Je me dirai : Oh ! à cette heure,
Elle est bien loin, elle pleure,
Le grand vent se lamente aussi,
Et moi je suis seul dans ma demeure,
Avec mon noble coeur tout transi,
Et sans amour et sans personne,
Car tout est misère, tout est automne,
Tout est endurci et sans merci.

Et, si je t'avais aimée ainsi,
Tu l'aurais trouvée trop bien bonne ! Merci !

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Le mystère des trois cors

Un cor dans la plaine
Souffle à perdre haleine,
Un autre, du fond des bois,
Lui répond ;
L'un chante ton-taine
Aux forêts prochaines,
Et l'autre ton-ton
Aux échos des monts.

Celui de la plaine
Sent gonfler ses veines,
Ses veines du front ;
Celui du bocage,
En vérité, ménage
Ses jolis poumons.

- Où donc tu te caches,
Mon beau cor de chasse ?
Que tu es méchant !

- Je cherche ma belle,
Là-bas, qui m'appelle
Pour voir le Soleil couchant.

- Taïaut ! Taïaut ! Je t'aime !
Hallali ! Roncevaux !

- Être aimé est bien doux ;
Mais, le Soleil qui se meurt, avant tout !

Le Soleil dépose sa pontificale étole,
Lâche les écluses du Grand-Collecteur
En mille Pactoles
Que les plus artistes
De nos liquoristes
Attisent de cent fioles de vitriol oriental !…
Le sanglant étang, aussitôt s'étend, aussitôt s'étale,
Noyant les cavales du quadrige
Qui se cabre, et qui patauge, et puis se fige
Dans ces déluges de bengale et d'alcool !…

Mais les durs sables et les cendres de l'horizon
Ont vite bu tout cet étalage des poisons.

Ton-ton ton-taine, les gloires ! ….

Et les cors consternés
Se retrouvent nez à nez ;
Ils sont trois ;
Le vent se lève, il commence à faire froid.

Ton-ton ton-taine, les gloires !…

- " Bras-dessus, bras-dessous,
" Avant de rentrer chacun chez nous,
" Si nous allions boire
" Un coup ? "

Pauvres cors ! pauvres cors !
Comme ils dirent cela avec un rire amer !
(Je les entends encor).

Le lendemain, l'hôtesse du Grand-Saint-Hubert
Les trouva tous trois morts.

On fut quérir les autorités
De la localité,

Qui dressèrent procès-verbal
De ce mystère très-immoral.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Arabesques de malheur

Nous nous aimions comme deux fous ;
On s'est quittés sans en parler.
(Un spleen me tenait exilé
Et ce spleen me venait de tout.)

Que ferons-nous, moi, de mon âme,
Elle de sa tendre jeunesse !
Ô vieillissante pécheresse,
Oh ! que tu vas me rendre infâme !

Des ans vont passer là-dessus ;
On durcira chacun pour soi ;
Et plus d'une fois, je m'y vois,
On ragera : " Si j'avais su ! "….

Oh ! comme on fait claquer les portes,
Dans ce Grand Hôtel d'anonymes !
Touristes, couples légitimes,
Ma Destinée est demi-morte !….

- Ses yeux disaient : " Comprenez-vous !
" Comment ne comprenez-vous pas ! "
Et nul n'a pu le premier pas ;
On s'est séparés d'un air fou.

Si on ne tombe pas d'un même
Ensemble à genoux, c'est factice,
C'est du toc. Voilà la justice
Selon moi, voilà comment j'aime.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Nuage

Oh, laisse-moi tranquille, dans mon destin,
Avec tes comparaisons illégitimes !
Un examen plus serré ferait estime
Du moindre agent,… – toi, tu y perds ton latin.

Preuves s'entendant comme larrons en foire,
Clins d'yeux bleus pas plus sûrs que l'afflux de sang
Qui les envoya voir : me voilà passant
Pour un beau masque d'une inconstance noire.

Ah ! que nous sommes donc deux pauvres bourreaux Exploités ! et sens-tu pas que ce manège
Mènera ses exploits tant que le… Que sais-je
N'aura pas rentré l'Infini au fourreau ?

Là ; faisons la paix, ô Sourcils ! Prends ta mante ;
Sans regrets apprêtés, ni scénarios vieux,
Allons baiser la brise essuyant nos yeux ;
La brise,… elle sent ce soir un peu la menthe.