Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Christine

Une étoile d'or là-bas illumine
Le bleu de la nuit, derrière les monts.
La lune blanchit la verte colline :
– Pourquoi pleures-tu, petite Christine ?
Il est tard, dormons.

– Mon fiancé dort sous la noire terre,
Dans la froide tombe il rêve de nous.
Laissez-moi pleurer, ma peine est amère
Laissez-moi gémir et veiller, ma mère :
Les pleurs me sont doux.

La mère repose, et Christine pleure,
Immobile auprès de l'âtre noirci.
Au long tintement de la douzième heure,
Un doigt léger frappe à l'humble demeure :
– Qui donc vient ici ?

– Tire le verrou, Christine, ouvre vite :
C'est ton jeune ami, c'est ton fiancé.
Un suaire étroit à peine m'abrite ;
J'ai quitté pour toi, ma chère petite,
Mon tombeau glacé.

Et coeur contre coeur tous deux ils s'unissent.
Chaque baiser dure une éternité :
Les baisers d'amour jamais ne finissent.
Ils causent longtemps, mais les heures glissent,
Le coq a chanté.

Le coq a chanté, voici l'aube claire
L'étoile s'éteint, le ciel est d'argent.
– Adieu, mon amour, souviens-toi, ma chère !
Les morts vont rentrer dans la noire terre,
Jusqu'au jugement.

– Ô mon fiancé, souffres-tu, dit-elle,
Quand le vent d'hiver gémit dans les bois,
Quand la froide pluie aux tombeaux ruisselle ?
Pauvre ami, couché dans l'ombre éternelle,
Entends-tu ma voix ?

– Au rire joyeux de ta lèvre rose,
Mieux qu'au soleil d'or le pré rougissant,
Mon cercueil s'emplit de feuilles de rose ;
Mais tes pleurs amers dans ma tombe close
Font pleuvoir du sang.

Ne pleure jamais ! Ici-bas tout cesse,
Mais le vrai bonheur nous attend au ciel.
Si tu m'as aimé, garde ma promesse :
Dieu nous rendra tout, amour et jeunesse,
Au jour éternel.

– Non ! je t'ai donné ma foi virginale ;
Pour me suivre aussi, ne mourrais-tu pas ?
Non ! je veux dormir ma nuit nuptiale,
Blanche, à tes côtés, sous la lune pâle,
Morte entre tes bras !

Lui ne répond rien. Il marche et la guide.
À l'horizon bleu le soleil paraît.
Ils hâtent alors leur course rapide,
Et vont, traversant sur la mousse humide
La longue forêt.

Voici les pins noirs du vieux cimetière.
– Adieu, quitte-moi, reprends ton chemin ;
Mon unique amour, entends ma prière !
Mais elle au tombeau descend la première,
Et lui tend la main.

Et, depuis ce jour, sous la croix de cuivre,
Dans la même tombe ils dorment tous deux.
Ô sommeil divin dont le charme enivre !
Ils aiment toujours. Heureux qui peut vivre
Et mourir comme eux !

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Le souhait

Du roi Phrygien la fille rebelle
Fut en noir rocher changée autrefois ;
La fière Prokné devint hirondelle,
Et d'un vol léger s'enfuit dans les bois.
Pour moi, que ne suis-je, ô chère maîtresse,
Le miroir heureux de te contempler,
Le lin qui te voile et qui te caresse,
L'eau que sur ton corps le bain fait couler,
Le réseau charmant qui contient et presse
Le ferme contour de ton jeune sein,
La perle, ornement de ton col que j'aime,
Ton parfum choisi, ta sandale même,
Pour être foulé de ton pied divin !

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Médailles antiques – V

Le divin Berger des monts de Phrygie
Goûte, les yeux clos, l'éternel sommeil ;
Et de son beau corps, dans l'herbe rougie,
Coule un sang vermeil.

En boucles de lin, sur la pâle joue
Qu'enviaient les fruits honneur des vergers,
Tombent, du réseau pourpré qui les noue,
Ses cheveux légers.

Voici Kythèrè, l'Amante immortelle,
Qui gémit et pleure auprès du Bouvier.
Les Eros chasseurs tiennent devant elle
Le noir Sanglier ;

Lui, pour expier d'amères offenses,
D'un autel qui fume attisant le feu,
Consume et punit ses blanches défenses
D'avoir fait un Dieu.

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : La Lampe du ciel

Par la chaîne d'or des étoiles vives
La Lampe du ciel pend du sombre azur
Sur l'immense mer, les monts et les rives.
Dans la molle paix de l'air tiède et pur.
Bercée au soupir des houles pensives,
La Lampe du ciel pend du sombre azur
Par la chaîne d'or des étoiles vives.

Elle baigne, emplit l'horizon sans fin
De l'enchantement de sa clarté calme ;
Elle argente l'ombre au fond du ravin,
Et, perlant les nids posés sur la palme,
Qui dorment, légers, leur sommeil divin,
De l'enchantement de sa clarté calme
Elle baigne, emplit l'horizon sans fin.

Dans le doux abîme, ô Lune, où tu plonges,
Es-tu le soleil des morts bienheureux,
Le blanc paradis où s'en vont leurs songes ?
Ô monde muet, épanchant sur eux
De beaux rêves faits de meilleurs mensonges,
Es-tu le soleil des morts bienheureux,
Dans le doux abîme, ô Lune, où tu plonges ?

Toujours, à jamais, éternellement,
Nuit ! Silence ! Oubli des heures amères !
Que n'absorbez-vous le désir qui ment,
Haine, amour ; pensée, angoisse et chimères ?
Que n'apaisez-vous l'antique tourment,
Nuit ! Silence ! Oubli des heures amères !
Toujours, à jamais, éternellement ?

Par la chaîne d'or des étoiles vives,
Ô Lampe du ciel, qui pends de l'azur,
Tombe, plonge aussi dans la mer sans rives !
Fais un gouffre noir de l'air tiède et pur
Au dernier soupir des houles pensives,
Ô Lampe du ciel, qui pends de l'azur
Par la chaîne d'or des étoiles vives !

François Tristan L'HERMITE (1601-1655) : Pour une excellente Beauté qui se mirait

Amarille en se regardant
Pour se conseiller de sa grâce
Met aujourd'hui des feux dans cette glace
Et d'un cristal commun fait un miroir ardent.

Ainsi touché d'un soin pareil
Tous les matins l'astre du monde
Lorsqu'il se lève en se mirant dans l'onde
Pense tout étonné voir un autre soleil.

Ainsi l'ingrat chasseur dompté
Par les seuls traits de son image,
Penché sur l'eau, fit le premier hommage
De ses nouveaux désirs à sa propre beauté.

En ce lieu, deux hôtes des cieux
Se content un sacré mystère ;
Si revêtus des robes de Cythère
Ce ne sont deux Amours qui se font les doux yeux.

Ces doigts agençant ces cheveux,
Doux flots où ma raison se noie,
Ne touchent pas un seul filet de soie
Qui ne soit le sujet de plus de mille voeux.

Ô Dieux ! que de charmants appas,
Que d'oeillets, de lys et de roses,
Que de clartés et que d'aimables choses
Amarille détruit en s'écartant d'un pas !

Si par un magique savoir
On les retenait dans ce verre,
Le plus grand roi qui soit dessus la terre
Voudrait changer son sceptre avecque ce miroir.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Petites misères d'août

Oh ! quelle nuit d'étoiles, quelles saturnales !
Oh ! mais des galas inconnus
Dans les annales
Sidérales !
Bref, un Ciel absolument nu !

Ô Loi du Rythme sans appel !
Que le moindre Astre certifie
Par son humble chorégraphie
Mais nul spectateur éternel.

Ah ! la Terre humanitaire
N'en est pas moins terre-à-terre !
Au contraire.

La Terre, elle est ronde
Comme un pot-au-feu,
C'est un bien pauv' monde
Dans l'Infini bleu.

Cinq sens seulement, cinq ressorts pour nos Essors….
Ah ! ce n'est pas un sort !
Quand donc nos coeurs s'en iront-ils en huit-ressorts ! ….

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Locutions des Pierrots, VII

Coeur de profil, petite âme douillette,
Tu veux te tremper un matin en moi,
Comme on trempe, en levant le petit doigt,
Dans son café au lait une mouillette !

Et mon amour, si blanc, si vert, si grand,
Si tournoyant ! ainsi ne te suggère
Que pas-de-deux, silhouettes légères
A enlever sur ce solide écran !

Adieu. – Qu'est-ce encor ? Allons bon, tu pleures !
Aussi pourquoi ces grands airs de vouloir,
Quand mon Étoile t'ouvre son peignoir,
D'Hélas, chercher midi flambant à d'autres heures !

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Moeurs

Ô virtuosités à deux et, vrai ! si seules,
Êtes-vous bien la clef des havres de l'Oubli?
Ou nous faut-il tourner à mort la grise meule
Des froments pour l'Hostie à qui Dieu fait la gueule
En coeur? Errer jusqu'à l'octroi des Ramollis ?…

Donc, aux abois, du fond des raides léthargies,
Sous ces yeux bovins, morts en pièces de cent sous,
L'âme alitée absout l'heure et se réfugie,
De bonne foi, dans des passés dont la vigie
Ne croit plus d'ailleurs aux « Soeur Anne, où
êtes-vous ? »

Le bien-être des sens d'un coeur frais par lui-même
N'était pas fait pour nous, voilà le vrai du vrai.
Qui sait pourtant si quelque étourdissant je t'aime
N'eût pas redrapé net nos langes de baptême!
Nous n'attendions que ça ; ce n'est pas un secret.

Rentrez, petits Hamlets, dans les bercails licites ; Poussez, du bout de l'escarpin verni vainqueur,
Ces heures ; circulez, ayez l'air en visite,
Voyez âme qui vive, exultez ! Tout haut, dites
Sursum corda ! et tout bas : Ah ! oui, haut-le-cour !

Jean LORRAIN (1855-1906) : Relent d'amour

Beauté tragique et vénéneuse,
Genèvre, Ô pale empoisonneuse
Dont les refus lents et savants

M'ont appris l'amère ironie
Des vains désirs à l'agonie
De l'amour même survivants,

Je hais et maudis ta mémoire,
Coupe d'or où ne veut plus boire
Mon coeur las, altéré d'oubli.

Déjà lointaine comme un songe,
Tu n'étais plus qu'un vain mensonge
Dans mon sépulcre enseveli…

Quand voilà qu'une bagatelle,
Le fréle éventail de dentelle
Dans mes main tombé par hasard,

M'emplit de ton odeur aimée,
Relent de ta chair embaumée,
Parfum de benjoin et de fard…

Et soudain tiré de l'abîme,
Pareil à l'antique victime
Engraissée aux caveaux sacrés,

Comme une bête qu'on égorge,
Je reviens en tendant la gorge,
Pleurer sur tes pieds adorés.

Léon-Pamphile LE MAY (1837-1918) : Une rencontre

Rome pour tout un jour dépouille son air morne.
Escorté de consuls, de femmes, de valets,
Néron, vêtu de pourpre, a quitté son palais,
Et le peuple ébloui l'acclame et le flagorne.

Un vieillard voulait voir.- Monte sur cette borne,
Lui dit en le haussant un joueur d'osselets ;
Mais ses yeux sont chargés de foudre, évite-les ;
Courbe tes cheveux blancs quand sonnera la corne.

Le cortège parut ; une clameur jaillit.
Le vieillard resta droit, et Néron tressaillit
Sous le brûlant rayon de sa lourde paupière.

Cet homme, un étranger, c'était l'apôtre Pierre.
Il vient avec la croix, sans science et sans arts,
Pour la donner au Christ, prendre Rome aux Césars.