Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : L'albatros

Dans l'immense largeur du Capricorne au Pôle
Le vent beugle, rugit, siffle, râle et miaule,
Et bondit à travers l'Atlantique tout blanc
De bave furieuse. Il se rue, éraflant
L'eau blême qu'il pourchasse et dissipe en buées ;
Il mord, déchire, arrache et tranche les nuées
Par tronçons convulsifs où saigne un brusque éclair ;
Il saisit, enveloppe et culbute dans l'air
Un tournoiement confus d'aigres cris et de plumes
Qu'il secoue et qu'il traîne aux crêtes des écumes,
Et, martelant le front massif des cachalots,
Mêle à ses hurlements leurs monstrueux sanglots.
Seul, le Roi de l'espace et des mers sans rivages
Vole contre l'assaut des rafales sauvages.
D'un trait puissant et sûr, sans hâte ni retard,
L'oeil dardé par delà le livide brouillard,
De ses ailes de fer rigidement tendues
Il fend le tourbillon des rauques étendues,
Et, tranquille au milieu de l'épouvantement,
Vient, passe, et disparaît majestueusement.

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : La mort de Sigurd

Le Roi Sigurd est mort. Un lourd tissu de laine
Couvre, du crâne aux pieds, le Germain au poil blond.
Son beau corps sur la dalle est couché, roide et long ;
Son sang ruisselle, tiède, et la salle en est pleine.

Quatre femmes sont là, quatre épouses de chefs ;
La Franke Gudruna, l'inconsolable veuve,
Et la reine des Huns, errant loin de son fleuve,
Et celle des Norrains, hardis monteurs de nefs.

Assises contre terre, aux abords du cadavre,
Tandis que toutes trois sanglotent, le front bas,
La Burgonde Brunhild, seule, ne gémit pas,
Et contemple, l'oeil sec, l'angoisse qui les navre.

Herborga, sur son dos jetant ses cheveux bruns,
S'écrie à haute voix : – Ta peine est grande, certes,
Ô femme ! mais il est de plus amères pertes ;
J'ai subi plus de maux chez les cavaliers Huns.

Hélas ! n'ai-je point vu les torches et les glaives ?
Mes frères égorgés, rougissant nos vallons
De leurs membres liés aux crins des étalons,
Et leurs crânes pendus à l'arçon des Suèves ?

Moi-même, un chef m'a prise, et j'ai, durant six ans,
Sous sa tente de peaux nettoyé sa chaussure.
Vois ! n'ai-je point gardé l'immonde flétrissure
Du fouet de l'esclavage et des liens cuisants ?

Herborga s'étant tue, Ullranda dit : – Ô Reines,
Que votre mal, auprès de mes maux, est léger !
Ne dormirai-je point sous un sol étranger,
Exilée à jamais de nos plages Norraines ?

N'ai-je point vu mes fils, ivres des hautes mers,
Tendre la voile pleine au souffle âpre des brises ?
Ils ne reviendront plus baiser mes tresses grises :
Mes enfants sont couchés dans les limons amers !

Ô femmes ! aujourd'hui que je suis vieille et seule,
Que l'angoisse a brisé mon coeur, courbé mon dos,
Je ne verrai jamais la moelle de mes os,
Mes petits-fils sourire à leur mourante aïeule !

Elle se tait. Brunhild se penche, et soulevant
Le drap laineux sous qui dort le roi des framées,
Montre le mâle sein, les bouches enflammées,
Tout l'homme, fier et beau, comme il l'était vivant.

Elle livre aux regards de la veuve royale
Les dix routes par où l'esprit a pris son vol,
Les dix fentes de pourpre ouvertes sous le col,
Qu'au héros endormi fit la mort déloyale.

Gudruna pousse trois véhémentes clameurs :
– Sigurd ! Sigurd ! Sigurd est mort ! Ah ! malheureuse !
Que ne puis-je remplir la fosse qu'on lui creuse !
Sigurd a rendu l'âme, et voici que je meurs !

Quand vierge, jeune et belle, à lui, beau, jeune et brave,
Le col, le sein, parés d'argent neuf et d'or fin,
Je fus donnée, ô ciel ! ce fut un jour sans fin,
Et je dis en mon coeur : Fortune, je te brave !

Femmes ! c'était hier! et c'est hier aussi
Que j'ai vu revenir le bon cheval de guerre :
La fange maculait son poil luisant naguère,
De larges pleurs tombaient de son oeil obscurci.

D'où viens-tu, bon cheval ? Parle ! qui te ramène ?
Qu'as-tu fait de ton maître ? – Et lui, ployant les reins,
Se coucha, balayant la terre de ses crins,
Dans un hennissement de douleur presque humaine.

– Va ! suis l'aigle à ses cris, le corbeau croassant,
Reine, me dit Hagen, le Frank au coeur farouche ;
Le roi Sigurd t'attend sur sa dernière couche,
Et les loups altérés boivent son rouge sang.

Maudit ! maudit le Frank aux paroles mortelles !
Ah ! si je vis, à moi la chair du meurtrier…
Mais pour vous, à quoi bon tant gémir et crier ?
Vos misères, au prix des miennes, que sont-elles ?

Or, Brunhild brusquement se lève et dit : – Assez
C'est assez larmoyer, ô bavardes corneilles !
Si je laissais hurler le sanglot de mes veilles,
Que deviendraient les cris que vous avez poussés ?

Écoute, Gudruna. Mes paroles sont vraies.
J'aimais le roi Sigurd ; ce fut toi qu'il aima.
L'inextinguible haine en mon coeur s'alluma ;
Je n'ai pu la noyer au sang de ces dix plaies.

Elle me brûle encore autant qu'au premier jour.
Mais Sigurd eût gémi sur l'épouse égorgée…
Voilà ce que j'ai fait. C'est mieux. Je suis vengée !
Pleure, veille, languis, et blasphème à ton tour !

La Burgonde saisit sous sa robe une lame,
Écarte avec fureur les trois femmes sans voix,
Et, dans son large sein se la plongeant dix fois,
En travers, sur le Frank, tombe roide, et rend l'âme.

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Le dernier souvenir

J'ai vécu, je suis mort. – Les yeux ouverts, je coule
Dans l'incommensurable abîme, sans rien voir,
Lent comme une agonie et lourd comme une foule.

Inerte, blême, au fond d'un lugubre entonnoir
Je descends d'heure en heure et d'année en année,
À travers le Muet, l'Immobile, le Noir.

Je songe, et ne sens plus. L'épreuve est terminée.
Qu'est-ce donc que la vie ? Étais-je jeune ou vieux ?
Soleil ! Amour ! – Rien, rien. Va, chair abandonnée !

Tournoie, enfonce, va ! Le vide est dans tes yeux,
Et l'oubli s'épaissit et t'absorbe à mesure.
Si je rêvais ! Non, non, je suis bien mort. Tant mieux.

Mais ce spectre, ce cri, cette horrible blessure ?
Cela dut m'arriver en des temps très anciens.
Ô nuit ! Nuit du néant, prends-moi ! – La chose est sûre :

Quelqu'un m'a dévoré le coeur. Je me souviens.

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) : Le sommeil du condor

Par-delà l'escalier des roides Cordillières,
Par-delà les brouillards hantés des aigles noirs,
Plus haut que les sommets creusés en entonnoirs
Où bout le flux sanglant des laves familières,
L'envergure pendante et rouge par endroits,
Le vaste Oiseau, tout plein d'une morne indolence,
Regarde l'Amérique et l'espace en silence,
Et le sombre soleil qui meurt dans ses yeux froids.
La nuit roule de l'est, où les pampas sauvages
Sous les monts étagés s'élargissent sans fin ;
Elle endort le Chili, les villes, les rivages,
Et la mer Pacifique, et l'horizon divin ;
Du continent muet elle s'est emparée :
Des sables aux coteaux, des gorges aux versants,
De cime en cime, elle enfle, en tourbillons croissants,
Le lourd débordement de sa haute marée.
Lui, comme un spectre, seul, au front du pic altier,
Baigné d'une lueur qui saigne sur la neige,
Il attend cette mer sinistre qui l'assiège :
Elle arrive, déferle, et le couvre en entier.
Dans l'abîme sans fond la Croix australe allume
Sur les côtes du ciel son phare constellé.
Il râle de plaisir, il agite sa plume,
Il érige son cou musculeux et pelé,
Il s'enlève en fouettant l'âpre neige des Andes,
Dans un cri rauque il monte où n'atteint pas le vent,
Et, loin du globe noir, loin de l'astre vivant,
Il dort dans l'air glacé, les ailes toutes grandes.

François Tristan L'HERMITE (1601-1655) : C'est fait de mes Destins…

C'est fait de mes Destins ; je commence à sentir
Les incommodités que la vieillesse apporte.
Déjà la pâle mort, pour me faire partir,
D'un pied sec et tremblant vient frapper à ma porte.

Ainsi que le soleil sur la fin de son cours
Paraît plutôt tomber que descendre dans l'Onde ;
Lorsque l'homme a passé les plus beaux de ses jours
D'une course rapide il passe en l'autre Monde.

Il faut éteindre en nous tous frivoles désirs,
Il faut nous détacher des terrestres plaisirs
Où sans discrétion notre appétit nous plonge.

Sortons de ces erreurs par un sage Conseil ;
Et cessant d'embrasser les images d'un songe,
Pensons à nous coucher pour le dernier sommeil.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Locutions des Pierrots, VI

Je te vas dire : moi, quand j'aime,
C'est d'un coeur, au fond sans apprêts,
Mais dignement élaboré
Dans nos plus singuliers problèmes.

Ainsi, pour mes moeurs et mon art,
C'est la période védique
Qui seule à bon droit revendique
Ce que j'en " attelle à ton char ".

C'est comme notre Bible hindoue
Qui, tiens, m'amène à caresser,
Avec ces yeux de cétacé,
Ainsi, bien sans but, ta joue.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : La mélancolie de Pierrot

Le premier jour, je bois leurs yeux ennuyés….
Je baiserais leurs pieds,
À mort. Ah ! qu'elles daignent
Prendre mon coeur qui saigne !
Puis, on cause…. – et ça devient de la Pitié ;
Et enfin je leur offre mon amitié.

C'est de pitié, que je m'offre en frère, en guide ;
Elles, me croient timide,
Et clignent d'un oeil doux :
" Un mot, je suis à vous ! "
(Je te crois) Alors, moi, d'étaler les rides
De ce coeur, et de sourire dans le vide…..

Et soudain j'abandonne la garnison,
Feignant de trahisons !
(Je l'ai échappé belle !)
Au moins, m'écrira-t-elle ?
Point. Et je la pleure toute la saison….
– Ah ! j'en ai assez de ces combinaisons !

Qui m'apprivoisera le coeur ! belle cure…..
Suis si vrai de nature
Aie la douceur des soeurs !
Oh viens ! suis pas noceur,
Serait-ce donc une si grosse aventure
Sous le soleil ? dans toute cette verdure…

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Locutions des Pierrots, XII

Encore un livre ; ô nostalgies
Loin de ces très-goujates gens,
Loin des saluts et des argents,
Loin de nos phraséologies !

Encore un de mes pierrots mort ;
Mort d'un chronique orphelinisme ;
C'était un coeur plein de dandysme
Lunaire, en un drôle de corps.

Les dieux s'en vont ; plus que des hures
Ah ! ça devient tous les jours pis ;
J'ai fait mon temps, je déguerpis
Vers l'Inclusive Sinécure !

Jean LORRAIN (1855-1906) : Visionnaire

C'était au fond d'un rêve obsédant de regrets.
J'errais seul au milieu d'un pays insalubre.
Disque énorme, une lune éclatante et lugubre
Émergeait à demi des herbes d'un marais.

Et j'arrivais ainsi dons un bois de cyprès,
Où des coups de maillet attristaient le silence
Et l'air était avare et plein de violence,
Comme autour d'un billot dont on fait les apprêts.

Un bruit humide et mat de chair et d'os qu'on froisse,
Des propos qu'on étouffe, et puis dans l'air muet
Un râle exténué, qui défaille et se tait,
Y faisaient l'heure atroce et suante d'angoisse !

Une affre d'agonie autour de moi tombait.
J'avançai hardiment entre les herbes sèches,
Et je vis une fosse et, les pieds sur leurs bêches,
Deux aides de bourreau, qui dressaient un gibet.

Les deux bras de la croix étaient encore à terre ;
Des ronces la cachaient : devant elle à genoux
Trois hommes, trois bandits à visage de loups
Achevaient d'y clouer un être de mystère,

Un être enseveli sous de longs cheveux roux
Tout grumelés de pourpre, et dont les cuisses nues,
Entre cet or humide et vivant apparues,
Brillaient d'un pâle éclat d'étoile triste et doux.

Au-dessus des cyprès la lune énorme et rouge
Éclaira tout à coup la face des bourreaux
Et le Crucifié, dont les blancs pectoraux
Devinrent les seins droits et pourprés d'une gouge !

Et, les paumes des mains saignantes, et deux trous
Dans la chair des pieds nus se crispant d'épouvante,
Je vis qu'ils torturaient une Vierge vivante,
Contre la croix pâmée avec des grands yeux fous.

Les hommes, l'oeil sournois allumé de luxures
Devant ce corps de femme à la blême splendeur,
Dont l'atroce agonie aiguisait l'impudeur,
Prolongeaient savamment la lenteur des tortures.

Et dans ces trois bourreaux, sûrs de l'impunité,
Raffinant la souffrance et creusant le supplice,
Je reconnus la Peur, la Force et la Justice,
Torturant à jamais la blême Humanité.

Léon-Pamphile LE MAY (1837-1918) : La Maison paternelle

Depuis que mes cheveux sont blancs, que je suis vieux,
Une fois j'ai revu notre maison rustique,
Et le peuplier long comme un clocher gothique,
Et le petit jardin tout entouré de pieux.

Une part de mon âme est restée en ces lieux
Où ma calme jeunesse a chanté son cantique.
J'ai remué la cendre au fond de l'âtre antique,
Et des souvenirs morts ont jailli radieux.

Mon sans gêne inconnu paraissait malhonnête,
Et les enfants riaient. Nul ne leur avait dit
Que leur humble demeure avait été mon nid.

Et quand je m'éloignai, tournant souvent la tête,
Ils parlèrent très haut, et j'entendis ceci :
– Ce vieux-là, pourquoi donc vient-il pleurer ici ?