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Marie KRYSINSKA (1864-1908) : Symphonie en gris

À Rodolphe Salis.

Plus d'ardentes lueurs sur le ciel alourdi,
Qui semble tristement rêver.
Les arbres, sans mouvement,
Mettent dans le loin une dentelle grise. –
Sur le ciel qui semble tristement rêver,
Plus d'ardentes lueurs. –

Dans l'air gris flottent les apaisements,
Les résignations et les inquiétudes.
Du sol consterné monte une rumeur étrange, surhumaine.
Cabalistique langage entendu seulement
Des âmes attentives. –
Les apaisements, les résignations, et les inquiétudes
Flottent dans l'air gris. –

Les silhouettes vagues ont le geste de la folie.
Les maisons sont assises disgracieusement
Comme de vieilles femmes –
Les silhouettes vagues ont le geste de la folie. –

C'est l'heure cruelle et stupéfiante,
Où la chauve-souris déploie ses ailes grises,
Et s'en va rôdant comme un malfaiteur. –
Les silhouettes vagues ont le geste de la folie. –

Près de l'étang endormi
Le grillon fredonne d'exquises romances.
Et doucement ressuscitent dans l'air gris
Les choses enfuies.

Près de l'étang endormi
Le grillon fredonne d'exquises romances.
Sous le ciel qui semble tristement rêver.

Marie KRYSINSKA (1864-1908) : Midi

À Georges d'Esparbés.

Le firmament luit comme un cimeterre
Et les routes sont pâles comme des mortes.

Les Vents – allègres paladins –
Sont partis devers
Les mers ;
Montés sur les éthéréens chevaux
Au fier galop de leurs sonnants sabots
Ils sont partis devers
Les mers.

Une paix maléfique plane comme un oiseau
Faisant rêver de mort le plaintif olivier
Et de forfaits le figuier tenace
Dont le fruit mûr se déchire et saigne.

Les sources – comme elles sont loin !
Et les Naïades –
Où sont-elles ?

Mais voici – joie des yeux –
Près de la roche courroucée
Le petit âne gris
Mangeur de chardons.

Marie KRYSINSKA (1864-1908) : La gigue

Les Talons
Vont
D'un train d'enfer,
Sur le sable blond,
Les Talons
Vont
D'un train d'enfer
Implacablement
Et rythmiquement,
Avec une méthode d'enfer,
Les Talons
Vont.

Cependant le corps,
Sans nul désarroi,
Se tient tout droit,
Comme appréhendé au collet
Par les
Recors
La danseuse exhibe ses bas noirs
Sur des jambes dures
Comme du bois.

Mais le visage reste coi
Et l'oeil vert,
Comme les bois,
Ne trahit nul émoi.

Puis d'un coup sec
Comme du bois,
Le danseur, la danseuse
Retombent droits
D'un parfait accord,
Les bras le long
Du corps.
Et dans une attitude aussi sereine
Que si l'on portait
La santé
De la Reine.

Mais de nouveau
Les Talons
Vont
D'un train d'enfer
Sur le plancher clair.