Etienne JODELLE (1532-1573) : Ou soit que la clairté du soleil radieux

Ou soit que la clairté du soleil radieux
Reluise dessus nous, ou soit que la nuict sombre
Luy efface son jour, et de son obscur ombre
Renoircisse le rond de la voulte des cieux :

Ou soit que le dormir s'escoule dans mes yeux,
Soit que de mes malheurs je recherche le nombre,
Je ne puis eviter à ce mortel encombre,
Ny arrester le cours de mon mal ennuyeux.

D'un malheureux destin la fortune cruelle
Sans cesse me poursuit,et tousjours me martelle :
Ainsi journellement renaissent tous mes maux.

Mais si ces passions qui m'ont l'ame asservie,
Ne soulagent un peu ma miserable vie,
Vienne, vienne la mort pour finir mes travaux.

Etienne JODELLE (1532-1573) : Amour vomit sur moy sa fureur et sa rage

Amour vomit sur moy sa fureur et sa rage,
Ayant un jour du front son bandeau délié,
Voyant que ne m'estois sous luy humilié,
Et que ne luy avois encores fait hommage :

Il me saisit au corps, et en cest avantage
M'a les pieds et les mains garroté et lié :
De l'or de vos cheveux plus qu'or fin delié,
Il s'est voulu servir pour faire son cordage.

Puis donc que vos cheveux ont esté mon lien,
Madame, faites moy, je vous pry, tant de bien,
Si ne voulez souffrir que maintenant je meure,

Que j'aye pour faveur un brassellet de vous,
Qui puisse tesmoigner d'oresnavant à tous,
Qu'a perpetuité vostre esclave demeure.

Henry Jean-Marie LEVET (1874-1906) : British India

A Rudyard Kipling.

Les bureaux ferment à quatre heures à Calcutta ;
Dans le park du palais s'émeut le tennis ground ;
Dans Eden Garden grince la musique épicée des cipayes ;
Les équipages brillants se saluent sur le Red Road…

Sur son trône d'or, étincelant de rubis et d'émeraudes,
S. A. le Maharajah de Kapurthala
Regrette Liane de Pougy et Cléo de Mérode
Dont les photographies dédicacées sont là…

– Bénarès, accroupie, rêve le long du fleuve ;
Le Brahmane, candide, lassé des épreuves,
Repose vivant dans l'abstraction parfumée…

– A Lahore, par 120 degrés Fahrenheit,
Les docteurs Grant et Perry font un match de cricket, –
Les railways rampent dans la jungle ensoleillée…

Etienne JODELLE (1532-1573) : Combien de fois mes vers ont-ils doré

Combien de fois mes vers ont-ils doré
Ces cheveux noirs dignes d'une Meduse ?
Combien de fois ce teint noir qui m'amuse,
Ay-je de lis et roses coloré ?

Combien ce front de rides labouré
Ay-je applani ? et quel a fait ma Muse
Ce gros sourcil, où folle elle s'abuse,
Ayant sur luy l'arc d'amour figuré?

Quel ay-je fait son oeil se renfonçant ?
Quel ay-je fait son grand nez rougissant ?
Quelle sa bouche, et ses noires dents quelles ?

Quel ay-je fait le reste de ce corps ?
Qui, me sentant endurer mille morts,
Vivoit heureux de mes peines mortelles.

Etienne JODELLE (1532-1573) : A sa Muse

Tu sçais, o vaine Muse, o Muse solitaire
Maintenant avec moy, que ton chant qui n'a rien
De vulgaire, ne plaist non plus qu'un chant vulgaire.

Tu sçais que plus je suis prodigue de ton bien
Pour enrichir des grans l'ingrate renommée
Et plus je perds le tems, ton espoir et le mien.

Tu sçais que seulement toute chose est aymée
Qui fait d'un homme un singe, et que la vérité
Souz les pieds de l'erreur gist ores assommée.

Tu sçais que l'on ne sçait où gist la Volupté,
Bien qu'on la cherche en tout : car la Raison sujete
Au Desir, trouve l'heur en l'infelicité.

Tu sçais que la Vertu, qui seulle nous rachete
De la nuit, se retient elle mesme en sa nuit,
Pour ne vivre qu'en soy, sourde, aveugle et muete.

Tu sçais que tous les jours celui-la plus la fuit
Qui montre mieus la suivre, et que nostre visage
Se masque de ce bien à qui nostre cueur nuit.

Tu sçais que le plus fol prend bien le nom de sage
Aveuglé des flateurs, mais il semble au poisson,
Qui engloutit l'amorse et la mort au rivage.

Tu sçais que quelques uns se repaissent d'un son
Qui les flate par tout, mais helas ! Ils dementent
La courte opinion, la gloire, et la chanson.

Tu sçay que moy vivant les vivans ne te sentent,
Car l'Equité se rend esclave de faveur :
Et plus sont creus ceus la qui plus effrontés mentent.

Tu sçais que le sçavoir n'a plus son vieil honneur,
Et qu'on ne pense plus que l'heureuse nature
Puisse rendre un jeune homme à tout oeuvre meilleur.

Tu sçais que d'autant plus, me faisant mesme injure,
Je m'aide des Vertus, affin de leur aider,
Et plus je suis tiré dans leur prison obscure.

Tu sçais que je ne puis si tost me commender,
Tu connois ce bon cueur, quand pour la recompense
Il me faut à tous coups le pardon demander.

Tu sçais comment il faut gesner ma contenance
Quand un peuple me juge et qu'en despit de moy
J'abaisse mes sourcis souz ceux de l'ignorance.

Tu sçais que quand un prince auroit bien dit de toy,
Un plaisant s'en riroit ou qu'un piqueur stoïque
Te voudroit par sotie attacher de sa loy.

Tu sçais que tous les jours un labeur poetique
Apporte à son autheur ces beaux noms seulement
De farceur, de rimeur, de fol, de fantastique.

Tu sçais que si je veux embrasser mesmement
Les affaires, l'honneur, les guerres, les voyages,
Mon merite tout seul me sert d'empeschement.

Bref, tu sçais quelles sont les envieuses rages,
Qui mesme au cueur des grands peuvent avoir vertu,
Et qu'avecq' le mepris se naissent les outrages.

Mais tu sçais bien aussi (pour neant aurois tu
Debatu si long tems et dedans ma pensée
De toute ambition le pouvoir combatu ?),

Tu sçais que la vertu n'est point récompensée,
Sinon que de soy mesme, et que le vrai loyer
De l'homme vertueux, c'est sa vertu passée.

Pour elle seule doncq je me veux employer,
Me deussé je noyer moy mesme dans mon fleuve,
Et de mon propre feu le chef me foudroyer.

Si doncq un changement au reste je n'épreuve,
Il faut que le seul vray me soit mon but dernier,
Et que mon bien total dedans moy seul se treuve :

Jamais l'opinion ne sera mon colier .

Etienne JODELLE (1532-1573) : Vous, ô Dieux, qui à vous presque égalé m'avez

Vous, ô Dieux, qui à vous presque égalé m'avez,
Et qu'on feint comme moy serfs de la Cyprienne :
Et vous doctes amans, qui d'ardeur Delienne
Vivans par mille morts vos ardeurs écrivez :

Vous esprits que la mort n'a point d'amour privez,
Et qui encor au frais de nombre Elysienne
Rechantans par vos vers vostre flamme ancienne,
De vos Palles moitiez les ombres resuivez :

Si quelquesfois ces vers jusques au ciel arrivent,
Si pour jamais ces vers en nostre monde vivent,
Et que jusqu'aux enfers descende ma fureur,

Apprehendez combien ma haine est equitable,
Faites que de ma faute ennemie execrable
Sans fin le ciel, la terre, et l'enfer ait horreur.

Henry Jean-Marie LEVET (1874-1906) : République Argentine. – La Plata

A Ruben Dario.

Ni les attraits des plus aimables Argentines,
Ni les courses à cheval dans la pampa,
N'ont le pouvoir de distraire de son spleen
Le Consul général de France à La Plata !

On raconte tout bas l'histoire du pauvre homme :
Sa vie fut traversée d'un fatal amour,
Et il prit la funeste manie de l'opium ;
Il occupait alors le poste à Singapoore…

– Il aime à galoper par nos plaines amères,
Il jalouse la vie sauvage du gaucho,
Puis il retourne vers son palais consulaire,
Et sa tristesse le drape comme un poncho…

Il ne s'aperçoit pas, je n'en suis que trop sûre,
Que Lolita Valdez le regarde en souriant,
Malgré sa tempe qui grisonne, et sa figure
Ravagée par les fièvres d'Extrême-Orient…

Etienne JODELLE (1532-1573) : Je meure si jamais j'adore plus tes yeux

Je meure si jamais j'adore plus tes yeux,
Cruelle dédaigneuse, et superbe Maistresse,
Si jamais plus, menteur, je fais une Déesse
D'un subject ennemy de ce qui l'ayme mieux.

C'est moy qui t'ay logée au plus haut lieu des Cieux,
Déguisant ton Esté d'une fleur de jeunesse :
C'est moy qui t'ay doré l'Ebene de ta tresse,
Faisant de ton seul oeil un Soleil précieux.

Je t'ay donné ces lyz, ces oeillets, et ces roses,
Je t'ay dans un tain brun, ces belles fleurs encloses
Qui ne furent jamais sous un visage humain.

J'ay par mes vers acreu ton Esprit et ta grace
Mais c'est pour le loyer d'une telle disgrace,
Qu'il faloit espérer d'un coeur tant inhumain.

Etienne JODELLE (1532-1573) : En quelle nuit, de ma lance d'ivoire

En quelle nuit, de ma lance d'ivoire,
Au mousse bout d'un corail rougissant,
Pourrai-je ouvrir ce boutin languissant,
En la saison de sa plus grande gloire ?

Quand verserai-je, au bout de ma victoire,
Dedans sa fleur le cristal blanchissant,
Donnant couleur à son teint pâlissant,
Sous le plaisir d'une longue mémoire ?

Puisse elle tôt à bonne heure venir,
Pour m'engraver un joyeux souvenir,
Tardant si peu de son cours ordinaire

Qu'elle voudra l'ombre noir qui la suit,
Car de la nuit le clair Jour je puis faire,
Et du clair Jour l'ombreuse noire nuit.

Etienne JODELLE (1532-1573) : Comme un qui s'est perdu dans la forest profonde

Comme un qui s'est perdu dans la forest profonde
Loing de chemin, d'orée et d'adresse, et de gens :
Comme un qui en la mer grosse d'horribles vens,
Se voit presque engloutir des grans vagues de l'onde :

Comme un qui erre aux champs, lors que la nuict au monde
Ravit toute clarté, j'avois perdu long temps
Voye, route, et lumiere, et presque avec le sens,
Perdu long temps l'object, où plus mon heur se fonde.

Mais quand on voit, ayans ces maux fini leur tour,
Aux bois, en mer, aux champs, le bout, le port, le jour,
Ce bien present plus grand que son mal on vient croire.

Moy donc qui ay tout tel en vostre absence esté,
J'oublie, en revoyant vostre heureuse clarté,
Forest, tourmente, et nuict, longue, orageuse, et noire.