Alfred JARRY (1873-1907) : Le vélin écrit rit et grimace, livide

Le vélin écrit rit et grimace, livide.
Les signes sont dansants et fous. Les uns, flambeaux,
Pétillent radieux dans une page vide.
D'autres en rangs pressés, acrobates corbeaux,

Dans la neige épandue ouvrent leur bec avide.
Le livre est un grand arbre émergé des tombeaux.
Et ses feuilles, ainsi que d'un sac qui se vide,
Volent au vent vorace et partent par lambeaux.

Et son tronc est humain comme la mandragore ;
Ses fruits vivants sont les fèves de Pythagore ;
Des feuillets verdoyants lui poussent en avril.

Et les prédictions d'or qu'il emmagasine,
Seul le nécromant peut les lire sans péril,
La nuit, à la lueur des torches de résine.

Etienne JODELLE (1532-1573) : Myrrhe bruloit jadis d'une flamme enragée

Myrrhe bruloit jadis d'une flamme enragée,
Osant souiller au lict la place maternelle
Scylle jadis tondant la teste paternelle,
Avoit bien l'amour vraye en trahison changée.

Arachne ayant des Arts la Deesse outragée,
Enfloit bien son gros fiel d'une fierté rebelle :
Gorgon s'horrible bien quand sa teste tant belle
Se vit de noirs serpens en lieu de poil chargée :

Medée employa trop ses charmes, et ses herbes,
Quand brulant Creon, Creuse, et leurs palais superbes
Vengea sur eux la foy par Jason mal gardée

Mais tu es cent fois plus, sur ton point de vieillesse
Pute, traîtresse, fiere, horrible, et charmeresse
Que Myrrhe, Scylle, Arachne, et Meduse, et Medée.

Etienne JODELLE (1532-1573) : De quel soleil, Diane, empruntes-tu tes traits

De quel soleil, Diane, empruntes-tu tes traits,
La flamme, la clarté de ta face divine ?
Le haut Amour, grand feu du monde où il domine,
Luit sur toi, puis sur nous luire ainsi tu te fais.

Pour toi les beaux pensers, les paroles, les faits
Il crée en nous par toi, ni jamais trop voisine
Ne voile son beau feu, qui sans fin enlumine
Nos coeurs, faisant passer par tes yeux ses beaux rais.

Sans cesse il te fait donc autour de lui tourner,
Pour oblique te luire, et t'armer et t'orner,
Changeant ses rais en traits, pour meurtrir ce qui t'aime :

Tu fais prendre sans prendre en toi son âpre ardeur
Avec l'ardeur aussi j'en prends l'âpre froideur,
Car l'une vient de lui, l'autre vient de toi-même.

Alfred JARRY (1873-1907) : La régularité de la châsse

(…)
Pris
Dans l'eau calme de granit gris,
nous voguons sur la lagune dolente.
Notre gondole et ses feux d'or
dort
lente.
(…)

Clair,
un vol d'esprits flotte dans l'air :
corps aériens transparents, blancs linges,
inquiétants regards dardés
des
sphinges.

Et
le criblant d'un jeu de palet,
fins disques, brillez au toit gris des limbes
mornes et des souvenirs feus,
bleus
nimbes…

La
gondole spectre que hala
la mort sous les ponts de pierre en ogive,
illuminant son bord brodé
dé-
rive.

Etienne JODELLE (1532-1573) : Ô traistres vers, trop traistre contre moy

Ô traistres vers, trop traistres contre moy,
Qui souffle en vous une immortelle vie,
Vous m'apastez et croissez mon envie,
Me déguisant tout ce que j'apperçoy.

Je ne voy rien dedans elle pourquoy
A l'aimer tant ma rage me convie :
Mais nonobstant ma pauvre ame asservie
Ne me la feint telle que je la voy.

C'est donc par vous, c'est par vous traistres carmes,
Qui me liez moy mesme dans mes charmes,
Vous son seul fard, vous son seul ornement,

Ja si long temps faisant d'un Diable un Ange,
Vous m'ouvrez l'oeil en l'injuste louange,
Et m'aveuglez en l'injuste tourment.

Etienne JODELLE (1532-1573) : Si quelqu'un veut savoir qui me lie et enflamme

Si quelqu'un veut savoir qui me lie et enflamme,
Qui esclave a rendu ma franche liberté,
Et qui m'a asservi, c'est l'exquise beauté,
D'une que jour et nuit j'invoque et je réclame.

C'est Le feu, c'est Le noeud, qui lie ainsi mon âme,
Qui embrase mon coeur, et le tient garotté
D'un lien si serré de ferme loyauté,
Qu'il ne sauroit aimer ni servir autre Dame.

Voilà le Feu, le Noeud, qui me brûle, et étreint :
Voilà ce qui si fort à aimer me contraint
Celle à qui j'ai voué amitié éternelle,

Telle que ni le temps ni la mort ne sauroit
Consommer ni dissoudre un lien si étroit
De la sainte union de mon amour fidèle.

Etienne JODELLE (1532-1573) : Mesme effect qu'ont les vents enclos dessous la terre

Mesme effect qu'ont les vents enclos dessous la terre
Qui d'un coup ennemy causent le tremblement
Dont on voit renverser jusques au fondement
Tant de belles citez, vray presage de guerre :

Ou qu'ont dessous l'effroy d'un horrible tonnerre
Le Feu, la Terre, l'Eau, et ce vague element
Qui nous guide icy bas le vif ébranlement
De tant d'eclas vangeurs que le ciel nous desserre

Tel debat s'est trouvé sous la troupe meslée
De ces pensers errans dans mon ame esbranlée,
Du plus cruel assaut d'un mespris inhumain :

Je diffère d'un point, mais c'est bien à ma perte
(Infortuné) de voir que mon ame déserte
Vive encor si long temps apres un tel desdain.

Alfred JARRY (1873-1907) : Le bain du roi

Rampant d'argent sur champ de sinople, dragon
Fluide, au soleil de la Vistule se boursoufle.
Or le roi de Pologne, ancien roi d'Aragon,
Se hâte vers son bain, très nu, puissant maroufle.

Les pairs étaient douzaine : il est sans parangon.
Son lard tremble à sa marche et la terre à son souffle ;
Pour chacun de ses pas son orteil patagon
Lui taille au creux du sable une neuve pantoufle.

Et couvert de son ventre ainsi que d'un écu
Il va. La redondance illustre de son cul
Affirme insuffisant le caleçon vulgaire

Où sont portraicturés en or, au naturel,
Par derrière, un Peau-Rouge au sentier de la guerre
Sur un cheval, et par devant, la Tour Eiffel.

Etienne JODELLE (1532-1573) : Dès que ce Dieu soubs qui la lourde masse

Dès que ce Dieu soubs qui la lourde masse,
De ce grand Tout brouillé s'écartela,
Les cieux plus hauts clairement étoila,
Et d'animaulx remplit la terre basse :

Et dès que l'homme au portrait de sa face
Heureusement sur la terre il moula,
Duquel l'esprit presqu'au sien égala,
Heurant ainsi sa prochaine race :

Helas ! ce Dieu, helas ! ce Dieu vit bien
Qu'il deviendrait cet homme terrien,
Qui plus en plus son intellect surhausse.

Donc tout soudain la Femme va bastir,
Pour asservir l'homme et aneantir
Au faux cuider d'une volupté faulse.

Etienne JODELLE (1532-1573) : Quelque lieu, quelque amour, quelque loi qui t'absente

Quelque lieu, quelque amour, quelque loi qui t'absente,
Et ta déité tâche ôter de devant moi,
Quelque oubli qui, contraint de lieu, d'amour, de loi,
Fasse qu'en tout absent de ton coeur je me sente,

Tu m'es, tu me seras sans fin pourtant présente
Par le nom, par l'effet fatal qui est en toi,
Par tout tu es Diane, en tout rien je ne vois,
Qui mon oeil, qui mon coeur de ta présence exempte.

En la terre, et non pas seulement aux forêts,
De moi vivant l'objet continuel tu es,
Étant Diane ; et puis, si le ciel me rappelle,

Ô Lune, ton bel oeil mon heur malheurera.
Si je tombe aux enfers, mon seul tourment sera
De souffrir sans fin l'oeil d'une Hécate tant belle.