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Etienne JODELLE (1532-1573) : Je vivois mais je meurs, et mon cour gouverneur

Je vivois mais je meurs, et mon coeur gouverneur
De ces membres, se loge autre part : je te prie
Si tu veux que j'acheve en ce monde ma vie,
Rend le moy, ou me rens au lieu de luy ton coeur.

Ainsi tu me rendras à moy-mesme, et tel heur
Te rendra mesme à toy : ainsi l'amour qui lie
Le seul amant, liera et l'amant et l'amie :
Autrement ta rigueur feroit double malheur.

Car tu perdras tous deux, moy premier qui trop t'aime,
Et toy qui n'aimant rien voudras haïr toy mesme :
Mais, las ! si l'on reproche à l'un et l'autre un jour

Et l'une et l'autre faute : à moy qui trop t'estime,
A toy qui trop me hais, plus grand sera ton crime,
D'autant plus que la haine est pire que l'amour.

Etienne JODELLE (1532-1573) : Par quel sort, par quel art, pourrois-je à ton coeur rendre

Par quel sort, par quel art, pourrois-je à ton coeur rendre
Au moins s'il peut vers moy s'engourdir de froideur,
Ceste vive, gentille, et vertueuse ardeur
Qui vint pour moy soudain, de soy-mesme s'éprendre.

Et quoy ? la pourrois tu comme au paravant prendre
Pour fatale rencontre, et parlant en rondeur
D'esprit, comme je croy, la juger pour grand heur,
Qui plus à ton esprit contentement engendre.

Tel que je m'en sentois, indigne je m'en sens,
Mais de ta foy ma foy s'accroist avec le tems.
Quel moyen donc ? si c'est par grandeurs, je le quitte :

Si par armes et gloire, au haut coeur nos malheurs
S'opposent : si par vers, tu as des vers meilleurs :
Ton hault jugement peut sauver seul mon merite.

Amadis JAMYN (1538-1592) : Stances de l'impossible

L'été sera l'hiver et le printemps l'automne,
L'air deviendra pesant, le plomb sera léger :
On verra les poissons dedans l'air voyager
Et de muets qu'ils sont avoir la voix fort bonne.
L'eau deviendra le feu, le feu deviendra l'eau
Plutôt que je sois pris d'un autre amour nouveau.

Le mal donnera joie, et l'aise des tristesses !
La neige sera noire, et le lièvre hardi,
Le lion deviendra du sang acouardi,
La terre n'aura point d'herbes ni de richesses ;
Les rochers de soi-même auront un mouvement
Plutôt qu'en mon amour il y ait changement.

Le loup et la brebis seront en même étable
Enfermés sans soupçon d'aucune inimitié ;
L'aigle avec la colombe aura de l'amitié
Et le caméléon ne sera point muable :
Nul oiseau ne fera son nid au renouveau
Plutôt que je sois pris d'un autre amour nouveau.

La lune qui parfait en un mois sa carrière
La fera en trente ans au lieu de trente jours ;
Saturne qui achève avec trente ans son cours
Se verra plus léger que la lune légère :
Le jour sera la nuit, la nuit sera le jour
Plutôt que je m'enflamme au feu d'un autre amour.

Les ans ne changeront le poil ni la coutume,
Les sens et la raison demeureront en paix,
Et plus plaisants seront les malheureux succès
Que les plaisirs du monde au coeur qui s'en allume.
On haïra la vie, aimant mieux le mourir
Plutôt que l'on me voie à autre amour courir.

On ne verra loger au monde l'espérance ;
Le faux d'avec le vrai ne se discernera,
La fortune en ses dons changeante ne sera,
Tous les effets de mars seront sans violence,
Le soleil sera noir, visible sera Dieu
Plutôt que je sois vu captif en autre lieu.

Etienne JODELLE (1532-1573) : Encor que toi, Diane, à Diane tu sois

Encor que toi, Diane, à Diane tu sois
Pareille en traits, en grâce, en majesté céleste,
En coeur, et haut, et chaste, et presqu'en tout le reste
Fors qu'en l'austérité des virginales lois,

La riche et rare fleur, qu'en tout ton corps tu vois,
Ton enbonpoint, ta grâce, et ta vigueur atteste,
Que puis qu'un autre hymen a dénoué ton ceste
Virginal, en veuvage envieillir tu ne dois.

Que donc l'an nouveau t'offre un époux qui contente
De tes valeurs la France, et d'amours ton attente :
D'un tel vu je t'étrenne, et si ton nom si bien

Ne te convient alors, toi qui n'es pas moins belle
Que Vénus, prends son nom, et le mêlant au tien
Fais que Dione ensemble et Diane on t'appelle.

Alfred JARRY (1873-1907) : Bardes et cordes

Le roi mort, les vingt et un coups de la bombarde
Tonnent, signal de deuil, place de la Concorde.

Silence, joyeux luth, et viole et guimbarde :
Tendons sur le cercueil la plus macabre corde

Pour accompagner l'hymne éructé par le barde :
Le ciel veut l'oraison funèbre pour exorde.

L'encens vainc le fumet des ortolans que barde
La maritorne, enfant butorde non moins qu'orde.

Aux barrières du Louvre elle dormait, la garde :
Les palais sont de grands ports où la nuit aborde ;

Corse, kamoulcke, kurde, iroquoise et lombarde
Le catafalque est ceint de la jobarde horde.

Sa veille n'eût point fait camuse la camarde :
Il faut qu'un rictus torde et qu'une bouche morde.

La lame ou la dent tranche autant que le plomb arde :
Poudre aux moineaux, canons place de la Concorde.

Arme blême, le dail ne craint point l'espingarde :
Tonne, signal de deuil ; vibre, macabre corde.

Les Suisses du pavé heurtent la hallebarde :
Seigneur, prends le défunt en ta miséricorde.

Etienne JODELLE (1532-1573) : Ô Toy qui as et pour mere et pour pere

Ô Toy qui as et pour mere et pour pere,
De Jupiter le sainct chef, et qui fais
Quand il te plaist, et la guerre et la paix,
Si je suis tien, si seul je te revere,

Et si pour toy je depite la mere
Du faux Amour, qui de feux, et de traits
De paix, de guerre, et rigueurs, et attraits
Tachoit plonger ton Poëte en misere,

Viens, viens ici, si venger tu me veux.
De ta gorgone épreins moy les cheveux,
De tes dragons l'orde panse pressure :

Enyvre moy du fleuve neuf fois tors,
Fay-moy vomir contre une, telle ordure,
Qui plus en cache et en l'ame et au corps.

Etienne JODELLE (1532-1573) : Passant dernierement des Alpes au travers

Passant dernièrement des Alpes au travers
(J'entens ces Alpes haults, dont les roches cornues
Paroissent en hauteur outrepasser les nues)
Lors qu'ils estoient encor' de neige tous couvers,

J'apperçeus deux effects estrangement divers,
Et choses que je croy jamais n'estre avenues
Ailleurs : car par le feu les neiges sont fondues,
Le chaud chasse le froit par tout cet univers.

Autre preuve j'en fis que je n'eusse peu croire,
La neige dans le feu son element contraire,
Et moy dedans le froit de la neige brusler,

Sans que la neige en fust nullement consommee :
Puis tout en un instant cette flamme allumée
M'environnoit de feu et me faisoit geler.

Alfred JARRY (1873-1907) : Le vélin écrit rit et grimace, livide

Le vélin écrit rit et grimace, livide.
Les signes sont dansants et fous. Les uns, flambeaux,
Pétillent radieux dans une page vide.
D'autres en rangs pressés, acrobates corbeaux,

Dans la neige épandue ouvrent leur bec avide.
Le livre est un grand arbre émergé des tombeaux.
Et ses feuilles, ainsi que d'un sac qui se vide,
Volent au vent vorace et partent par lambeaux.

Et son tronc est humain comme la mandragore ;
Ses fruits vivants sont les fèves de Pythagore ;
Des feuillets verdoyants lui poussent en avril.

Et les prédictions d'or qu'il emmagasine,
Seul le nécromant peut les lire sans péril,
La nuit, à la lueur des torches de résine.

Etienne JODELLE (1532-1573) : Myrrhe bruloit jadis d'une flamme enragée

Myrrhe bruloit jadis d'une flamme enragée,
Osant souiller au lict la place maternelle
Scylle jadis tondant la teste paternelle,
Avoit bien l'amour vraye en trahison changée.

Arachne ayant des Arts la Deesse outragée,
Enfloit bien son gros fiel d'une fierté rebelle :
Gorgon s'horrible bien quand sa teste tant belle
Se vit de noirs serpens en lieu de poil chargée :

Medée employa trop ses charmes, et ses herbes,
Quand brulant Creon, Creuse, et leurs palais superbes
Vengea sur eux la foy par Jason mal gardée

Mais tu es cent fois plus, sur ton point de vieillesse
Pute, traîtresse, fiere, horrible, et charmeresse
Que Myrrhe, Scylle, Arachne, et Meduse, et Medée.

Etienne JODELLE (1532-1573) : De quel soleil, Diane, empruntes-tu tes traits

De quel soleil, Diane, empruntes-tu tes traits,
La flamme, la clarté de ta face divine ?
Le haut Amour, grand feu du monde où il domine,
Luit sur toi, puis sur nous luire ainsi tu te fais.

Pour toi les beaux pensers, les paroles, les faits
Il crée en nous par toi, ni jamais trop voisine
Ne voile son beau feu, qui sans fin enlumine
Nos coeurs, faisant passer par tes yeux ses beaux rais.

Sans cesse il te fait donc autour de lui tourner,
Pour oblique te luire, et t'armer et t'orner,
Changeant ses rais en traits, pour meurtrir ce qui t'aime :

Tu fais prendre sans prendre en toi son âpre ardeur
Avec l'ardeur aussi j'en prends l'âpre froideur,
Car l'une vient de lui, l'autre vient de toi-même.