Charles GUÉRIN (1873-1907) : La pensée est une eau sans cesse jaillissante

La pensée est une eau sans cesse jaillissante.
Elle surgit d'un jet puissant du coeur des mots,
Retombe, s'éparpille en perles, jase, chante,
Forme une aile neigeuse ou de neigeux rameaux,
Se rompt, sursaute, imite un saule au clair de lune,
S'écroule, décroît, cesse. Elle est soeur d'Ariel
Et ceint l'écharpe aux tons changeants de la Fortune
Où l'on voit par instants se jouer tout le ciel.
Et si, pour reposer leurs yeux du jour, des femmes,
Le soir, rêvent devant le jet mobile et vain
Qui pleut avec la nuit dans l'azur du bassin,
L'eau pure les caresse et rafraîchit leurs âmes
Et fait battre leurs cils et palpiter leur sein,
Tandis que la pensée, en rejetant ses voiles,
Dans un nouvel essor jongle avec les étoiles.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : J'écris ; entre mon rêve et toi la lampe chante

J'écris ; entre mon rêve et toi la lampe chante.
Nous écoutons, muets encor de volupté,
Voleter un phalène aveugle dans la chambre.
Ton visage pensif est rose de clarté.

Tu caresses les doigts que je te laisse et songes :
" Si vraiment il m'aimait ce soir, écrirait-il ? "
Tu soupires, tes mains tressaillent, et tes cils
Palpitent sous tes yeux en fines grilles d'ombre.

Je devine un chagrin secret, et je t'attire ;
Tu fais sous mon baiser un effort pour sourire,
Et voici que, longtemps, le coeur lourd de sanglots,

Silencieuse et sans vouloir être calmée,
Tu pleures, inquiète et jalouse des mots
Qui te parlent de notre amour, ma bien-aimée.

Théophile GAUTIER (1811-1872) : Albertus, VIII

La limace baveuse argente la muraille
Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille,
Les lézards verts et gris se logent dans les trous,
Et l'on entend le soir sur une note haute
Coasser tout auprès la grenouille qui saute,
Et râler aigrement les crapauds à l'oeil roux.
– Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue,
Surtout quand du croissant une ouateuse nue
Emmaillote la corne en un flot de vapeur,
Personne, – non pas même Eisembach le ministre, –
N'ose passer devant ce repaire sinistre
Sans trembler et blêmir de peur.

Théophile GAUTIER (1811-1872) : Sur le Carnaval de Venise II – Sur les lagunes

Tra la, tra la, la, la, la laire !
Qui ne connaît pas ce motif ?
A nos mamans il a su plaire,
Tendre et gai, moqueur et plaintif :

L'air du Carnaval de Venise,
Sur les canaux jadis chanté
Et qu'un soupir de folle brise
Dans le ballet a transporté !

Il me semble, quand on le joue,
Voir glisser dans son bleu sillon
Une gondole avec sa proue
Faite en manche de violon.

Sur une gamme chromatique,
Le sein de perles ruisselant,
La Vénus de l'Adriatique
Sort de l'eau son corps rose et blanc.

Les dômes sur l'azur des ondes,
Suivant la phrase au pur contour,
S'enflent comme des gorges rondes
Que soulève un soupir d'amour.

L'esquif aborde et me dépose,
Jetant son amarre au pilier,
Devant une façade rose,
Sur le marbre d'un escalier.

Avec ses palais, ses gondoles,
Ses mascarades sur la mer,
Ses doux chagrins, ses gaités folles,
Tout Venise vit dans cet air.

Une frêle corde qui vibre
Refait sur un pizzicato,
Comme autrefois joyeuse et libre,
La ville de Canaletto !

Théophile GAUTIER (1811-1872) : La lune

Le soleil dit à la lune :
" Que fais-tu sur l'horizon ?
Il est bien tard, à la brune,
Pour sortir de sa maison.

L'honnête femme, à cette heure,
Défile son chapelet,
Couche son enfant qui pleure,
Et met la barre au volet.

Le follet court sur la dune ;
Gitanas, chauves-souris,
Rôdent en cherchant fortune ;
Noirs ou blancs, tous chats sont gris.

Des planètes équivoques
Et des astres libertins,
Croyant que tu les provoques,
Suivront tes pas clandestins.

La nuit, dehors on s'enrhume.
Vas-tu prendre encor ce soir
Le brouillard pour lit de plume
Et l'eau du lac pour miroir ?

Réponds-moi. – J'ai cent retraites
Sur la terre et dans les cieux,
Monsieur mon frère ; et vous êtes
Un astre bien curieux !

Jean GODARD (1564-1630) : Comme Flore tapissoit

Comme Flore tapissoit
Un jour Amour l'aperçoit,
Il lui fit la connaissance,
Ce petit nain qui m'occit,
Puis auprès d'elle il s'assit
Pour deviser à plaisance.

Le dé de Flore tomba,
Amour l'échine courba
Pour le ramasser bien vite.
J'étais là les regardant…
Ma maîtresse cependant
A le rendre ainsi l'invite :

" Amour, je vous prie, rendez,
Rendez-moi vite mon dé,
J'ai de lui souci et cure :
Il me sert si bien à point
Que l'ayant je ne crains point
L'aiguille ni sa piqûre ! "

Marc-Antoine GIRARD de SAINT-AMANT (1594-1661) : Sonnet sur des mots qui n'ont point de rime

Phylis, je ne suis plus des rimeurs de ce siècle
Qui font pour un sonnet dix jours de cul de plomb
Et qui sont obligés d'en venir aux noms propres
Quand il leur faut rimer ou sur coiffe ou sur poil.

Je n'affecte jamais rime riche ni pauvre
De peur d'être contraint de suer comme un porc,
Et hais plus que la mort ceux dont l'âme est si faible
Que d'exercer un art qui fait qu'on meurt de froid.

Si je fais jamais vers, qu'on m'arrache les ongles,
Qu'on me traîne au gibet, que j'épouse une vieille,
Qu'au plus fort de l'été je languisse de soif,

Que tous les mardi-gras me soient autant de jeûnes,
Que je ne goûte vin non plus que fait le Turc,
Et qu'au fond de la mer on fasse mon sépulcre.

Apollinaire GINGRAS (1847-1935) : L'éternel fardeau

L'ETERNEL FARDEAU"

Il est, mon frère, un meuble sombre
Qu'en t'éveillant tu vois d'abord :
La nuit dans ta chambre est encor, –
Tu vois au mur la croix dans l'ombre !

Il faut la porter tout le jour.
Mais elle est douce, elle rayonne,
Mais de fleurs la croix se couronne
Pour qui la porte avec amour !

Le Bon Dieu, de ses mains divines,
Pour notre épaule a fait ce poids :
Quand on veut secouer la croix, –
La croix se hérisse d'épines !

Elle est d'un bois très différent ;
Divers est le mal qu'elle cause.
El1e est parfois en bois de rose :
Elle est d'un bois toujours pesant !

René GHIL (1862-1925) : Les herseurs – sous la lune

Ainsi qu'une prière et qu'un ennui, soleilles –
Tu, lune pleine ! haut au haut des peupliers !
Tout a l'air d'eaux : et l'Homme inému des merveilles
Mène par la lumière, ayant l'amour des veilles,
Les pas las des Taureaux, Trois et loin réguliers.

Traîneurs doux de l'aiguë et de la large herse,
Homme et Taureaux, la lune, aux pâles prés, les a
Mornes et seuls grandis : et la paix large, à verse
Molle, neige – : et, mouillé de l'impalpée averse,
L'équipage impavide et religieux va.

Doux de lune, vont las les Taureaux pleins de songe,
Un seul, et deux : et, sur l'épaule l'aiguillon,
Très haut l'Homme en avant en la paix grande plonge,
Tandis que leur dos maigre et noir marqué s'allonge
Hors mesure près d'eux, et rampe noir et long…

Haut sur les peupliers, la lune vénérienne
A des spleens graves, et, phosphorique, le noir
A des eaux de miroirs : mais las ! que mésavienne,
Quand à plein Temps le noir prendra l'horreur pour sienne
La pluie, – et, non sous Terre, aux remous sans espoir

De l'eau large qui pisse et s'éverse aux semaines,
Nagera le grain nul : aussi, grands mesureurs
De leurs Terres, avant qu'ait loin, prodigue en peines,
Tout voilé l'ample herse, âpres et longs d'haleines,
Vont-ils sans le désir des lourds sommeils vainqueurs !

Sans paix, allés, venus, doux de rêve lunaire
vont-ils : et, las d'aller, s'enrêve le herseur :
Ayant l'air de songer, en un songe sévère,
Au nu large, tout sexe et vulve, de la Terre,
Qui s'ouvre, génésique, au germe envahisseur !

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Parfois, sur les confins du sommeil qui s'achève

Parfois, sur les confins du sommeil qui s'achève,
A l'heure où l'âme est triste et flotte au bas du rêve,
Un souvenir d'amour nous étreint à la gorge,
Vivant et si profond qu'on en voudrait mourir.
Le coeur, rempli de pleurs voluptueux, déborde ;
On mord en sanglotant les draps, la chair sans force
Se fond dans la langueur exquise de souffrir :
" Mon enfant, mon enfant d'autrefois, mon enfant !
D'où reviens-tu vers notre lit, ma bien-aimée ?
Sèche à ma bouche en feu tes paupières mouillées
Et referme tes bras sur mon corps doucement.
Ô ma maîtresse, enfin, te voilà revenue,
Tendre comme aux beaux jours de notre amour, et nue.
Mêle sans me parler tes larmes à mes larmes
Et que leur chaude pluie entre en nous jusqu'à l'âme.
Que faisais-tu, sans moi, si loin ? as-tu souffert,
Prié, passé les mers, hélas ! peut-être aimé ?
Mais qu'importe ! au bon pain il faut le sel amer ;
Ton coeur bat sur mon coeur et nos bras sont fermés, ,
Et ton émoi me fait revivre ma jeunesse.
Mon enfant, mon enfant, ô maîtresse, maîtresse ! "
L'âme ainsi se souvient et chuchote en rêvant
Comme un arbre agité murmure sous le vent.

Or l'aube a moissonné les étoiles, le jour
Déjà contre la vitre étend ses ailes grises,
Et dans son lit le solitaire obscur et triste
Pleure encor sur le vain fantôme de l'amour.
Ô rêveur, tu dormis trop longtemps, lève-toi !
Range ta lampe éteinte et rouvre la fenêtre,
Que le vent du matin te baigne et te pénètre
Avec l'arôme jeune et vierge du sol. Vois,
L'Orient au-dessus des collines s'allume ;
Le firmament doré s'emplit comme une coupe
Où la lumière à flots ruissellerait. Ecoute
Le métal des marteaux tinter sur les enclumes,
Les cloches bourdonner dans leurs ruches de pierre,
Et le peuple rouler son fleuve de rumeurs :
Noblement, sous le dais sonore des prières,
La probe humanité retourne à son labeur,
Et la chair du divin Artisan se consomme.
Descends parmi la foule en marche, apprends des hommes
Qu'on peut vivre chargé d'amour et de douleur,
Toi qui, subtilisant l'art viril en malade,
Secret orfèvre, autour d'un esprit sombre enlaces
Les magiques anneaux de cristal des syllabes.

Ah ! lève-toi, Lazare, et romps tes bandelettes !
Que, miroirs élargis, tes prunelles reflètent,
Pour faire au fond des coeurs chanter le sang plus fort,
Le funèbre soleil du royaume des mort ;
Et, comme un enfant nu trempé dans une eau vive,
Avec un grand frisson plonge-toi dans la vie !