Charles GUÉRIN (1873-1907) : Ma douce enfant, ma pauvre enfant…

Ma douce enfant, ma pauvre enfant, sois forte et calme.
Pense à Dieu, pense à notre amour éternel. Lève
Les yeux, souris, et vois, d'un battement si faible,
Mes cils mouillés répondre à ton sourire pâle.

Dis-moi : Je t'aime, encor. Je t'aime, et puis ne parle
Plus ; les mots font mal à ceux qui vont mourir. Laisse
Ta gorge se gonfler sur mon coeur, à mes lèvres
Laisse ta main qui tremble en essuyant des larmes.

Tristement, âprement, nos bouches s'enveloppent
Dans un dernier baiser surhumain qui sanglote.
Et maintenant, adieu, tout est fini. Silence.

Une feuille en tombant fait ombre sur la lune.
Des pas. Un souffle d'air. Et le calme nocturne
Est si pur, si profond, que nos âmes s'entendent.

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Le tiède après-midi paisible de septembre

Le tiède après-midi paisible de septembre
Languit sous un ciel gris, mélancolique et tendre,
Pareil aux derniers jours d'un amour qui s'achève.
Après les longs et vains et douloureux voyages,
Le solitaire, ouvrant sans bruit la grille basse,
Rentre ce soir dans le logis de sa jeunesse.

Ah ! comme tout est lourd, comme tout sent l'automne !
Comme ton coeur d'enfant prodigue bat, pauvre homme,
Devant ces murs où tu laissas ta vie ancienne !
La vigne vierge rouge étreint les persiennes,
Le seuil humide et froid est obscur sous les arbres,
Et le portail, vêtu de lierre, se lézarde.

Le voyageur, avant de rouvrir les fenêtres,
Respire en défaillant l'odeur des chambres closes ;
Il regarde onduler les rideaux des alcôves
Et le miroir verdi briller dans les ténèbres.
Il pèse sur le bois gonflé, les volets crient,
La poussière voltige à la lumière triste ;
L'âme émue et les doigts tremblants, pieux, il touche
Les roseaux desséchés, le clavecin qui vibre,
Les estampes, les maroquins ouatés de mousses :
Ah ! ces mousses qui sont les cheveux blancs des livres !
L'enfant morne, oppressé de souvenirs, étouffe,
Et son fragile coeur frémit comme une vitre.

Aussi, maison, jardin, adieu, jevous bénis.
Que les printemps futurs jusqu'aux âges lointains
Vous remplissent tous deux et d'enfants et de nids !
Que les roses te soient toujours belles, jardin,
Tes longs couloirs toujours sonores, ô maison !
Adieu, pesant verger de l'arrière-saison,
Charmille… Effacez-vous, ô chères visions,
Car mes yeux sont un port de fumée où l'on voit
A travers la forêt vacillante des mâts
Les grands vaisseaux appareiller pour les climats
Qui bercent la douleur sous des cieux azurés.
Demain, plus seul, plus triste et vieux, je partirai
Mettre au tombeau le Dieu secret qui souffre en moi.

L'enfant d'exil se tait, baisse ses cils mouillés ;
Il s'enivre à mourir de son amer émoi,
Et dans son coeur le souvenir des jours dorés
Fond comme un peu de sable tiède entre les doigts.

Théophile GAUTIER (1811-1872) : A une robe rose

Que tu me plais dans cette robe
Qui te déshabille si bien,
Faisant jaillir ta gorge en globe,
Montrant tout nu ton bras païen !

Frêle comme une aile d'abeille,
Frais comme un coeur de rose-thé,
Son tissu, caresse vermeille,
Voltige autour de ta beauté.

De l'épiderme sur la soie
Glissent des frissons argentés,
Et l'étoffe à la chair renvoie
Ses éclairs roses reflétés.

D'où te vient cette robe étrange
Qui semble faite de ta chair,
Trame vivante qui mélange
Avec ta peau son rose clair ?

Est-ce à la rougeur de l'aurore,
A la coquille de Vénus,
Au bouton de sein près d'éclore,
Que sont pris ces tons inconnus ?

Ou bien l'étoffe est-elle teinte
Dans les roses de ta pudeur ?
Non ; vingt fois modelée et peinte,
Ta forme connaît sa splendeur.

Jetant le voile qui te pèse,
Réalité que l'art rêva,
Comme la princesse Borghèse
Tu poserais pour Canova.

Et ces plis roses sont les lèvres
De mes désirs inapaisés,
Mettant au corps dont tu les sèvres
Une tunique de baisers.

Théophile GAUTIER (1811-1872) : Lamento

Connaissez-vous la blanche tombe
Où flotte avec un son plaintif
L'ombre d'un if ?
Sur l'if, une pâle colombe,
Triste et seule, au soleil couchant,
Chante son chant.

Un air maladivement tendre,
A la fois charmant et fatal,
Qui vous fait mal,
Et qu'on voudrait toujours entendre,
Un air, comme en soupire aux cieux
L'ange amoureux.

On dirait que l'âme éveillée
Pleure sous terre à l'unisson
De la chanson,
Et du malheur d'être oubliée
Se plaint dans un roucoulement
Bien doucement.

Sur les ailes de la musique
On sent lentement revenir
Un souvenir ;
Une ombre de forme angélique
Passe dans un rayon tremblant,
En voile blanc.

Les belles-de-nuit, demi-closes,
Jettent leur parfum faible et doux
Autour de vous,
Et le fantôme aux molles poses
Murmure en vous tendant les bras :
Tu reviendras ?

Oh ! jamais plus, près de la tombe
Je n'irai, quand descend le soir
Au manteau noir,
Ecouter la pâle colombe
Chanter sur la branche de l'if
Son chant plaintif !

Théophile GAUTIER (1811-1872) : A deux beaux yeux

Vous avez un regard singulier et charmant ;
Comme la lune au fond du lac qui la reflète,
Votre prunelle, où brille une humide paillette,
Au coin de vos doux yeux roule languissamment ;

Ils semblent avoir pris ses feux au diamant ;
Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,
Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète,
Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.

Mille petits amours, à leur miroir de flamme,
Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,
Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.

Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre âme,
Comme une fleur céleste au calice idéal
Que l'on apercevrait à travers un cristal.

Jean GODARD (1564-1630) : Ô jour heureux, heure, temps, et moment

Ô jour heureux, heure, temps, et moment,
Auquel ma dame a d'une foi jurée
Promis secours à mon âme enferrée
Dans la prison de l'amoureux tourment !

Moi trop heureux, et trop heureux amant
D'avoir enfin ma liesse assurée
Par celle-là qui naguère acérée
Me meurtrissait si misérablement.

Mais, ah ! hélas ! je bâtis sur du sable,
Je m'éjouis de chose aussi passable
Comme est le vent : pour un nouveau jargon

Que m'a tenu ma cruelle mégère
Je m'éjouis ; mais ma joie est légère.
Sûr n'est pas l'huis que porte un faible gond.

Marc-Antoine GIRARD de SAINT-AMANT (1594-1661) : Le printemps des environs de Paris

Zephire a bien raison d'estre amoureux de Flore ;
C'est le plus bel objet dont il puisse jouyr ;
On voit à son eclat les soins s'esvanouyr,
Comme les libertez devant l'oeil que j'adore.

Qui ne seroit ravy d'entendre sous l'aurore
Les miracles volans qu'au bois je viens d'ouyr !
J'en sens avec les fleurs mon coeur s'espanouyr,
Et mon luth negligé leur veut respondre encore.

L'herbe sousrit à l'air d'un air voluptueux;
J'apperçoy de ce bord fertile et tortueux
Le doux feu du soleil flatter le sein de l'onde.

Le soir et le matin la Nuict baise le Jour ;
Tout ayme, tout s'embraze, et je croy que le monde
Ne renaist au printemps que pour mourir d'amour.

Nicolas GILBERT (1750-1780) : Le dix-huitième siècle

(Fragments)

… Eh ! quel temps fut jamais en vices plus fertile ?
Quel siècle d'ignorance, en beaux faits plus stérile,
Que cet âge nommé siècle de la raison !
Tout un monde sophiste, en style de sermon,
De longs écrits moraux nous ennuie avec zèle,
Et l'on prêche les moeurs jusque dans la Pucelle.
Je le sais ; mais, ami, nos modestes aïeux
Parlaient moins de vertus et les cultivaient mieux.
Quels demi-dieux enfin nos jours ont-ils vus naître ?
Ces Français si vantés, peux-tu les reconnaître ?
Jadis peuple-héros, peuple-femme en nos jours,
La vertu qu'ils avaient n'est plus qu'en leurs discours.
Suis les pas de nos grands ; énervés de mollesse,
Ils se traînent à peine en leur vieille jeunesse ;
Courbés avant le temps, consumés de langueur,
Enfants efféminés de pères sans vigueur ;
Et cependant nourris des leçons de nos sages,
Vous les voyez encore, amoureux et volages,
Chercher, la bourse en main, de beautés en beautés,
La mort qui les attend au sein des voluptés ;
De leurs biens, prodigués pour d'infâmes caprices,
Enrichir nos Phrynés dont ils gagent les vices ;
Tandis que l'honnête homme, à leur porte oublié,
N'en peut même obtenir une avare pitié :
Demi-dieux avortés, qui par droit de naissance,
Dans les camps, à la cour, règnent en espérance.

… J'aurais pu te montrer nos duchesses fameuses,
Tantôt d'un histrion amantes scandaleuses,
Fières de ses soupirs, obtenus à grand prix,
Elles-même aux railleurs dénonçant leurs maris,
Tantôt, pour égayer leurs courses solitaires,
Imitant noblement ces grâces mercenaires,
Qui, par couples nombreux, sur le déclin du jour,
Vont aux lieux fréquentés colporter leur amour ;
Contents d'un héritier, comme eux frêle et sans force,
Les époux, très amis, vivant dans le divorce ;
Vainqueurs des préjugés, les pères bienfaisants,
Du sérail de leurs fils eunuques complaisants ;
De nouvelles Saphos, dans le crime affermies,
Maris de nos beautés sous le titre d'amies ;
Et de galants marquis, philosophes parfaits,
En petite Gomorre érigeant leurs palais.

Mais la corruption, à son comble portée,
Dans le cercle des Grands ne s'est point arrêtée ;
Elle infecte l'empire, et les mêmes travers
Règnent également dans tous les rangs divers.
… Eh ! quel frein contiendrait un vulgaire indocile,
Qui fait, grâce aux docteurs du moderne évangile,
Qu'en vain le pauvre espère en un Dieu qui n'est pas,
Que l'homme tout entier est promis au trépas ?
Chacun veut de la vie embellir le passage ;
L'homme le plus heureux est aussi le plus sage ;
Et depuis le vieillard qui touche à son tombeau,
Jusqu'au jeune homme à peine échappé du berceau,
A la ville, à la cour, au sein de l'opulence,
Sous les affreux lambeaux de l'obscure indigence,
La Débauche au teint pâle, aux regards effrontés,
Enflamme tous les coeurs, vers le crime emportés.
C'est en vain que, fidèle à sa vertu première,
Louis instruit aux moeurs la monarchie entière,
La Monarchie entière est en proie aux Laïs,
Leurs vices sont les Dieux qu'encense leur pays ;
Et la Religion, mère désespérée,
Par ses propres enfants sans cesse déchirée,
Dans ses temples déserts pleurant leurs attentats,
Le pardon sur la bouche, en vain leur tend les bras
Son culte est avili, ses lois sont profanées…

René GHIL (1862-1925) : Berceuse de l'après-midi

Il ne veut pas dormir, mon Petit…
Mon petit
Ne veut pas dormir, et rit ! et tend à la lumière
Le hasard agrippant et l'unité première
De son geste ingénu qui ne se sait porteur
Des soirs d'Hérédités, – et tend à la lumière
Du grossi soleil son geste qui s'étourdit
D'être du monde !…

Ta mère va, mon petit
Qui te donnes à la vie !
Clore les rideaux, lourds d'une nuit en lenteur
D'atomes, en lenteur de sang… Ah ! la nuit tendre
Ainsi qu'une eau, tu ne sais pas ! où se détendre
La trouvant quelque heure d'un être moins tourneur
D'aguets, que les plus hauts midis! où se détendre
La douleur de nos Yeux et de l'inassouvie
Vie, l'âpre haleine !…

… Il est un seul navire (et haut
Monte au haut mât d'où l'on voit tôt !)
Il est un seul navire à l'eau
Où mon Amant est matelot…

Des tropiques du temps (et, haut
Monte au haut mât d'où l'on voit tôt !)
Des tropiques tant loin de nous
Que m'apporte mon Ami doux ?

Du soleil de la vie (et, haut
Monte au haut mât d'où l'on voit tôt !)
Du soleil ton Amant t'apporte
A en dorer toute ta porte.

Dans les palmiers d'alors (et, haut
Monte au haut mât d'où l'on voit tôt !)
Dans les palmiers de la grande île
De soleils d'or il en est mille.

Il en est qui sont verts (et, haut
Monte au haut mât d'où l'on voit tôt !)
Rouges et verts et d'autres d'or
Dans la grande île vers Timor !

Il en est plein la tête (et, haut
Monte au haut mât d'où l'on voit tôt !)
Et plein les Yeux de ton Ami
Dont tu plaignis le lointain sort…

Il en est plein ma gorge (aidants
Aidés d'étoiles, nage au port !)
Et plein ma gorge et plein dedans
Mon coeur
De toi qui s'est gémi !…

Mais il ne veut dormir, mon Petit…
Mon petit
Ne veut dormir, et pleure, et tend à la lumière
Qu'il sait trop ! l'implorant geste de son exil
Aux ondes du néant où se désole-t-il
D'errer… Or, ouvre les rideaux de nuit ! ô mère
De silence, – que luise entre les doigts en voeu
De vivre, le soleil vaste ! le premier Dieu…

Charles GUÉRIN (1873-1907) : Le rosaire des cloches

Les cloches dans leurs tours égrènent un rosaire
Mélancolique, par l'air d'une nuit d'été.
Or j'ai bu le poison aux yeux de la Beauté,
Et j'ai peine à ne pas crier sous ma misère.

Ô lourd ciboire où le damné se désaltère !
Ô coupe d'or sanglant où dort l'eau du Léthé !…
Les cloches dans leurs tours égrènent un rosaire
Mélancolique, par l'air d'une nuit d'été.

Dans le fleuve qui roule au pied du quai, l'eau claire
Semble me dire : " Ô pauvre homme déshérité,
Viens, tu seras heureux dans ton éternité. "
Mais les cloches là-bas tristement en colère,
Les cloches dans leurs tours égrènent un rosaire.

II

Je devrais l'écouter, l'eau claire, cependant,
L'eau claire, paradis de l'immuable Rêve,
Où l'amour avec les sirènes de la grève
Met le calme éternel au fond du coeur ardent ;

Et j'en pourrais chasser le souvenir mordant
De la Vie – autrefois – qui fut mauvaise et brève.
Je devrais l'écouter, l'eau claire, cependant,
L'eau claire, paradis de l'immuable Rêve.

Je suis resté debout sur le seuil, regardant
Mon Soleil se coucher ; je sentais fuir la sève
Par ma blessure ouverte et s'écouler sans trêve ;
Et ce jourd'huy que l'Astre est mort à l'Occident,
Je devrais l'écouter, l'eau claire, cependant.

III

Sans plaintes j'ai gravi de douloureux calvaires,
Car ici-bas il n'est pas de mal éternel,
Car j'oubliais la Terre et je pensais au Ciel,
En me courbant le long de ces chemins sévères ;

Et j'ai pu quelquefois cueillir des primevères
Dans le sable à côté des ronces. – Solennel,
Sans plaintes j'ai gravi de douloureux calvaires
Car ici-bas il n'est pas de mal éternel.

Mais ,j'ai goûté vraiment aux tristesses amères,
Le jour où, défaillant au gibet criminel,
La Femme m'a tendu l'éponge avec le fiel ;
Et depuis, refoulant de terribles colères,
Sans plaintes j'ai gravi de douloureux calvaires.

IV

Ô Femme, ange mauvais, si tu m'entendais rire
Aux portes du Néant, rire en te maudissant,
Tu sentirais en toi se figer tout ton sang
Et flamber ton cerveau sous le fouet du délire.

Par l'Enfer où je vais, n'essaie pas de lire
Dans mon âme, livre de haine éblouissant…
Ô Femme, ange mauvais, si tu m'entendais rire
Aux portes du Néant, rire en te maudissant.

A l'heure de briser mon génie et ma lyre,
Devant l'oeuvre fatal, je recule impuissant,
Et doublement damné, plein d'un spectre effrayant,
Je mêle dans la mort le blasphème au martyre.
Ô Femme, ange mauvais, si tu m'entendais rire.

V

Il s'est fait tendre et doux, le rosaire des cloches,
Et mon coeur ulcéré comprend ce qu'il me dit,
De la voix calme du séraphin au maudit,
Voix calme qui s'emplit sourdement de reproches.

Un long frémissement court dans les arbres proches,
Et, comme un pardon lent qui jamais ne finit,
Il se fait tendre et doux, le rosaire des cloches,
Et mon coeur ulcéré comprend ce qu'il me dit.

Je pardonne à la Femme, et debout sur les roches
J'écoute ce chant pur, ouaté comme un nid,
Ce chant dont chaque note est sainte et me bénit ;
Plein de pardons confus et de vagues reproches,
Il s'est fait tendre et doux, le rosaire des cloches.

VI

Les cloches dans les tours ont cessé leur rosaire ;
De l'eau claire à pas lents je me suis éloigné.
D'une aurore lointaine et mystique baigné,
Je vois la lueur poindre en mon triste mystère.

Et je renais de mon tombeau moins solitaire,
Car le sang fut fécond que mon coeur a saigné.
Les cloches dans les tours ont cesse leur rosaire ;
De l'eau claire à pas lents je me suis éloigné.

Or la Nuit morne agonise ; l'Aube rose erre
Sur les lèvres du ciel ou les deuils ont régné.
Et voici refleurir ce que j'ai renié,
Et tout chante et tout rit de nouveau sur la terre ;
Les cloches dans les tours ont cessé leur rosaire.