Anatole FRANCE (1844-1924) : Les cerfs

Aux vapeurs du matin, sous les fauves ramures
Que le vent automnal emplit de longs murmures,
Les rivaux, les deux cerfs luttent dans les halliers :
Depuis l'heure du soir où leur fureur errante
Les entraîna tous deux vers la biche odorante,
Ils se frappent l'un l'autre à grands coups d'andouillers.

Suants, fumants, en feu, quand vint l'aube incertaine,
Tous deux sont allés boire ensemble à la fontaine,
Puis d'un choc plus terrible ils ont mêlé leurs bois.
Leurs bonds dans les taillis font le bruit de la grêle ;
Ils halettent, ils sont fourbus, leur jarret grêle
Flageole du frisson de leurs prochains abois.

Et cependant, tranquille et sa robe lustrée,
La biche au ventre clair, la bête désirée
Attend ; ses jeunes dents mordent les arbrisseaux ;
Elle écoute passer les souffles et les râles ;
Et, tiède dans le vent, la fauve odeur des mâles
D'un prompt frémissement effleure ses naseaux.

Enfin l'un des deux cerfs, celui que la Nature
Arma trop faiblement pour la lutte future,
S'abat, le ventre ouvert, écumant et sanglant.
L'oeil terne, il a léché sa mâchoire brisée ;
Et la mort vient déjà, dans l'aube et la rosée,
Apaiser par degrés son poitrail pantelant.

Douce aux destins nouveaux, son âme végétale
Se disperse aisément dans la forêt natale ;
L'universelle vie accueille ses esprits :
Il redonne à la terre, aux vents aromatiques,
Aux chênes, aux sapins, ses nourriciers antiques,
Aux fontaines, aux fleurs, tout ce qu'il leur a pris.

Telle est la guerre au sein des forêts maternelles.
Qu'elle ne trouble point nos sereines prunelles :
Ce cerf vécut et meurt selon de bonnes lois,
Car son âme confuse et vaguement ravie
A dans les jours de paix goûté la douce vie :
Son âme s'est complu, muette, au sein des bois.

Au sein des bois sacrés, le temps coule limpide,
La peur est ignorée et la mort est rapide ;
Aucun être n'existe ou ne périt en vain.
Et le vainqueur sanglant qui brame à la lumière,
Et que suit désormais la biche douce et fière,
A les reins et le coeur bons pour l'oeuvre divin.

L'Amour, l'Amour puissant, la Volupté féconde,
Voilà le dieu qui crée incessamment le monde,
Le père de la vie et des destins futurs !
C'est par l'Amour fatal, par ses luttes cruelles,
Que l'univers s'anime en des formes plus belles,
S'achève et se connaît en des esprits plus purs.

Anatole FRANCE (1844-1924) : La part de Madeleine

L'ombre versait au flanc des monts sa paix bénie,
Le chemin était bleu, le feuillage était noir,
Et les palmiers tremblaient d'amour au vent du soir.
L'enfant de Magdala, la fleur de Béthanie,

Gémissait dans la pourpre et l'azur des coussins.
Le grand épervier d'or des femmes étrangères
Agrafait sur son front les étoffes légères ;
La myrrhe tiédissait dans l'ombre de ses seins ;

Ses doigts, où les parfums des jeunes chevelures
Avaient laissé leur âme et s'exhalaient encor
Autour du scarabée et des talismans d'or,
Gardaient des souvenirs pareils à des brûlures.

Or elle haïssait ce corps qui lui fut cher ;
Tous les baisers reçus lui revenaient aux lèvres
Avec l'âcre saveur des dégoûts et des fièvres.
Madeleine était triste et souffrait dans sa chair ;

Et ses lèvres, ainsi qu'une grenade mûre,
Entr'ouvrant leur rubis sous la fraîcheur du ciel,
L'abeille des regrets y mit son âcre miel,
Et le vent qui passait recueillit ce murmure :

" J'avais soif, et j'ai ceint mon front d'amour fleuri ;
J'ai pris la bonne part des choses de ce monde,
Et cependant, mon Dieu, ma tristesse est profonde,
Et voici que mon coeur est comme un puits tari !

" Mon âme est comparable à la citerne vide
Sur qui le chamelier ne penche plus son front ;
Et l'amour des meilleurs d'entre ceux qui mourront
Est tombé goutte à goutte au fond du gouffre avide.

" Je n'ai bu que la soif aux lèvres des amants :
Ils sont faits de limon, tous les fils de la mère ;
La fleur de leurs baisers laisse une cendre amère,
L'étreinte de leurs bras est un choc d'ossements.

" Je brisais malgré moi l'argile de leur chaîne.
Seigneur ! Seigneur ! ce qui n'est plus ne fut jamais !
Leurs souvenirs étaient des morts que j'embaumais
Et qui n'exhalaient plus qu'à peine un peu de haine.

" Et je criais, voyant mon espoir achevé :
" Pleureuses, allumez l'encens devant ma porte,
" Apprêtez un drap d'or : la Madeleine est morte,
" Car étant la Chercheuse elle n'a pas trouvé ! "

" Et j'ouvrais de nouveau mes bras comme des palmes ;
J'étendais mes bras nus tout parfumés d'amour,
Pour qu'une âme vivante y vînt dormir un jour,
Et je rêvais encor les vastes amours calmes !

" Le Silence entendit ma voix, qui soupirait
Disant : " La perle dort dans le secret des ondes ;
" Or je veux me baigner dans des amours profondes
" Comme tes belles eaux, lac de Génésareth !

" Que votre chaste haleine à mon souffle se mêle,
" Tranquilles fleurs des eaux, afin que le baiser
" Que sur le front élu ma lèvre ira poser,
" Calme comme la mort, soit infini comme elle ! "

" Telle je soupirais au bord du lac natal,
Mais sur mes flancs blessés une mauvaise flamme,
Rebelle, dévorait ma chair avec mon âme,
Et voici que je meurs sur mon lit de santal.

" Pourtant, j'accepte encor la part de Madeleine
J'avais choisi l'amour et j'avais eu raison.
Comme Marthe, ma soeur, qui garda la maison,
Je n'aurai point pesé la farine ou la laine ;

" La jarre, au ventre lourd d'olives ou de vin,
Dans les soins du cellier n'aura point clos ma vie ;
Mais ma part, je le sais, ne peut m'être ravie,
Et je l'emporterai dans l'inconnu divin ! "

Elle dit : le reflet des choses éternelles
L'illumina d'horreur et d'épouvantement.
Alors elle se tut et pleura longuement :
Une âme flottait vague au fond de ses prunelles.

Or, Jésus, celui-là qui chassait le Démon
Et qui, s'étant assis au bord de la fontaine,
But dans l'urne de grès de la Samaritaine,
Soupait ce même soir au logis de Simon.

Vers ce foyer, ce toit fumant entre les branches,
Madeleine tendit, humble, ses belles mains ;
Et l'on aurait pu voir des pensers plus qu'humains
Rayonner sur son front comme des lueurs blanches.

La tristesse rendait plus belle sa beauté ;
Ses regards au ciel bleu creusaient un clair sillage,
Et ses longs cils mouillés étaient comme un feuillage
Dans du soleil, après la pluie, un jour d'été.

L'enfant de Magdala, la fleur de Béthanie,
S'en alla vers Jésus qu'on a nommé le Christ,
Et parfuma ses pieds ainsi qu'il est écrit.
Et la terre connut la tendresse infinie.

Albert FERLAND (1872-1943) : Le rêve du héron bleu

Dès l'aube un héron s'est figé comme un jonc
Sur le bord du lac vierge où son image plonge.
On le dirait surpris par le philtre d'un songe,
Évadé du réel, béat sur son pied long.

Oh ! bien loin de rêver, ce calme et beau héron
Fait devant l'onde grave un geste de mensonge.
Dans l'immobilité que sa ruse prolonge
Rien des flots recueillis n'échappe à son oeil rond.

Qu'une carpe imprudente anime l'eau tranquille
Et prompt à la saisir avec son bec agile,
Il fera de sa vie errante, son festin.

Qu'importe à ce guetteur ce noble paysage ?
Seul un désir brutal remplit son coeur sauvage,
Et, svelte dans l'aurore, il incarne la Faim.

Albert FERLAND (1872-1943) : Holocauste

Puisque vous ne sauriez vous lasser, ô mes yeux,
D'admirer la splendeur de sa beauté charnelle,
Subissez à jamais son charme impérieux
Et soyez obsédés des feux de sa prunelle.

Puisqu'il m'est douloureux d'oser, en mon amour,
Vous sevrer du nectar de sa bouche incarnate,
Mes lèvres, brûlez donc de boire chaque jour
Son baiser qui parfume ainsi qu'un aromate.

Puisqu'en moi s'est accru le désir obsesseur
D'étreindre follement ses mains d'impératrice,
Ô mes mains, recherchez leur contact enchanteur
Jusqu'à ce que le temps pour toujours les flétrisse.

Albert FERLAND (1872-1943) : Les bois

Vous souvient-il qu'un jour auprès des flots tranquilles,
Sous le dais de ces bois moussus et parfumés,
Ainsi que les pastours des anciennes idylles,
Nous nous sommes aimés ?

Vous souvient-il encor des bois où nous allâmes,
Alors qu'aux vents de mai neigeaient les églantiers,
Alors que sans retour s'allumait en nos âmes
L'amour que vous chantiez ?

Le divin souvenir de ces heures lointaines,
Doux, triste, vous fait-il quelquefois regretter
De n'avoir plus au cœur les espérances vaines
Qui vous faisaient chanter ?

Hélas ! nos corps ainsi que ces bois séculaires
Par les soleils d'avril ne sont plus rajeunis,
Car, ô femme, à jamais sont mortes nos chimères
Et nos fronts sont ternis !

Guillaume FLAMANT (1455-1540) : Fatras

Ô poison pire que mortel,
Me ferez-vous crever le coeur ?

Ô poison pire que mortel,
Qui me tient en telle tutelle
Que n'ai ni force ni vigueur ;
Envieuse et fausse querelle,
Plus pute que n'est maquerelle,
Trop me plains de votre rigueur.
Où est Satan, mon gouverneur,
Qui ne vient pas quand je l'appelle ?
O folle, infernale fureur ;
Diables pleins de toute cautelle,
Me ferez-vous crever le coeur ?

Zoé FLEURENTIN (1815-1863) : Sur la lyre tissant mes douces mélodies

Sur la lyre tissant mes douces mélodies,
Tantôt j'ai fait gronder un hymne à la vertu ;
Et tantôt, soupirant, mes lèvres moins hardies
Ont tout bas murmuré : " Printemps, que me veux-tu ? "

Restant toujours fidèle à l'essaim de mes rêves,
Jamais je n'ai maudit l'extase de l'amour,
Ni condamné ceux qui, dans des heures trop brèves,
Prononcent des serments qu'ils oublieront un jour.

Philippe FABRE D'EGLANTINE (1750-1794) : Il pleut, il pleut, bergère

Il pleut, il pleut, bergère,
Presse tes blancs moutons,
Allons sous ma chaumière,
Bergère, vite, allons.
J'entends sur le feuillage
L'eau qui tombe à grand bruit ;
Voici, voici l'orage,
Voici l'éclair qui luit.

Bonsoir, bonsoir, ma mère,
Ma soeur Anne, bonsoir !
J'amène ma bergère
Près de nous pour ce soir.
Va te sécher, ma mie,
Auprès de nos tisons.
Soeur, fais-lui compagnie ;
Entrez, petits moutons.

Soupons: prends cette chaise,
Tu seras près de moi ;
Ce flambeau de mélèze
Brûlera devant toi :
Goûte de ce laitage ;
Mais tu ne manges pas ?
Tu te sens de l'orage ;
Il a lassé tes pas.

Eh bien, voici ta couche ;
Dors-y jusques au jour ;
Laisse-moi sur ta bouche
Prendre un baiser d'amour.
Ne rougis pas, bergère :
Ma mère et moi, demain,
Nous irons chez ton père
Lui demander ta main.