François FABIÉ (1846-1928) : Paysanne de guerre

Héroïque, elle aussi, de coeur haut, de bras ferme,
La veuve paysanne à qui, depuis vingt mois,
Incombent les labours, les marchés, les charrois
Et le gouvernement tout entier de la ferme.

Au début on lui prend soudain ses trois garçons
(Et deux sont morts déjà), son valet de charrue
Et son berger… Sa fille, un instant accourue,
Lui laisse ses marmots, et repart sans façons…

Et plus un journalier valide en la contrée ;
Un chemineau douteux pour garder le troupeau.
Mais la veuve n'a point plié sous le fardeau,
Car plus la tâche est rude et plus elle est sacrée.

Repas des gens, repas des bêtes, basse-cour,
La traite des brebis, une heure avant l'aurore,
Le lavoir, les oisons qui vont bientôt éclore,
Et, pour se délasser, semailles et labour.

Car elle guide aussi la charrue et la herse,
Ses pieds dans des sabots et ses jupes au vent,
A travers les guérets, – les corbeaux la suivant
Dont le cri de malheur par instant la transperce…

Il faut porter le lait an village lointain,
Faire aiguiser le soc et la pioche à la forge,
Aller moudre au moulin perdu dans quelque gorge,
Mettre le bois au four et la pâte au pétrin.

*
* *

Elle rentre le soir, à la ferme en détresse
Où tout l'attend, où tout l'appelle, où tout a faim,
Les bêtes de provende, et les marmots de pain ;
Tous, d'une voix connue et d'une âme maîtresse.

Jette du grain, fermière ! emplis les râteliers ;
Rends à l'agneau plaintif sa brebis implorante ;
Verse à tes petits-fils la marmite odorante ;
Prie ensuite avec eux pour les morts familiers :

Pour ton mari, parti le premier, avant l'heure,
Pour ceux de tes enfants soldats déjà fauchés,
Sans qu'ou puisse savoir où leurs corps sont couchés,
Et pour d'autres encor, qu'aux alentours on pleure ;

Et pour que Dieu conserve à tes ans un appui,
Qu'il sauve des périls et bientôt te ramène
Ton dernier-né, dernier espoir de ce domaine
Qui demain tomberait en quenouille sans lui…

*
* *

Puis, quand tous dormiront, marmots, vacher, servante,
Toi, veille encor, reprise ou ravaude des bas ;
Réponds à ton petit qui se morfond là-bas,
Dans la neige et la boue, la nuit et l'épouvante.

Pleure enfin dans ton lit, jusqu'à ce que tes yeux
Sentent par le sommeil tarir leur source amère,
Et goûte dans un songe un repos éphémère
Qu'abrégera le coq d'un clairon furieux.

Car déjà demain luit aux vitres de la ferme :
Debout, fermière ! et lutte ainsi jusqu'à la fin,
Contre le deuil, l'absence, et la terre et la faim,
Dans un combat dont nul ne peut prévoir le terme ;

Lutte pour conserver les bois, les champs, les prés,
Le nom et le renom de la maison ancienne
Qui te prit jeune femme, un soir, et te fit sienne,
T'enchaînant à jamais par des liens sacrés !…

*
* *

Plus grande que ne fut, certes, la veuve antique,
Plus que les Pénélope en secret ourdissant
Leur vaine toile pour se garder à l'absent,
Nous devons t'admirer, Providence rustique !

Aussi, quand nous aurons chassé l'envahisseur
Et que nous fêterons la sainte délivrance,
Je voudrais qu'on te mît, toi, mère, ou veuve, ou soeur,
Au milieu des héros, à la place d'honneur,

Gardienne du sol, Paysanne de France !

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Le Saguenay

Cela forme deux rangs de massifs promontoires,
Gigantesque crevasse ouverte, aux premiers jours,
Par quelque cataclysme, et qu'on croirait toujours
Prête à se refermer ainsi que des mâchoires.

Au pied de caps à pic dressés comme des tours,
Le Saguenay profond roule ses ondes noires ;
Parages désolés pleins de mornes histoires,
Fleuve mystérieux plein de sombres détours.

Rocs foudroyés, sommets aux pentes infécondes,
Sinistres profondeurs qui défiez les sondes,
Vaste mur de granit qu'on nomme Eternité,

Comme on se sent vraiment chétif, quand on compare
A vos siècles les ans dont notre orgueil se pare,
Et notre petitesse votre immensité !

Charles FONTAINE (1515-158) : De l'amour

Aimez, suivez l'Amour, gentes fillettes :
C'est un grand dieu ; soyez à lui sujettes.
N'en doutez point, Amour vous maintiendra
Heureusement, et tout bien vous viendra.
Amour est noble et plus fort que les rois ;
Les princes grands avec tous leur barnois
Sont tous contraints sous lui leur chef baisser,
Et son pouvoir haut et clair confesser.
C'est le seul dieu qui les autres accorde ;
C'est le seul dieu de paix et de concorde ;
C'est celui dieu par qui fut fait ce monde,
Qui entretient cette machine ronde ;
Car le soleil, les planetes, la lune,
Seroient çà-bas sans influence aucune,
Si par ses soins Amour, ce puissant dieu,
Ne leur faisoit regarder ce bas lieu,
Pour y produire, à notre utilité,
De tous les biens une fertilité.
Les bleds, les vins, les arbres et les fruits,
Viennent de là, et par ce sont produits.

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Décembre

Le givre étincelant, sur les carreaux gelés,
Dessine des milliers d'arabesques informes ;
Le fleuve roule au loin des banquises énormes ;
De fauves tourbillons passent échevelés.

Sur la crête des monts par l'ouragan pelés,
De gros nuages lourds heurtent leurs flancs difformes ;
Les sapins sont tout blancs de neige, et les vieux ormes
Dressent dans le ciel gris leurs grands bras désolés.

Des hivers boréaux tous les sombres ministres
Montrent à l'horizon leurs figures sinistres ;
Le froid darde sur nous son aiguillon cruel.

Evitons à tout prix ses farouches colères ;
Et, dans l'intimité, narguant les vents polaires,
Réchauffons-nous autour de l'arbre de Noël.

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Le lac de Beauport

O frais miroir ! Sa nappe humide se découpe
Dans les sables un lit paisible au creux d'un val ;
Des montagnes lui font un cadre sans rival,
Et dans son flot dormant doublent leur ronde croupe.

Sur la rive, un balcon d'aspect oriental
Emerge d'un massif d'érables qui se groupe
Au fond de l'anse où dort une svelte chaloupe
Dont le flanc touche à peine au limpide cristal.

C'est le lac de Beauport, ce joyau solitaire,
Ce petit coin béni, ce paradis sur terre,
Ce croquis merveilleux, ce délicat pastel,

Où la blonde légende, en repliant ses voiles,
Laissa tomber, avant de monter aux étoiles,
De sa robe d'azur un reflet immortel.

Anatole FRANCE (1844-1924) : Le captif

Il est, non loin des tièdes syrtes
Où bleuit la mer en repos,
Un bois d'orangers et de myrtes
Dont n'approchent point les troupeaux.

Là, sous l'ombre antique d'un arbre,
Un satyre, ouvrage divin,
Sourit dans sa gaine de marbre,
Comme réjoui par le vin.

Il a des oreilles aiguës
Que dresse un frémissement prompt ;
De jeunes cornes invaincues
Reluisent sur son mâle front ;

On voit que ses larges narines
Portent à ses heureux esprits
La fraîcheur des brises marines
Et les parfums des bois fleuris ;

Les coins soulevés de ses lèvres
Rappellent le falerne bu ;
Deux glandes, comme en ont les chèvres,
Pendent sous son menton barbu.

Captif du socle pentélique,
Languit un triste adolescent
Le dieu, de son regard oblique,
Lui verse un rayon caressant.

Mais lui, l'enfant aux ailes blanches,
Lève, des yeux brillants de pleurs,
A cause de ses molles hanches,
De ses bras liés par des fleurs.

Les larmes sur sa belle joue,
Mouillent sa chevelure d'or.
Parfois ses ailes qu'il secoue
Méditent l'impossible essor.

Et tant que le soleil éclaire
Le bois chaste et silencieux,
Les fiers desseins et la colère
Enflamment ses humides yeux.

Mais quand vient l'ombre transparente
Ramener les Nymphes en choeur,
Il rit, et sa chaîne odorante
Enivre doucement son coeur.

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Caughnawaga

C'est le dernier soupir d'un monde agonisant.
Venez voir ces débris des antiques peuplades,
Anciens rois du désert, terribles ancelades
Ecrasés sous le poids des choses d'à présent.

Arrêtons-nous ici, non loin de ces cascades.
Regardez ce hameau qui n'a rien d'imposant.
C'est là… Dire qu'on peut visiter en causant
Ces lieux témoins de tant de fauves embuscades…

Est-ce notre regard ou l'histoire qui ment ?
Qu'êtes-vous devenus, guerriers roux des prairies,
Farouches Iroquois ? – O désappointement !

Sans même recourir aux moindres jongleries,
Le chef de la tribu, marchand d'épiceries,
Avec l'accent anglais nous parle bas-normand.

Roi FRANÇOIS 1er (1494-1547) : Celle qui fut de beauté si louable

Celle qui fut de beauté si louable
Que pour sa garde elle avait une armée,
A autre plus qu'à vous ne fut semblable
Ni de Pâris, son ami, mieux aimée,
Que de chacun vous êtes estimée ;
Mais il y a différence d'un point
Car à bon droit elle a été blâmée
De trop aimer et vous de n'aimer point.

Zoé FLEURENTIN (1815-1863) : Sur la lyre tissant mes douces mélodies

Sur la lyre tissant mes douces mélodies,
Tantôt j'ai fait gronder un hymne à la vertu ;
Et tantôt, soupirant, mes lèvres moins hardies
Ont tout bas murmuré : " Printemps, que me veux-tu ? "

Restant toujours fidèle à l'essaim de mes rêves,
Jamais je n'ai maudit l'extase de l'amour,
Ni condamné ceux qui, dans des heures trop brèves,
Prononcent des serments qu'ils oublieront un jour.

François FABIÉ (1846-1928) : Savoir vieillir

Vieillir, se l'avouer à soi-même et le dire,
Tout haut, non pas pour voir protester les amis,
Mais pour y conformer ses goûts et s'interdire
Ce que la veille encore on se croyait permis.

Avec sincérité, dès que l'aube se lève,
Se bien persuader qu'on est plus vieux d'un jour.
À chaque cheveu blanc se séparer d'un rêve
Et lui dire tout bas un adieu sans retour.

Aux appétits grossiers, imposer d'âpres jeûnes,
Et nourrir son esprit d'un solide savoir ;
Devenir bon, devenir doux, aimer les jeunes
Comme on aima les fleurs, comme on aima l'espoir.

Se résigner à vivre un peu sur le rivage,
Tandis qu'ils vogueront sur les flots hasardeux,
Craindre d'être importun, sans devenir sauvage,
Se laisser ignorer tout en restant près d'eux.

Vaquer sans bruit aux soins que tout départ réclame,
Prier et faire un peu de bien autour de soi,
Sans négliger son corps, parer surtout son âme,
Chauffant l'un aux tisons, l'autre à l'antique foi,

Puis un jour s'en aller, sans trop causer d'alarmes,
Discrètement mourir, un peu comme on s'endort,
Pour que les tout petits ne versent pas de larmes
Et qu'ils ne sachent pas ce que c'est que la mort.