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Max ELSKAMP (1862-1931) : Et maintenant nuit …

Et maintenant nuit
Qui vient étoilée,
Et lune qui luit
Dans le ciel montée,

C'est dans le sommeil
La vie qui se tait,
Lumières qui veillent
Aux maisons fermées,

Rideaux descendus
Et volets baissés,
Et pavés à nu
Lors tus et muets.

Or silence en l'ombre,
Finie la journée,
C'est le jour allé
Comme nef qui sombre,

Et le fleuve au loin
Là-bas et qui chante
En les heures lentes,
Puis dans l'air marin

Le vent lors aussi
Suivant sa coutume,
Sur les toits qui fument
Qui passe transi.

Or comme il en est
Lors des choses dites,
En l'oubli qui naît
Des heures allées,

Dans le temps donné
Que la vie nous quitte,
En la rue tacite,
C'est la nuit qui paît,

Dans ta rue Saint-Paul,
Celle où tu es né,
Un matin de Mai
À la marée haute,

Dans la rue Saint-Paul,
Blanche comme un pôle,
Et dont tu fus l'hôte,
Pendant des années.

Max ELSKAMP (1862-1931) : Mais lors dans le vent …

Mais lors dans le vent
Rue qui fait commerce,
Tonneaux mis en perce,
Et coffres s'ouvrant,

Laines d'Astrakan
Ou tapis de Perse,
Choses que l'on vend
C'est le cuir qu'il sent.

Or fûts de Bordeaux,
Aimes de Coblence,
Corne sèche et peaux
Crues de La Plata,

Qu'on place aux plateaux
Chaînés des balances
De face ou de dos,
En vrac et en tas,

Monsieur Picalon
Lui dans sa boutique,
Monsieur Picalon
Lui qui vend des clous,

Des scies, des rabots,
La sert sa pratique,
De gais matelots
Qui veulent de tout.

Max ELSKAMP (1862-1931) : L'ange

Et puis après, voici un ange,
Un ange en blanc, un ange en bleu,
Avec sa bouche et ses deux yeux,
Et puis après voici un ange,

Avec sa longue robe à manches,
Son réseau d'or pour ses cheveux,
Et ses ailes pliées en deux,
Et puis ainsi voici un ange,

Et puis aussi étant dimanche,
Voici d'abord que doucement
Il marche dans le ciel en long
Et puis aussi étant dimanche,

Voici qu'avec ses mains il prie
Pour les enfants dans les prairies,
Et qu'avec ses yeux il regarde
Ceux de plus près qu'il faut qu'il garde ;

Et tout alors étant en paix
Chez les hommes et dans la vie,
Au monde ainsi de son souhait,
Voici qu'avec sa bouche il rit.

Max ELSKAMP (1862-1931) : Le consul anglais

Le consul anglais
Y met son drapeau,
Le consul anglais
Le jour de la Reine,

De gais matelots
Leur couteau au dos,
Y passent farauds
Toute la semaine,

Jean le Hollandais
Quand c'est mai y vient,
Ses paniers aux mains,
La vendre la fraise,

Jean le Hollandais
Parti de Breda
Avec à ses pieds,
Les sabots qu'il a ;

Puis tout soleil, Août,
Dans le ciel qui pèse,
Odorant la graisse,
La bière et le moût,

Sortis les Géants,
Gens bus et kermesse,
Sur leurs chars roulant
Les dieux qui se dressent :

On voit Antigon,
On voit la Baleine
Et nu Cupidon
Sur son dos assis,

Et gais les Dauphins,
Et la Nave pleine,
De joyeux marins
Qui poussent des cris ;

Puis soir advenu
Violons éteints,
Accordéons tus,
Tout sentant le vin,

Lors voix haut montées
Dans la nuit qui pâme,
Musiques allées
Et dehors les femmes,

Sortis les couteaux
Qu'appelle la chair,
C'est de face ou dos
A la mort qui vient,

Amour matelot,
Amour de marins,
Même en le sang clair
Qui trouve son bien,

Et dans la nuit chaude
Lune qui s'incarne
Mort ou vie qui rôde
Sans cris et sans larmes.

Max ELSKAMP (1862-1931) : Et tout au fond du domaine loin

Et tout au fond du domaine loin,
Où sont celles que l'on aime bien,
La plus aimée me pleure, perdue
De ma mort aux semaines venue ;
La plus aimée de mon coeur s'attriste
Et plonge ainsi que des fleurs ses mains
Aux sources de ses yeux de chagrin,
La bien-aimée de mon coeur s'attriste.

Et tout au fond du domaine loin,
La bien-aimée a mis ses patins,
Se sentant dans le coeur de la glace,
Et loin vers moi s'efforce et se lasse ;
La bien-aimée accroche aux vitraux
De la chapelle d'où l'on voit loin,
Avec le pain, le sel et les anneaux,
Ma pauvre âme, elle, qui ne meurt point.

Et tout au fond du domaine loin,
La bien-aimée ne pleurera plus
Les beaux jours de fêtes révolus,
Aux bagues de famille à ses mains ;
La bien-aimée m'a vu comme un saint
Promettant un éternel dimanche
Aux âmes enfantines et blanches,
Et tout au fond d'un domaine loin.

Max ELSKAMP (1862-1931) : Or Août qui apporte

Or Août qui apporte
Ici l'étranger,
Orgueil qui fait portes
Blanches, murs chaulés,

Orangers qu'on sort
Verts, sur les terrasses,
Pavillons dehors
De toutes les races,

Gens lors qui s'en vont
Anneaux aux chevilles,
Venus de Luçon
De l'Inde et des îles,

C'est choses qu'on vend,
Indous plumes teintes,
Et soieries éteintes
Juifs et d'Orient.

Mais matelots gais,
En chantant qui passent,
Sur leur main posé
Un perroquet blanc,

Ou bien dans leurs bras
Une guenon lasse,
Et désabusée
Qui grince des dents,

Puis Singhalais noirs
Offrant des cauris,
Enfilées, des fruits,
Et des dents d'ivoire,

Rue alors dans l'air
Qui sent les tropiques,
Et gens qui trafiquent
Sous le soleil clair,

C'est le ciel plus loin
Là-bas qui se mire,
Dans l'eau des bassins
Où sont les navires.

Max ELSKAMP (1862-1931) : Mais lors en son temps …

Mais lors en son temps
Brise qui se lève,
Dès le matin blanc
Dans le ciel monté,

Puis dans l'air qui bouge
Sa voix qui s'élève
Quand vient le soir rouge
Où le jour se tait,

Ici sur les toits
C'est le vent qui règne,
Comme sang qui baigne
Coeur où la vie bat.

Mais lors au clocher
Où temps ne fait grève,
Heures sonnant brèves
Ainsi qu'envolées,

Instant du départ
De nuit advenu
Et vin sur le tard
Alors qu'on a bu,

C'est marins, allés,
Un peu qui chavirent,
Là-bas sur les quais
Chercher leurs navires,

Et dans le silence
Rue alors entrée,
Et pour leur partance
Toute pavoisée.

Max ELSKAMP (1862-1931) : Le navire

La troisième, elle, est d'un navire
Avec tous ses drapeaux au ciel,
La troisième, elle, est d'un navire
Ainsi qu'ils vont sous le soleil,

Avec leurs mâts avec leurs ancres,
Et leur proue peinte en rouge ou vert,
Avec leurs mâts, avec leurs ancres,
Et tout en haut leur guidon clair.

Or, la troisième, elle, est dans l'air,
Et puis aussi, elle, est dans l'eau,
Or, la troisième sur la mer
Est comme y sont les blancs bateaux,

Et les rochers, et les accores,
Et terre dure ou sable mol,
Et les rochers, et les accores,
Et les îles et les atolls ;

Et la troisième est seule au monde
En large, en long, en vert, en bleu,
Et la troisième est seule au monde
Avec le soleil au milieu.

Max ELSKAMP (1862-1931) : Mais musique alors …

Mais musique alors
De mots qui s'avère,
Parlers étrangers
Du sud et du nord,

Offices, bureaux
Et comptoirs ouverts
Où s'en vont pressés
Commis et clercs d'eau,

Rue qui dit sa vie
Toute de gens pleine,
Dans le vent qui rit,
Qui le suit son lot,

Musiques dans l'air
Des heures qui viennent,
Dites à voix pleine
Par des cloches claires,

C'est au long des mois,
Dans l'an qui s'enchaîne,
A chacun sa joie,
A chacun sa peine,

Et saison qui vient
Dans le temps qui va,
Rue fêtant le Saint
Ou le jour qu'elle a.

Max ELSKAMP (1862-1931) : C'est ta rue Saint-Paul …

C'est ta rue Saint-Paul
Celle où tu es né,
Un matin de Mai
À la marée haute,

C'est ta rue Saint-Paul,
Blanche comme un pôle,
Dont le vent est l'hôte
Au long de l'année.

Maritime et tienne
De tout un passé,
Chrétienne et païenne
D'hiver et d'été,

Le fleuve est au bout
Du ciel qu'on y voit,
Faire sur les toits
Noires ses fumées,

De grands vaisseaux roux
De rouille et d'empois,
Y tendent leurs bras
De vergues croisées,

Maritime en tout
L'air que l'on y boit,
Sent avec la mer
Le poisson sauré,

C'est ta rue Saint-Paul
Ta rue bien aimée,
Où le fleuve amer
Monte ses eaux hautes,

C'est ta rue Saint-Paul
Blanche comme un pôle,
Et dont tu fus l'hôte
Pendant des années.