Siméon-Guillaume de LA ROQUE (1551-1611) : Amour m'a fait un second Prométhée

Amour m'a fait un second Prométhée
Que le vautour va sans fin dévorant,
Un papillon qui va s'enamourant
De la clarté qui lui est présentée,

Un seul Phénix à la flamme apprêtée
Qui pour autrui tout soudain va mourant,
Icare aussi dont la chute éventé
Refroidit ceux qui haut vont aspirant,

Je suis encore un Tantal' misérable,
Sisyph' courbé sous le faix qui l'accable,
L'oiseau qui chante approchant son trépas,

Bref il m'a fait semblable à la tortue,
Car des beautés que j'adore ici-bas
Tant seulement j'en jouis par la vue.

Siméon-Guillaume de LA ROQUE (1551-1611) : Las! on dit que La Roque a l'humeur solitaire

Las ! on dit que La Roque a l'humeur solitaire,
Et qu'on le voit toujours dans un bois écarté.
Mais si quelqu'un savait comme il est tourmenté,
Il plaindrait le destin qui lui est si contraire.

S'il cherche pour demeure un sauvage repaire,
Le silence, l'horreur, l'ombre, l'obscurité,
C'est que le beau soleil qui cause sa clarté
Luit ailleurs, le privant de son jour salutaire.

Las ! ce n'est plus qu'un corps privé de sentiment,
Où la Mort et l'Amour n'ont nul commandement.
La Mort a pris sa vie et l'Amour a son âme,

La Mort n'a nul pouvoir sur un corps sans vigueur,
L'Amour sur un amant déjà serf d'une dame.
On ne perd pas deux fois et la vie et le coeur !

Siméon-Guillaume de LA ROQUE (1551-1611) : J'étais en liberté quand celle qui m'engage

J'étais en liberté quand celle qui m'engage
Dessous un voile blanc me cachait ses beaux yeux,
Mais las ! c'était en vain, car l'épais d'un nuage
Ne le saurait cacher comme l'astre des cieux.

Puis opposant ma vue à ses rais gracieux,
Je la suivais partout sans prévoir mon dommage.
Je lui fis déplaisir d'être si curieux,
Elle de me blesser m'en fit bien davantage.

Je sais que son dessein n'était pas de me voir,
Pour son sujet aimé, réduit au désespoir,
Ni mon coeur de se rendre en son obéissance.

Bien qu'elle me cachât les traits de sa beauté,
Ce n'était, je le crois, rigueur ni cruauté,
Mais c'était du pays la coutume et l'usance.

Siméon-Guillaume de LA ROQUE (1551-1611) : Ô toi qui fais séjour, orgueilleuse Sirène

Ô toi qui fais séjour, orgueilleuse Sirène,
Sur l'océan des pleurs des plus fermes amants,
Qui fais briser ma nef sur des rochers d'aimant
Où mon espoir flatteur me conduit et me mène,

Hé ! verrai-je sans fin une espérance vaine
Tromper mes tristes jours qui se vont consommant,
Ne verrai-je jamais du repos à ma peine
Près de vos yeux qui vont mes désirs allumant ?

Par votre douce voix mon âme fut charmée
Et se vit sous le piège à l'instant enfermée,
Comme les oisillons sont pipés par les bois.

Hélas ! si ma prison me doit être éternelle,
Retenant ma franchise au pouvoir de vos lois,
Faites donc qu'elle soit aussi douce que belle.

Siméon-Guillaume de LA ROQUE (1551-1611) : Bel albâtre vivant qu'un fin crêpe nous cache

Bel albâtre vivant qu'un fin crêpe nous cache,
Qui vas toute blancheur ici-bas surpassant,
Admirable perron où l'amour tout-puissant
Les plus rebelles coeurs pour son trophée attache,

Il faut que je t'admire, encore que je sache
Que cent mille rigueurs à l'entour vont croissant,
D'où s'élance un grand feu qui nous rend languissant,
Et qui brûle plus fort, plus de l'éteindre on tâche.

Ô merveilleux autel ! Que je serais heureux
D'être offert pour victime et brûler amoureux,
Après avoir touché ces divines reliques.

L'on ne pourrait nommer ce trépas inhumain,
Scévole amant songeant des affaires publiques,
Pour un moindre sujet laissa brûler sa main.

Siméon-Guillaume de LA ROQUE (1551-1611) : Amour trouva Diane en la claire fontaine

Amour trouva Diane en la claire fontaine,
Lorsqu'elle se baignait dans les flots argentés,
Sans crainte d'être vue en ces bois écartés
Où jadis le chasseur perdit la forme humaine.

Lors il prit en sa trousse une flèche inhumaine,
Pensant bien entamer ses diverses beautés,
Comme il fit à Phébus par ses traits indomptés,
Quand il suivait Daphné qui fuyait par la plaine.

Diane dit soudain, se réclamant aux Dieux :
Tâcheras-tu sans cesse, enfant malicieux,
De troubler mon repos par ta maudite flamme ?

A l'instant dans les flots sa main elle plongea,
Et lui jetant l'eau claire, en souci le changea.
Du depuis cette fleur n'a point laissé mon âme

Siméon-Guillaume de LA ROQUE (1551-1611) : Madame, ce matin je vous offre une fleur

Madame, ce matin je vous offre une fleur
Qui du sang de Narcis a pris son origine :
Pour vous y comparer Amour vous la destine,
Et vous vient consacrer son tige et sa couleur.

Vous semblez un Narcis de grâce et de rigueur,
Il avait comme vous l'apparence divine,
De sa vive beauté l'onde fut la ruine,
Et je crains qu'un miroir cause votre malheur !

De moi je suis Écho dolente forestière,
Qui va cherchant partout votre grâce meurtrière
Pour trouver du relâche à ma captivité,

Mais vous voyant toujours plus fière et inhumaine,
Je désire sans plus que je sois la fontaine
Où les dieux puniront votre sévérité.

Siméon-Guillaume de LA ROQUE (1551-1611) : Plainte

Puisque l'absence me retire
En ce désert où je soupire
L'amour qui me rend furieux,
Puisque le sort me porte envie,
Je veux faire écouler ma vie
Par les fontaines de mes yeux.

Puisqu'un autre à mon bien succède,
Puisque mon mal est sans remède,
L'espoir doit être supprimé.
Puisqu'en vain le ciel je réclame,
Et puisque j'ai perdu Madame,
Adieu, luth que j'ai tant aimé !

Sus donc, mes yeux, fondez en larmes,
Parques, redoublez vos alarmes,
Annonçant la fin de mes jours,
Car éloigné de ce que j'aime,
Je me vois privé de moi-même,
Plus suivi de morts que d'amours.

Amour, fuis donc de ma pensée,
Puisque l'espérance est chassée,
De quoi te voudrais-tu nourrir ?
Laisse-moi pleurer mon dommage.
Quand on sent un pareil outrage,
C'est grand heur de pouvoir mourir !

Puisque ce bel oeil me délaisse,
Je dois, tout noirci de tristesse,
M'abandonner au déconfort.
Mon âme, fuis donc aux ténèbres,
Et que mes complaintes funèbres
Fassent même horreur à la mort !

Et vous, roches abandonnées
Qui voyez le cours des années,
Roches que j'ébranle d'effroi,
Écoutez ma douleur profonde.
Vites-vous jamais en ce monde
Rien de si malheureux que moi ?

Siméon-Guillaume de LA ROQUE (1551-1611) : Parmi ces monts où séjourne l'ombrage

Parmi ces monts où séjourne l'ombrage,
L'asil' n'est point d'antre ni de rocher,
Où jour et nuit ne me vaise chercher
La mort pour fin de l'amour qui m'outrage.

Il n'est aussi ni ruisseau ni bocage.
Arbres ni fleurs que je puisse approcher,
Qui de mon mal ne se laisse toucher,
Oyant ma plainte et mon triste langage.

Ces champs divers vont recevant mes pleurs,
La voix d'Écho soupire mes douleurs,
Contre mon sort ce ruisselet murmure.

Rochers et bois, herbes, fleurs et ruisseaux,
Vous connaîtriez le nombre de mes maux,
Si vous voyez celle pour qui j'endure !

Siméon-Guillaume de LA ROQUE (1551-1611) : Je suis le triste oiseau de la nuit solitaire

Je suis le triste oiseau de la nuit solitaire,
Qui fuit sa même espèce et la clarté du jour,
De nouveau transformé par la rigueur d'Amour,
Pour annoncer l'augure au malheureux vulgaire.

J'apprends à ces rochers mon tourment ordinaire,
Ces rochers plus secrets où je fais mon séjour.
Quand j'achève ma plainte, Écho parle à son tour,
Tant que le jour survient qui soudain me fait taire.

Depuis que j'eus perdu mon soleil radieux,
Un voile obscur et noir me vint bander les yeux,
Me dérobant l'espoir qui maintenait ma vie.

J'étais jadis un aigle auprès de sa clarté,
Telle forme à l'instant du sort me fut ravie,
Je vivais de lumière, ore d'obscurité.