Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Psaume VI

Sire, en ton courroux ne me viens convaincre du forfait :
Non ne me viens châtier en ta bouillante fureur.

Miséricorde de moi, Seigneur, car faible je languis.
Ô, guéris moi, Seigneur : j'ai tous mes os étonnés.

Même mon âme se trouble de peur, tremblante dedans moi
Fort étonnée. Mais toi Sire jusques à quand ?

Change d'avis, et te tourne, Seigneur : mon âme délivrant,
Sauf du péril tire moi par ta clémente pitié :

Puisqu'à la mort oublieuse, de toi la mémoire s'amortit.
Mais qui dira ton honneur dans le sépulcre muet ?

En ma plainte recru, toute nuit je retrempe mes pleurs,
Draps et couverte de lit, jusqu'à la couche mouillés.

L'oeil troublé de douleur, et cavé d'angoisse me vieillit,
Pour tous mes ennemis, aisés du mal que je sens.

Sus arrière de moi, vous, tous les ouvriers de mauvaitié :
Car le Seigneur a oui mon cri, et pleurs douloureux :

Car le Seigneur gracieux a oui la prière que faisais,
Et le Seigneur l'oyant, prompt ma requête fera.

Fort effrayés et troublés tous mes ennemis s'en éperdront :
Et tout soudain effrayés change d'avis ils feront.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Viens, mort, à mon secours viens

Viens, mort, à mon secours viens ;
Ô mort, secours, je t'en prie.
- Je t'oy, je viens, que veux-tu ?
- Ô mort, je suis tout en feu ;
J'attends de toi guérison.
- Et qui t'a mis tout en feu ?
- L'enfant qui porte brandon.
- Que puis-je faire pour toi ?
- Fais-moi mourir je t'en prie.
- Mourir te fais tous les jours.
- Non, fais que j'aie senti.
- Amant, demande à ton coeur.
- Mon coeur, serais-tu bien mort
- Mort aussitôt, soudain vif.
- Ô pauvre coeur, que dis-tu ?
L'humain qui meurt renaît-il?
- Moi seul je nais étant mort,
Ainsi que fait le phénix
Dedans le feu renaissant.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Psaume CXXI

Levavi oculos meos in montes.

Sur le haut des monts, çà et là regardant,
J'ai levé mes yeux, si secours me viendrait,
Mon secours me vient du Seigneur, qui fit les
Terres et les cieux.

Il ne souffrira le Seigneur, que ton pied
Bronche faux marchant. Il ne dormira pas
Lui qui est ton garde : il ne dormira pas
Non, ni ne prendra

Nul sommeil, lui, lui vigilant qui vient seul
Israël garder. Le Seigneur te gardra :
Voire il t'ombrera le Seigneur ; à ta droite
Il se tiendra.

Les rayons ardents du Soleil de plein jour,
Ni de nuit la lune, n'iront t'offenser ;
Ains de tout danger, le Seigneur te gardra :
L'âme il te gardra.

Quand dehors sortir du dedans tu voudras,
Quand dedans rentrer du dehors tu viendras,
Il te gardera le Seigneur désormais
Partout et toujours.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Psaume V

Prete l'oreille à ma complainte, Seigneur Dieu :
Veuilles entendre le murmure de ma pensée.
Ma clameur ois, comme mon Roi, comme mon Dieu. Si te prierai.

De matin doncques ma voix, Sire, tu orras :
De matin doncques j'appretrai mon oraison
Toute vers toi, d'où regardant ma délivrance j'attendrais :

Si tu es Dieu à qui forfait ne plaira point :
Si la malfaiture chez toi ne se tient pas :
Si de tes yeux au devant point ne vïendront les étourdis :

Car en horreur tu les as-pris les abhorrant
Tous les ouvriers de vaine erreur : et détruiras
Les avanceurs de la mensonge qui menteurs bavent en vain.

Le détestant le Seigneur hait l'homme maudit,
Qui le sang cherche, et de trahison le métier fait.
Je me fie moi comme assuré de la grandeur de ta bonté :

M'en assurant à ta maison j'irai entrer :
De ce lieu saint t'adorant Dieu révéremment,
Et de ta crainte tout outré, les honneurs dûs je te rendrai.

De ta droiture, Seigneur Dieu, guide mes pas,
Que ne sois mis à la merci de mon haineux :
Et devant moi dresse toujours le chemin saint de ta bonté.

Nulle justice de sa bouche ne sourdra :
Le dedans d'eux, déloyautés : et le gosier,
Une ouverture de tombeau : et de leur langue flatteurs sont.

Désolés soient, saccagés soient : et Seigneur Dieu
Toute l'emprise qu'ils ont faite, défais-la.
Jette les entre le grand nombre de leurs fraudes et forfaits.

Jette-les, eux qui se sont pris à ta grandeur :
Et que tous ceux qui dévots espèrent en toi,
Réjouïs soient. Ils feront fête à jamais quand les abrîras.

Qui ta grandeur aiment, en toi se recréeront :
A l'homme entier ta faveur, Sire, tu donneras :
Et le bouclier de ta bonté le couvrant tout, le défendra.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Metz moy au bord d'ou le soleil se lève

Metz moy au bord d'ou le soleil se léve,
Ou pres de l'onde ou sa flamme s'esteint,
Metz moy aux lieux que son rayon n'ateint,
Ou sur le sable ou sa torche est trop gréve.

Metz moy en joye ou douleur longue ou breve,
Liberté franche, ou servage contreint,
Mets moy au large, ou en prison retreint.
En asseurance ou doute, guerre ou trêve.

Metz moy aux piedz ou bien sur les sometz
Des plus hautz montz, Ô Meline, et me metz
En ombre triste, ou en gaye lumiere,

Metz moy au ciel, dessous terre metz moy,
Je seray mesme, et ma derniere foy
Sera sans fin egalle a ma premiere.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Quiconque fit d'Amour la pourtraiture

Quiconque fit d'Amour la pourtraiture,
De cet Enfant le patron ou prit il,
Sur qui tant bien il guida son outil
Pour en tirer au vray ceste peinture ?

Certe il sçavoyt l'effet de sa pointure,
Le garnissant d'un arc non inutil :
Bandant ses yeulx de son pinceau subtil,
Il demonstroit nostre aveugle nature.

Tel qu'en ton coeur, ô peintre, tu l'avoys,
Tel qu'il te fut, tel que tu le sçavoys,
Telle tu as peinte au vif son image.

A ton amour du tout semble le mien,
Fors que volage et leger fut le tien,
Le mien pesant a perdu son plumage.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Une amoureuse ardeur

Une amoureuse ardeur,
S'elle n'est feinte,
Ne chasse point du coeur
Soupçon et creinte.

Tel est l'état d'Amour
" Qui les liesses
" Echange tour à tour
" Et les tristesses.

Plus je suis amoureux,
Plus je soupçonne
Que ton coeur langoureux
Ailleurs s'adonne.

J'ay de toy bien souvent
Belles paroles,
Mais j'écri dans le vent
Telles frivoles.

Si pareille à ma foy
Estoit la tienne,
Tu essayrois dans toy
La peine mienne.

Comme en tant que je puis,
L'amour fidelle,
Dont obligé me suis,
Je te decele,

Ainsi de ton pouvoir
Ton amour grande
Or tu me ferois voir
A ma demande.

Si ton coeur ne dement
Ta voix certaine,
Prouve moy donc comment
Elle n'est vaine.

Si nos coeurs mesmes sont,
Je m'emerveille
Que tous deux ils ne vont
A fin pareille.

Le vouloir et l'amour
Sont chose mesme,
Quand d'un mesme retour
L'un et l'autre aime.

Où mesme est le vouloir
Et la puissance,
Qui garde de valoir
La jouissance ?

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Ha, que tu m'es cruelle

Ha, que tu m'es cruelle,
Que tu reconois mal
Pour t'estre trop fidelle
Tout ce que j'ay de mal !
O rebelle endurcie,
Quand devôt je te prie
Me donner un baiser
Pour rafraichir la flâme
Qui brusle dans mon ame,
Tu la viens rembraizer.

Tu trouves mille ruses
Pour ne venir au point :
Tu trouves mille excuses
Pour ne me baiser point :
Ou quelcun nous aguigne,
Ou ta soeur te fait signe,
Ou tu ois quelque bruit,
Ou tu me contreins dire
Mon amoureux martire,
Tandis le temps s'enfuit.

Tandis s'envole l'heure
Emportant le plaisir,
Mais l'ennuy me demeure
En mon bruslant desir.
Tandis que tu delayes,
De mille et mille playes
Amour navre mon coeur.
Ha tandis ha, Francine,
Dans ma chaude poitrine
S'empire ma langueur.

Francine, tu t'abuses,
Si croissant le desir,
Tu cuides par tes ruses
Croistre aussi le plaisir.
" Plus une soif est gloute
" Moins le breuvage on goute,
" Tant soit-il doucereux :
Fust-ce une malvoisie
Fust-ce, en si grande envie,
Un nectar savoureux.

Mais bien plus je m'abuse
De me douter en rien,
Que cette fine ruse
Tu faces pour mon bien.
Tu reçois trop de joye
De me voir pris en proye
Par l'oyseau Cupidon :
Tu te plais trop à rire
De me voir en martire
Te requerir pardon.

Mais puis qu'ainsi ta joye
Est en mon deplaisir,
Tout mon coeur je t'otroye,
Genne-le de desir :
Bien plustost que je n'aye
Ce confort de la playe
Qu'amour fait en mon coeur,
J'acheteray, farrouche,
Un baiser de ta bouche,
Pour la mesme langueur.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Ô ma belle rebelle

Ô ma belle rebelle,
Las, que tu m'es cruelle !
Ou quand d'un doux souris,
Larron de mes espris,
Ou quand d'une parolle
Mignardetement molle,
Ou quand d'un regard d'yeux
Fierement gracieux,
Ou quand d'un petit geste
Tout divin, tout celeste,
En amoureuse ardeur
Tu plonges tout mon coeur.
O ma belle rebelle,
Las, que tu m'es cruelle !
Quand la cuisante ardeur,
Qui me brusle le coeur,
Fait que je te demande
A sa bruslure grande
Un rafraichissement
D'un baiser seulement.
O ma belle rebelle
Las, que tu m'es cruelle !
Quand d'un petit baiser
Tu ne veux m'apaiser,
Mais par tes fines ruses
Tousjours tu m'en refuses,
Au lieu d'allegement
Acroissant mon tourment.

Me puissé-je un jour, dure,
Vanger de ton injure :
Mon petit maistre Amour
Te puisse outrer un jour,
Et pour moy langoureuse
Il te face amoureuse,
Comme il m'a langoureux
Pour toy fait amoureux.
Alors par ma vangeance
Tu auras conoissance
Quel mal fait du baiser
Un amant refuser.
Et si je te le donne,
Ma farouche mignonne,
Quand plus fort le desir
S'en viendroit te saisir,
Lors, après ma vangeance,
Tu auras conoissance
Quel bien c'est, du baiser
L'amant ne refuser.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589) : Babillarde, qui toujours viens

Babillarde, qui toujours viens
Le sommeil et songe troubler
Qui me fait heureux et content,
Babillarde aronde, tais-toi.

Babillarde aronde, veux-tu
Que de mes gluaux affutés
Je te fasse choir de ton nid ?
Babillarde aronde, tais-toi.

Babillarde aronde, veux-tu
Que coupant ton aile et ton bec
Je te fasse pis que Térée ?
Babillarde aronde, tais-toi.

Si ne veux te taire, crois-moi,
Je me vengerai de tes cris,
Punissant ou toi ou les tiens.
Babillarde aronde, tais-toi.

Crie contre tel qui heureux
En amour, veillant, à coeur soûl
De sa belle prend le plaisir.
Babillarde aronde, tais-toi.

Ne sois curieuse sur moi
Qui ne puis jouir que dormant
Et ne suis heureux qu'en songeant
Babillarde aronde, tais-toi.