Charles CROS (1842-1888) : Moi, je vis la vie à côté

Sonnet

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c'est la fête.
Les gens disent : "Comme il est bête !"
En somme, je suis mal coté.

J'allume du feu dans l'été,
Dans l'usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête,
Qu'importe ! J'aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J'ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d'un pas normal :
Des roses, des roses, des roses !

Charles CROS (1842-1888) : A tuer

Voici venir le printemps vague
Je veux être belle. Une bague
Attire à ma main ton baiser.

Aime-moi bien ! Aime-moi toute
Surtout jamais, jamais de doute.
Ta fureur ? Je vais l'apaiser.

J'ai mal fait. – Mais ne sois pas triste,
Enterre-moi sous la batiste.
Je meurs ! des coussins, des coussins !

A présent je serai bien sage
Tes bras autour de mon corsage
Et tes lèvres entre mes seins.

Tristan CORBIERE (1845-1875) : Déclin

Comme il était bien, Lui, ce Jeune plein de sève !
Apre à la vie O Gué !… et si doux en son rêve.
Comme il portait sa tête ou la couchait gaîment !
Hume-vent à l'amour !… qu'il passait tristement.

Oh comme il était Rien ! … – Aujourd'hui, sans rancune
Il a vu lui sourire, au retour, la Fortune,
Lui ne sourira plus que d'autrefois ; il sait
Combien tout cela coûte et comment ça se fait.

Son coeur a pris du ventre et dit bonjour en prose.
Il est coté fort cher… ce Dieu c'est quelque chose ;
Il ne va plus les mains dans les poches tout nu…

Dans sa gloire qu'il porte en paletot funèbre,
Vous le reconnaîtrez fini, banal, célèbre…
Vous le reconnaîtrez, alors, cet inconnu.

Jean-Baptiste CHASSIGNET (1571-1635) : Notre vie est semblable à la lampe enfumée

Notre vie est semblable à la lampe enfumée,
Aux uns le vent la fait couler soudainement,
Aux autres il l'éteint d'un subit soufflement
Quand elle est seulement à demi allumée,

Aux autres elle luit jusqu'au bout consumée,
Mais, en fin, sa clarté cause son brûlement :
Plus longuement elle art, plus se va consumant,
Et sa faible lueur ressemble à sa fumée.

Même son dernier feu est son dernier coton
Et sa dernière humeur que le trépas glouton
Par divers intervalle ou tôt ou tard consume.

Ainsi naître et mourir aux hommes ce n'est qu'un
Et le flambeau vital qui tout le monde allume,
Ou plus tôt ou plus tard, s'éloigne d'un chacun.

André CHÉNIER (1762-1794) : La jeune Locrienne

" Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour ;
" Lève-toi ; pars, adieu ; qu'il n'entre, et que ta vue
" Ne cause un grand malheur, et je serais perdue !
" Tiens, regarde, adieu, pars : ne vois-tu pas le jour ? "

Nous aimions sa naïve et riante folie,
Quand soudain, se levant, un sage d'Italie,
Maigre, pâle, pensif, qui n'avait point parlé,
Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé
Du muet de Samos qu'admire Métaponte,
Dit : " Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte ?
Des moeurs saintes jadis furent votre trésor ;
Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or,
Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères.
Hélas ! qu'avez-vous fait des maximes austères
De ce berger sacré que Minerve autrefois
Daignait former en songe à vous donner des lois ? "
Disant ces mots, il sort… Elle était interdite ;
Son oeil noir s'est mouillé d'une larme subite ;
Nous l'avons consolée, et ses ris ingénus,
Ses chansons, sa gaîté, sont bientôt revenus.
Un jeune Thurien, aussi beau qu'elle est belle
(Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle :
Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier
Le grave Pythagore et son grave écolier.

Guillaume CRÉTIN (1460-1525) : Chant royal de l'arbre de vie

Le maistre ouvrier en vraye agriculture
Planta jadis au terrestre verger
Arbres plusieurs, de fruict et floriture
Belles a veoir et doulces a manger ;
Dont ordonna une fructueuse ente
De ses clozier et cloziere estre exempte
Du fruict cueillir ; mais le serpent hideux
Si fort souffla qu'en mangerent tous deux,
Soulz fainct blazon de parole fardee ;
Pour ce fut veue a l'occasion d'eux
L'arbre de vie en tout temps bien gardee.

L'arbre touchee avoit telle nature
Que la science aprenoit de leger
Du bien et mal, et par coup d'avanture
Faisoit la vie au mangeant abreger ;
Mais se l'homme eust en pensee innocente
Gardé justice originelle absente,
Au mesme instant qu'en desir convoiteux
Gousta le fruict deffendu, fort piteux,
N'eust sa fortune en tel point hazardee ;
Car il avoit pour repas non doubteux
L'Arbre de Vie en tout temps bien gardee.

Moult différente est l'arbre en nourriture
A celle ayant goust de mortel danger,
Elle preserve ung corps de pourriture,
Et vivifie en tout sans rien changer ;
Elle a vertu si grande et excellente,
Que ne l'actaint froidure violente
Grésil, frimas, gresle, vent despiteux,
Divers oraige estrange et hazardeux
N'ont la beauté de son tainct blasfardee ;
Mais fut et est pour humains souffreteux
L'Arbre de Vie en tout temps bien gardee.

Le cherubin du verger ayant cure
Garde tousjours celle arbre endommager ;
Glayve trenchant et ardente closture
Font de ce lieu tous perilz estranger.
Or entendons, Eve est l'arbre dolente,
Marie aussi celle très redolente* ;
L'une a porté germe deffectueux,
Et l'autre si très digne et vertueux
Que par luy fut paix au monde accordee ;
Dont bien se nomme, a tiltre sumptueux,
L'Arbre de Vie en tout temps bien gardee.

Le Createur voulant sa creature
Du fyer dragon plutonique venger,
L'arbre a gardee entiere sans fracture,
Et mal n'y sceut loy commune exiger ;
Corruption d'originelle sente
Onc n'encourut, et fault que d'elle on sente
Racyne, tyge et branches vers les cieux
Estre exaltez, sans ce qu'aer vicieux
Ayt la vertu de sa fleur retardee ;
Veu qu'a produit fruict sur tous précieux,
L'Arbre de Vie en tout temps bien gardee.

Prince du puy, ne soions soucieux,
Fors d'humble bouche et cueur devocieux
Tenir la Vierge, en concept regardee,
Estre en despit des faulx seditieux
L'Arbre de Vie en tous temps bien gardee.

(*) odorante

François COPPÉE (1842-1908) : Souvenir du Danemark

A la princesse D…..

C'est un parc scandinave, aux sapins toujours verts,
Où le vent automnal courbe les fleurs d'hivers
Dans les vases de marbre ancien sur la terrasse ;
Et la vierge royale en qui revit la race
Des brumeux Suénon dont son père descend,
L'enfant blanche aux yeux clairs, la princesse du sang,
Immobile devant la balustrade antique,
Regarde le lointain azur de la Baltique.
En satin blanc, nu-tête, et du blond idéal
Qui couronne les fronts sous le ciel boréal,
Elle se tient debout, comme un spectre de reine,
Prise dans les grands plis que fait sa robe à traîne.
Au fond de ses yeux froids et pâles rien ne luit ;
Et c'est un lys éclos au soleil de minuit. …

Gaston COUTÉ (1880-1911) : Chanson de Messidor

Dame ! vois-tu les grands blés d'or
Sous les couchants de Messidor
Saillir longs et droits de la glèbe.
Ils ne sont pas encor si longs
Que les flots de tes cheveux blonds
Où je cache mon front d'éphèbe.

Dame ! écoute la voix du vent
Dont l'aile caresse en rêvant
Une par une chaque tige.
Elle est moins vibrante d'émoi
Que ta chanson qui fait en moi
Courir des frissons de vertige.

Dame ! regarde voltiger
Les abeilles en l'air léger
Et se reposer sur les roses.
Leur miel plein d'arôme est moins doux
Que le baiser pris à genoux
Sur tes lèvres fraîches écloses.

Dame ! en ton geste noble et lent
Cueille un coquelicot sanglant
Pour l'épingler sur ta poitrine.
Il est moins rouge que mon coeur
Quand ton rictus aigre et moqueur
Le met en doute ou le chagrine…

Guillaume COLLETET (1598-1659) : Les beautés empruntées

Vous devez les appas qui vous rendent si belle
Aux puissantes faveurs de Nature et des Dieux ;
Vous devez au Soleil la splendeur de vos yeux,
Et votre teint de rose à la rose nouvelle.

Vous devez à Junon votre grâce immortelle,
Vos belles mains d'albâtre à l'Aurore des cieux ;
Vous devez à Thétis vos pieds impérieux,
Et votre renommée à ma Muse éternelle.

Si vous rendez un jour ce que vous empruntez,
Aux rayons du Soleil l'éclat de vos beautés,
Votre teint à ces fleurs que le printemps anime,

Votre grâce à Junon, à l'Aurore vos mains,
Vos beaux pieds à Thétis, votre gloire à ma rime,
Il ne vous restera que vos petits dédains.

Charles CROS (1842-1888) : Les quatre saisons – L'automne

L'automne fait les bruits froissés
De nos tumultueux baisers.

Dans l'eau tombent les feuilles sèches
Et sur ses yeux, les folles mèches.

Voici les pèches, les raisins,
J'aime mieux sa joue et ses seins.

Que me fait le soir triste et rouge,
Quand sa lèvre boudeuse bouge ?

Le vin qui coule des pressoirs
Est moins traître que ses yeux noirs.