Louis CHADOURNE (1890-1925) : Trois petits préludes

(I)

La nuit s'est refermée
Comme un calice obscur
Sur la pulpe dorée
Et tiède de la chambre.

La lampe se consume
Sous un arc de silence
Et je ne sais plus rien
Sinon que je suis seul,

Mordu par un désir
Qui se mêle aux rumeurs
Du jardin frissonnant
Sous l'averse nocturne.

Un nom – hier ignoré
Plaqué comme un accord,
Élargit le silence
Aux limites du soir,

Tandis que replié
Sur un âpre plaisir
Où parfois la tendresse
Fuse comme un sanglot,

J'appelle sans espoir,
D'un cri de tout mon être,
Un bonheur déchirant
Amer comme un départ.

Charles CROS (1842-1888) : Epoque perpétuelle

Inscriptions cunéiformes,
Vous conteniez la vérité ;
On se promenait sous des ormes,
En riant aux parfums d'été ;

Sardanapale avait d'énormes
Richesses, un peuple dompté,
Des femmes aux plus belles formes,
Et son empire est emporté !

Emporté par le vent vulgaire
Qu'amenaient pourvoyeurs, marchands,
Pour trouver de l'or à la guerre.

La gloire en or ne dure guère ;
Le poète sème des chants
Qui renaîtront toujours sur terre.

Charles CROS (1842-1888) : Banalité

L'océan d'argent couvre tout
Avec sa marée incrustante.
Nous avons rêvé jusqu'au bout
Le legs d'un oncle ou d'une tante.

Rien ne vient. Notre cerveau bout
Dans l'Idéal, feu qui nous tente,
Et nous mourons. Restent debout
Ceux qui font le cours de la rente.

Etouffé sous les lourds métaux
Qui brûlèrent toute espérance,
Mon coeur fait un bruit de marteaux.

L'or, l'argent, rois d'indifférence
Fondus, puis froids, ont recouvert
Les muguets et le gazon vert.

Tristan CORBIERE (1845-1875) : Gente Dame

Il n'est plus, ô ma Dame,
D'amour en cape, en lame,
Que Vous ! …
De passion sans obstacle,
Mystère à grand spectacle,
Que nous ! …

Depuis les Tour de Nesle
Et les Château de Presle,
Temps frais,
Où l'on couchait en Seine
Les galants, pour leur peine…
– Après. –

Quand vous êtes Frisette,
Il n'est plus de grisette
Que Toi ! …
Ni de rapin farouche,
Pur Rembrandt sans retouche,
Que moi !

Qu'il attende, Marquise,
Au grand mur de l'église
Flanqué,
Ton bon coupé vert-sombre,
Comme un bravo dans l'ombre,
Masqué.

– A nous ! – J'arme en croisière
Mon fiacre-corsaire,
Au vent,
Bordant, comme une voile,
Le store qui nous voile :
– Avant ! …

– Quartier-dolent – tourelle
Tout au haut de l'échelle..,
Quel pas !
– Au sixième – Eh ! madame,
C'est tomber, sur mon âme !
Bien bas !

Au grenier poétique,
Où gîte le classique
Printemps,
Viens courre, aventurière,
Ce lapin de gouttière :
Vingt-ans !

Ange, viens pour ton hère
Jouer à la misère
Des dieux !
Pauvre diable à ficelles,
Lui, joue avec tes ailes,
Aux cieux !

Viens, Béatrix du Dante,
Mets dans ta main charmante
Mon front…
Ou passe, en bonne fille,
Fière au bras de ton drille,
Le pont.

Demain, ô mâle amante,
Reviens-moi Bradamante !
Muguet !
Eschôlier en fortune,
Narguant, de vers la brune,
Le guet !

Tristan CORBIERE (1845-1875) : Elizir d'Amor

Tu ne me veux pas en rêve,
Tu m'auras en cauchemar !
T'écorchant au vif, sans trêve,
– Pour moi.., pour l'amour de l'art.

– Ouvre : je passerai vite,
Les nuits sont courtes, l'été…
Mais ma musique est maudite,
Maudite en l'éternité !

J'assourdirai les recluses,
Ereintant à coups de pieux,
Les Neuf et les autres Muses…
Et qui n'en iront que mieux !…

Répéterai tous mes rôles
Borgnes – et d'aveugle aussi…
D'ordinaire tous ces drôles
Ont assez bon oeil ici :

– A genoux, haut Cavalier,
A pied, traînant ma rapière,
Je baise dans la poussière
Les traces de Ton soulier !

– Je viens, Pèlerin austère,
Capucin et Troubadour,
Dire mon bout de rosaire
Sur la viole d'amour.

– Bachelier de Salamanque,
Le plus simple et le dernier…
Ce fonds jamais ne me manque :
– Tout voeux ! et pas un denier ! –

– Retapeur de casseroles,
Sale Gitan vagabond,
Je claque des castagnoles
Et chatouille le jambon…

– Pas-de-loup, loup sur la face,
Moi chien-loup maraudeur,
J'erre en offrant de ma race :
– Pur-Don-Juan-du-Commandeur. –

Maîtresse peut me connaître,
Chien parmi les chiens perdus :
Abeilard n'est pas mon maître,
Alcibiade non plus !

André CHÉNIER (1762-1794) : Voilà ce que chantait aux Naïades prochaines

Voilà ce que chantait aux Naïades prochaines
Ma Muse jeune et fraîche, amante des fontaines,
Assise au fond d'un antre aux nymphes consacré,
D'acanthe et d'aubépine et de lierre entouré.
L'Amour, qui l'écoutait caché dans le feuillage,
Sortit, la salua Sirène du bocage.
Ses blonds cheveux flottants par lui furent pressés
D'hyacinthe et de myrte en couronne tressés :
" Car ta voix, lui dit-il, est douce à mon oreille,
" Autant que le cytise à la mielleuse abeille. "

André CHÉNIER (1762-1794) : Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche

Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche,
Quand lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche,
Riant et m'asseyant sur lui, près de son coeur,
M'appelait son rival et déjà son vainqueur.
Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre
A souffler une haleine harmonieuse et pure ;
Et ses savantes mains prenaient mes jeunes doigts,
Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois,
Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,
A fermer tour à tour les trous du buis sonore.

François COPPÉE (1842-1908) : Adagio

La rue était déserte et donnait sur les champs.
Quand j'allais voir l'été les beaux soleils couchants
Avec le rêve aimé qui partout m'accompagne,
Je la suivais toujours pour gagner la campagne,
Et j'avais remarqué que, dans une maison
Qui fait l'angle et qui tient, ainsi qu'une prison,
Fermée au vent du soir son étroite persienne,
Toujours à la même heure, une musicienne
Mystérieuse, et qui sans doute habitait là,
Jouait l'adagio de la sonate en la.
Le ciel se nuançait de vert tendre et de rose.
La rue était déserte ; et le flâneur morose
Et triste, comme sont souvent les amoureux,
Qui passait, l'oeil fixé sur les gazons poudreux,
Toujours à la même heure, avait pris l'habitude
D'entendre ce vieil air dans cette solitude.
Le piano chantait sourd, doux, attendrissant,
Rempli du souvenir douloureux de l'absent
Et reprochant tout bas les anciennes extases.
Et moi, je devinais des fleurs dans de grands vases,
Des parfums, un profond et funèbre miroir,
Un portrait d'homme à l'oeil fier, magnétique et noir,
Des plis majestueux dans les tentures sombres,
Une lampe d'argent, discrète, sous les ombres,
Le vieux clavier s'offrant dans sa froide pâleur,
Et, dans cette atmosphère émue, une douleur
Épanouie au charme ineffable et physique
Du silence, de la fraîcheur, de la musique.
Le piano chantait toujours plus bas, plus bas.
Puis, un certain soir d'août, je ne l'entendis pas.

Depuis, je mène ailleurs mes promenades lentes.
Moi qui hais et qui fuis les foules turbulentes,
Je regrette parfois ce vieux coin négligé.
Mais la vieille ruelle a, dit-on, bien changé :
Les enfants d'alentour y vont jouer aux billes,
Et d'autres pianos l'emplissent de quadrilles.

Claude-Emmanuel Lhuillier dit CHAPELLE (1626-1686) : A Ninon

De grâce, introduis-moi chez elle
Je brûle de voir cette belle
Si c'est mon mal, si c'est mon bien
Je veux mourir si j'en sais rien.
….
Elle est ou contraire ou propice
Selon qu'il plaît à son caprice
Et son caprice, ce dit-on
Vaut souvent mieux que sa raison.

Ami courons à ces délices
Allons offrir sous tes auspices
Et mon coeur et ma liberté
A cette mortelle beauté
Ne trompe pas mon espérance
Je meurs d'impatience
Et si je ne la vois mardi
Tu me verras mort mercredi.

Salomon CERTON (1552-1615) : Qui voudroit resister à la puissance tienne

Qui voudroit resister à la puissance tienne
Doux enfant de la nuit, il luy faudroit aux dieux
S'esgaler tout à fait, escheler les hauts cieux,
Et de leur doux Nectar humer la coupe pleine :

Mais garde le tonnerre au fils de Dindymene
Garde le traitement qu'eurent les factieux
Qui mont sur mont monté, (forfaict audacieus)
Rougirent de leur sang la motte Pelienne

Mieux vaut donc faire joug, et ne point resister,
Sommeil à ton effort, de peur de t'irriter,
Et n'en remporter rien que repentir et peine ;

Mais, Sommeil, je te pry' ne te courrouce point
Et dispense mes yeux en ce seul petit poinct,
Car ma douce fureur ceste nuict me demeine.