Archives de catégorie : Poêtes classiques

Siméon-Guillaume de LA ROQUE (1551-1611) : Niobé, tes enfants jadis furent heureux

Niobé, tes enfants jadis furent heureux
D'avoir été changés en rochers et en pierre,
Avant que la beauté qui me livre la guerre
Eût fait voir en naissant des effets amoureux.

Car, depuis que ses yeux, ces astres rigoureux,
Eurent de feux, d'attraits, rempli l'air et la terre,
Il n'est rien de vivant que son regard n'enferre
Et ne fasse mourir chétif et langoureux.

Que n'ai-je vu Méduse au lieu de son visage !
Las ! Je serais exempt du tourment qui m'outrage,
M'ayant changé en roc où la mort ne peut rien.

Donc pensant à Gorgone et à sa face extrême,
On devrait souhaiter qu'elle eût pour notre bien
Ou l'oeil aussi hideux ou le pouvoir de même.

Philippe DESPORTES (1546-1606) : Je l'aimais par dessein la connaissant volage

Je l'aimais par dessein la connaissant volage,
Pour retirer mon coeur d'un lien fort dangereux,
Aussi que je voulais n'être plus amoureux
En lieu que le profit n'avançât le dommage.

Je durais quatre mois avec grand avantage,
Goûtant tous les plaisirs d'un amant bienheureux,
Mais en ces plus beaux jours, ô destins rigoureux,
Le devoir me força de faire un long voyage.

Nous pleurâmes tous deux, puis quand je fus parti,
Son coeur naguère mien fut ailleurs diverti,
Un revint, et soudain lui voilà ralliée.

Amour, je ne m'en veux ni meurtrir ni blesser,
Car pour dire entre nous, je puis bien confesser
Que plus d'un mois devant je l'avais oubliée.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Locutions des Pierrots, XIV

Les mains dans les poches,
Le long de la route,
J'écoute
Mille cloches
Chantant : " les temps sont proches ;
" Sans que tu t'en doutes ! "

Ah ! Dieu m'est égal !
Et je suis chez moi !
Mon toit
Très-natal
C'est Tout. Je marche droit,
Je fais pas de mal.

Je connais l'Histoire,
Et puis la Nature,
Ces foires
Aux ratures ;
Aussi je vous assure
Que l'on peut me croire !

Max ELSKAMP (1862-1931) : Or qu'il soit de vivre …

Or qu'il soit de vivre
Comme il plaît à Dieu,
Mais toi qui te livres
Au tabac et veux

Fumer Saint-Omer
Ou Porto-Rico,
Va chez Dame Claire
Qui en a pleins pots.

Puis Roisin aussi
Et mis en paniers
Tabac de Paris
Qu'on fume aux Gambiers,

Et Saint-Vincent noir
Qui gratte au gosier,
Cher aux mariniers
Parce qu'il fait boire ;

Mais toi qui préfères
Rouler le papier,
Pour ton Maryland
Va chez Dame Claire,

Et choisis le clair,
Et prends le bon temps,
À l'élire blond
Et coupé en long.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Nobles et touchantes divagations sous la lune

Un chien perdu grelotte en abois à la Lune…
Oh ! pourquoi ce sanglot quand nul ne l'a battu ?
Et, nuits ! que partout la même Ame ! En est-il une
Qui n'aboie à l'Exil ainsi qu'un chien perdu ?

Non, non ; pas un caillou qui ne rêve un ménage,
Pas un soir qui ne pleure : encore un aujourd'hui !
Pas un Moi qui n'écume aux barreaux de sa cage
Et n'épluche ses jours en filaments d'ennui.

Et les bons végétaux ! des fossiles qui gisent
En pliocènes tufs de squelettes parias,
Aux printemps aspergés par les steppes kirghyses,
Aux roses des contreforts de l'Hymalaya !

Et le vent qui beugle, apocalyptique Bête
S'abattant sur des toits aux habitants pourris,
Qui secoue en vain leurs huis-clos, et puis s'arrête,
Pleurant sur son cur à Sept-Glaives d'incompris.

Tout vient d'un seul impératif catégorique,
Mais qu'il a le bras long, et la matrice loin !
L'Amour, l'amour qui rêve, ascétise et fornique ;
Que n'aimons-nous pour nous dans notre petit coin ?

Infini, d'où sors-tu ? Pourquoi nos sens superbes
Sont-ils fous d'au-delà des claviers octroyés,
Croient-ils à des miroirs plus heureux que le Verbe,
Et se tuent ? Infini, montre un peu tes papiers !

Motifs décoratifs, et non but de l'Histoire,
Non le bonheur pour tous, mais de coquets moyens
S'objectivant en nous substratums sans pourboires,
Trinité de Molochs, le Vrai, le Beau, le Bien.

Nuages à profils de kaïns ! vents d'automne
Qui, dans l'antiquité des Pans soi-disant gais,
Vous lamentiez aux toits des temples heptagones,
Voyez, nous rebrodons les mêmes Anankès.

Jadis les gants violets des Révérendissimes
De la Théologie en conciles cités,
Et l'évêque d'Hippone attelant ses victimes
Au char du Jaggernaut Oecuménicité ;

Aujourd'hui, microscope de télescope ! Encore,
Nous voilà relançant l'Ogive au toujours Lui,
Qu'il y tourne casaque, à neuf qu'il s'y redore
Pour venir nous bercer un printemps notre ennui.

Une place plus fraîche à l'oreille des fièvres,
Un mirage inédit au détour du chemin,
Des rampements plus fous vers le bonheur des lèvres,
Et des opiums plus longs à rêver. Mais demain ?

Recommencer encore? Ah ! lâchons les écluses,
A la fin ! Oublions tout ! nous faut convoyer
Vers ces ciels où, s'aimer et paître étant les Muses,
Cuver sera le dieu pénate des foyers !

Ô ! l'Éden immédiat des braves empirismes !
Peigner ses fiers cheveux avec l'arête des
Poissons qu'on lui offrit crus dans un paroxysme
De dévouement ! s'aimer sans serments, ni rabais.

Oui, vivre pur d'habitudes et de programmes,
Paccageant mes milieux, à travers et à tort,
Choyant comme un beau chat ma chère petite âme,
N'arriver qu'ivre-mort de Moi-même à la mort !

Oui, par delà nos arts, par delà nos époques
Et nos hérédités, tes îles de candeur,
Inconscience ! et elle, au seuil, là, qui se moque
De mes regards en arrière, et fait : n'aie pas peur.

Que non, je n'ai plus peur; je rechois en enfance ;
Mon bateau de fleurs est prêt, j'y veux rêver à
L'ombre de tes maternelles protubérances,
En t'offrant le miroir de mes et coetera….

Théophile Dondey dit Philothée O'NEDDY (1811-1875) : Nuit troisième

Rodomontade

Il était appuyé contre l'arche massive
De ce vieux pont romain, dont la base lascive
S'use aux attouchements des flots :
L'astre des nuits lustrait son visage Dantesque,
Et le Nord dérangeait son manteau gigantesque
Avec de sauvages sanglots.

À voir son crâne ardu, sa fauve chevelure,
De son cou léonin la musculeuse allure,
Ses yeux caves, durs, éloquents,
Ses traits illuminés d'orgueil et d'ironie,
On l'eût pris volontiers pour le rude génie
Des tempêtes et des volcans.

Il disait : Oh ! pourquoi le culte de ma mère
N'est-il que jonglerie, imposture, chimère !
Pourquoi n'a-t-il jamais été
Ce Jésus, clef de voûte et fanal de notre âge !
Pourquoi son Évangile est-il à chaque page
Contempteur de la vérité !

Si, dans le firmament, des signes, des symboles,
Amenaient ma superbe à croire aux paraboles
Du charpentier de Nazareth ;
Si pour me révéler à moi, débile atome,
Que le grand Jéhovah n'est pas un vain fantôme,
Un archange ici se montrait ;

Ne croyez pas qu'alors, pénitent débonnaire,
Dans une église, aux pieds d'un prêtre octogénaire,
J'advolerais tout éperdu !
Ni qu'en un beau transport, affublé d'un cilice,
J'irai de saint Bruno renforcer la milice,
Dos en arcade et chef tondu !

Non, non. Je creuserais les sciences occultes :
Je m'en irais, la nuit, par des sites incultes ;
Et là, me raillant du Seigneur,
Je tourbillonnerais dans la magie infâme,
J'évoquerais le Diable… et je vendrais mon âme
Pour quelques mille ans de bonheur !

Pour arsenal j'aurais l'élémentaire empire
Le gobelin, le djinn, le dragon, le vampire,
Viendraient tous me saluer roi.
Je prendrais à l'Enfer ses plus riches phosphores,
Et, métamorphosant mes yeux en météores,
Partout je darderais l'effroi.

J'enlèverais alors la belle châtelaine
Que, dans un château fort, centre de son domaine,
Retient l'ire d'un vil jaloux,
Depuis l'heure damnée où, dans la salle basse,
Plus tôt que de coutume arrivant de la chasse,
Il me surprit à ses genoux.

Aux mers de l'Orient, dans une île embaumée,
Mes sylphes porteraient ma pâle bien-aimée,
Et lui bâtiraient un séjour
Bien plus miraculeux, bien autrement splendide
Que celui qu'habitaient, dans la molle Atlantide,
Le roi de féerie et sa cour.

Amour, enthousiasme, étude, poésie !
C'est là qu'en votre extase, océan d'ambroisie,
Se noieraient nos âmes de feu !
C'est là que je saurais, fort d'un génie étrange,
Dans la création d'un bonheur sans mélange,
Être plus artiste que Dieu !!!…

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Complainte d'un autre dimanche

C'était un très-au vent d'octobre paysage,
Que découpe, aujourd'hui dimanche, la fenêtre,
Avec sa jalousie en travers, hors d'usage,
Où sèche, depuis quand ! une paire de guêtres
Tachant de deux mals blancs ce glabre paysage.

Un couchant mal bâti suppurant du livide ;
Le coin d'une buanderie aux tuiles sales ;
En plein, le Val-de-Grâce, comme un qui préside ;
Cinq arbres en proie à de mesquines rafales
Qui marbrent ce ciel crû de bandages livides.

Puis les squelettes de glycines aux ficelles,
En proie à des rafales encor plus mesquines !
Ô lendemains de noce ! ô bribes de dentelles !
Montrent-elles assez la corde, ces glycines
Recroquevillant leur agonie aux ficelles !

Ah ! qu'est-ce que je fais, ici, dans cette chambre !
Des vers. Et puis, après ? ô sordide limace !
Quoi ! la vie est unique, et toi, sous ce scaphandre,
Tu te racontes sans fin, et tu te ressasses !
Seras-tu donc toujours un qui garde la chambre ?

Ce fut un bien au vent d'octobre paysage….

Alfred de VIGNY (1797-1863) : Symétha

"Navire aux larges flancs de guirlandes ornés,
Aux Dieux d'ivoire, aux mâts de roses couronnés !
Oh ! qu'Eole, du moins, soit facile à tes voiles !
Montrez vos feux amis, fraternelles étoiles !
Jusqu'au port de Lesbos guidez le nautonier,
Et de mes voeux pour elle exaucez le dernier :
Je vais mourir, hélas ! Symétha s'est fiée
Aux flots profonds ; l'Attique est par elle oubliée.
Insensée ! elle fuit nos bords mélodieux,
Et les bois odorants, berceaux des demi-Dieux,
Et les choeurs cadencés dans les molles prairies,
Et, sous les marbres frais, les saintes Théories.
Nous ne la verrons plus, au pied du Parthénon,
Invoquer Athénée en répétant son nom ;
Et, d'une main timide, à nos rites fidèle,
Ses longs cheveux dorés couronnés d'asphodèle,
Consacrer ou le voile, ou le vase d'argent,
Ou la pourpre attachée au fuseau diligent.
O vierge de Lesbos ! que ton île abhorrée
S'engloutisse dans l'onde à jamais ignorée,
Avant que ton navire ait pu toucher ses bords !
Qu'y vas-tu faire ? Hélas ! quel palais, quels trésors
Te vaudront notre amour ? Vierge, qu'y vas-tu faire ?
N'es-tu pas, Lesbienne, à Lesbos étrangère ?
Athène a vu longtemps s'accroître ta beauté,
Et, depuis que trois fois t'éclaira son été,
Ton front s'est élevé jusqu'au front de ta mère ;
Ici, loin des chagrins de ton enfance amère,
Les Muses t'ont souri. Les doux chants de ta voix
Sont nés Athéniens ; c'est ici, sous nos bois,
Que l'amour t'enseigna le joug que tu m'imposes ;
Pour toi mon seuil joyeux s'est revêtu de roses.

"Tu pars ; et cependant m'as-tu toujours haï,
Symétha ? Non, ton coeur quelquefois s'est trahi ;
Car, lorsqu'un mot flatteur abordait ton oreille,
La pudeur souriait sur ta lèvre vermeille :
Je l'ai vu, ton sourire aussi beau que le jour ;
Et l'heure du sourire est l'heure de l'amour.
Mais le flot sur le flot en mugissant s'élève,
Et voile à ma douleur le vaisseau qui t'enlève.
C'en est fait, et mes pieds déjà sont chez les morts ;
Va, que Vénus du moins t'épargne le remords !
Lie un nouvel hymen ! va ; pour moi, je succombe ;
Un jour, d'un pied ingrat tu fouleras ma tombe,
Si le destin vengeur te ramène eu ces lieux
Ornés du monument de tes cruels adieux."

Dans le port du Pirée, un jour fut entendue
Cette plainte innocente, et cependant perdue ;
Car la vierge enfantine, auprès des matelots,
Admirait et la rame, et l'écume des flots ;
Puis, sur la haute poupe accourue et couchée,
Saluait, dans la mer, son image penchée,
Et lui jetait des fleurs et des rameaux flottants,
Et riait de leur chute et les suivait longtemps ;
Ou, tout à coup rêveuse, écoutait le Zéphire,
Qui, d'une aile invisible, avait ému sa lyre.

Nérée BEAUCHEMIN (1850-1931) : Le ber

La campagne, comme autrefois,
Avec le bahut, et le coffre,
Et l'armoire à vitrail, nous offre
Le ber à quenouilles de bois.

Dans le coeur d'un merisier rouge,
L'aïeul a taillé les morceaux ;
Et la courbe des longs berceaux
Illustre la naïve gouge.

Que la mère y couche un garçon,
Ou qu'une mioche y respire,
L'orgueil n'y voit que le sourire
Et la vigueur du nourrisson.

Sur la paille de ce lit fruste,
Les marmots auront un sommeil
Qui, tels l'air pur et le soleil,
Rend plus beau, plus frais, plus robuste.

Aux angles du salon fermé,
Le mobilier poudreux se fane,
Mais dans l'alcôve paysanne,
Le ber ancien n'a pas chômé.

Ce qu'il berce avec tant de joie,
Berce et berce, bon an, mal an,
Dans son bâti tout brimbalant,
C'est l'être que le ciel envoie.

C'est l'enfant de l'humble maison,
Nourri par la terre féconde
Où toute bonne graine abonde,
Et tout fructifie à foison.

Près du lit funèbre où l'ancêtre,
Le Christ aux doigts, fut exposé,
Au coeur du dernier baptisé,
Le vieux coeur français va renaître.

Et le toit natal, chaque jour,
Bénit la race triomphante
Dont la suite immortelle enfante
La vertu, la force, l'amour.

Claude MALLEVILLE (1596-1647) : L'étoile de Vénus si brillante et si belle

L'étoile de Vénus si brillante et si belle,
Annonçait à nos yeux la naissance du jour,
Zéphire embrassait Flore, et soupirant d'amour,
Baisait de son beau sein la fraîcheur éternelle.

L'Aurore allait chassant les ombres devant elle,
Et peignait d'incarnat le céleste séjour,
Et l'astre souverain revenant à son tour,
Jetait un nouveau feu dans sa course nouvelle.

Quand Philis se levant avecque le soleil,
Dépouilla l'orient de tout cet appareil
Et de clair qu'il était le fit devenir sombre.

Pardon sacré flambeau de la terre et des cieux,
Sitôt qu'elle parut ta clarté fut une ombre,
Et l'on ne connut plus de soleil que ses yeux.