Siméon-Guillaume de LA ROQUE (1551-1611) : Niobé, tes enfants jadis furent heureux

Niobé, tes enfants jadis furent heureux
D'avoir été changés en rochers et en pierre,
Avant que la beauté qui me livre la guerre
Eût fait voir en naissant des effets amoureux.

Car, depuis que ses yeux, ces astres rigoureux,
Eurent de feux, d'attraits, rempli l'air et la terre,
Il n'est rien de vivant que son regard n'enferre
Et ne fasse mourir chétif et langoureux.

Que n'ai-je vu Méduse au lieu de son visage !
Las ! Je serais exempt du tourment qui m'outrage,
M'ayant changé en roc où la mort ne peut rien.

Donc pensant à Gorgone et à sa face extrême,
On devrait souhaiter qu'elle eût pour notre bien
Ou l'oeil aussi hideux ou le pouvoir de même.

Théophile Dondey dit Philothée O'NEDDY (1811-1875) : Nuit septième

Dandysme

I

C'est l'heure symphonique où, parmi les ramures,
Roulent du rossignol les tendres fioritures ;
L'heure voluptueuse où le coeur des amants,
Au seuil du rendez-vous, double ses battements.
Des murmures du soir les merveilles suaves
D'un mol enivrement chargent les sens esclaves.
L'atmosphère est sans brume, et, dans ses profondeurs,
Des joyaux de la nuit les magiques ardeurs
Tremblent. D'un bleu foncé l'onde immobile est teinte ;
Les massifs du bocage ont rembruni leur teinte,
Et du jour qui se meurt le reflet langoureux
Semble au front des rochers un turban vaporeux.

II

Assis dans les rameaux d'un chêne opaque et moite,
Aux bords d'un vivier pur dont la nappe miroite,
Je savoure à loisir les sourdes voluptés
Que la nature envoie à mes nerfs enchantés.
Les émanations des feuilles et des tiges
M'enveloppent le corps d'un réseau de vertiges.
Mon oeil ensorcelé se baigne avec amour
Dans la moire lunaire au floconneux contour :
Mon coeur se gonfle, s'ouvre, et darde à son cratère,
Mille pensers confus, phosphorescent mystère :
Comme un punch allumé dresse au haut de son bol,
De ses flammes d'azur l'éparpillement fol.
Mais voici qu'à travers la pompe du silence,
Comme pour mieux bercer ma vague somnolence,
De la tour qui surplombe au mur du parc voisin
Jaillit l'arpègement d'un mâle clavecin.
Grâce aux brises du soir qui, dans leur fantaisie,
Ont du boudoir obscur ouvert la jalousie,
Les notes, les accords, mélodieux follets,
À mon oreille émue arrivent bien complets.

III

Et d'abord, c'est le miracle
Des oratorios divins,
Que, dans leur chaste cénacle,
Font ouïr les séraphins.
Puis, c'est la preste cadence
D'un double aviron qui danse
Sur un lac sonore et frais
C'est la rumeur monotone
D'une rafale d'automne,
Découronnant les forêts.

C'est le déchirement d'un rideau de nuages,
Où la livide main du gnome des orages
Dessine avec la foudre un delta sulfureux
C'est le roulement sourd des lointaines cascades
Qui s'en vont envahir, après mille saccades,
Un précipice ténébreux.

C'est le choc de deux armées
Aux prises dans les vallons,
Qui, les chairs bien entamées,
Pourprent de sang les sillons.
Entendez-vous les cymbales,
Le rire strident des balles,
Le rude bond du coursier,
L'obus qui fouille la terre,
Et les coups de cimeterre
Parmi les bustes d'acier ?

C'est le sanglot d'amour, le doux râle qui tombe
De l'arbre où, pour aimer, se blottit la colombe ;
C'est la voix de cristal des champêtres clochers
C'est l'incantation vague, joyeuse et douce
Des nains du pays vert dégarnissant de mousse
Les interstices des rochers.

IV

Que ce luxe d'accords, fugace mosaïque,
Improvisation pleine d'entraînement,
Me subjugue, m'étreint, s'allie heureusement
Au luxe de pensers de mon âme hébraïque !
Mon être intérieur me semble en ce moment
Une île orientale aux palais magnifiques,
Où deux grands magiciens, athlètes pacifiques,
Font, sous l'oeil d'une fée, assaut d'enchantement.
…………………………………………….
Harmonie, ange d'or ! comme toujours tes nimbes
Savent de mon cerveau rasséréner les limbes !
Harmonie, Harmonie, oh ! quel amour puissant
Pour tes miracles saints fermente dans mon sang !…
– Si jamais la rigueur de mon sort me décide
À chercher un refuge aux bras du suicide,
Mon exaltation d'artiste choisira
Pour le lieu de ma mort l'italique Opéra.
Je m'enfermerai seul dans une loge à grilles ;
Et quand les violons, les hautbois et les strilles,
Au grand contentement de maint dilettante,
Accompagneront l'air du basso-cantante,
L'oeil levé hardiment vers les sonores voûtes,
D'un sublime opium j'avalerai cent gouttes ;
Puis je m'endormirai sous les enivrements,
Sous les mille baisers, les mille attouchements
Dont la Musique, almé voluptueuse et chaste,
Sur ma belle agonie épanchera le faste.

Jules LAFORGUE (1860-1887) : Dialogue avant le lever de la lune

– Je veux bien vivre ; mais vraiment,
L'Idéal est trop élastique !

– C'est l'Idéal, son nom l'implique,
Hors son non-sens, le verbe ment.

– Mais, tout est conteste ; les livres

Alfred de VIGNY (1797-1863) : La fille de Jephté

Voilà ce qu'ont chanté les filles d'Israël,
Et leurs pleurs ont coulé sur l'herbe du Carmel :

– Jephté de Galaad a ravagé trois villes ;
Abel ! la flamme a lui sur tes vignes fertiles !
Aroër sous la cendre éteignit ses chansons,
Et Mennith s'est assise en pleurant ses moissons !

Tous les guerriers d'Ammon sont détruits, et leur terre
Du Seigneur notre Dieu reste la tributaire.
Israël est vainqueur, et par ses cris perçants
Reconnaît du Très-Haut les secours tout-puissants.

A l'hymne universel que le désert répète
Se mêle en longs éclats le son de la trompette
Et l'armée, en marchant vers les tours de Maspha,
Leur raconte de loin que Jephté triompha.

Le peuple tout entier tressaille de la fête.
– Mais le sombre vainqueur marche en baissant la tête ;
Sourd à ce bruit de gloire, et seul, silencieux
Tout à coup il s'arrête, il a fermé ses yeux.

Il a fermé ses yeux, car au loin, de la ville,
Les vierges, en chantant, d'un pas lent et tranquille,
Venaient ; il entrevoit le choeur religieux,
C'est pourquoi, plein de crainte, il a fermé ses yeux.

Il entend le concert qui s'approche et l'honore :
La harpe harmonieuse et le tambour sonore,
Et la lyre aux dix voix, et le kinnor léger,
Et les sons argentins du nebel étranger,

Puis, de plus près, les chants, leurs paroles pieuses,
Et les pas mesurés en des danses joyeuses,
Et, par des bruits flatteurs, les mains frappant les mains,
Et de rameaux fleuris parfumant les chemins.

Ses genoux ont tremblé sous le poids de ses armes ;
Sa paupière s'entr'ouvre à ses premières larmes
C'est que, parmi les voix, le père a reconnu
La voix la plus aimée à ce chant ingénu :

– " O vierges d'Israël ! ma couronne s'apprête
" La première à parer les cheveux de sa tête ;
" C'est mon père, et jamais un autre enfant que moi
" N'augmenta la famille heureuse sous sa loi. "

Et ses bras à Jephté donnés avec tendresse,
Suspendant à son col leur pieuse caresse :
" Mon père, embrassez-moi ! D'où naissent vos retards ?
" Je ne vois que vos pleurs et non pas vos regards.

" Je n'ai point oublié l'encens du sacrifice :
" J'offrais pour vous hier la naissante génisse.
" Qui peut vous affliger ? Le Seigneur n'a-t-il pas
" Renversé les cités au seul bruit de vos pas ? "

– " C'est vous, hélas ! c'est vous, ma fille bien-aimée ? "
Dit le père en rouvrant sa paupière enflammée ;
" Faut-il que ce soit vous ! ô douleur des douleurs !
" Que vos embrassements feront couler de pleurs !

" Seigneur, vous êtes bien le Dieu de la vengeance :
" En échange du crime il vous faut l'innocence.
" C'est la vapeur du sang qui plaît au Dieu jaloux !
" Je lui dois une hostie, ô ma fille ! et c'est vous ! "

– " Moi ! " dit-elle. Et ses yeux se remplirent de larmes.
Elle était jeune et belle, et la vie a des charmes.
Puis elle répondit : " Oh ! si votre serment
" Dispose de mes jours, permettez seulement

" Qu'emmenant avec moi les vierges, mes compagnes,
" J'aille deux mois entiers sur le haut des montagnes,
" Pour la dernière fois, errante en liberté,
" Pleurer sur ma jeunesse et ma virginité !

" Car je n'aurai jamais, de mes mains orgueilleuses,
" Purifié mon fils sous les eaux merveilleuses ;
" Vous n'aurez pas béni sa venue, et mes pleurs
" Et mes chants n'auront pas endormi ses douleurs ;

" Et le jour de ma mort, nulle vierge jalouse
" Ne viendra demander de qui je fus l'épouse,
" Quel guerrier prend pour moi le cilice et le deuil :
" Et seul vous pleurerez autour de mon cercueil. "

Après ces mots, l'armée assise tout entière
Pleurait, et sur son front répandait la poussière.
Jephté sous un manteau tenait ses pleurs voilés ;
Mais, parmi les sanglots, on entendit : " Allez. "

Elle inclina la tête et partit. Ses compagnes,
Comme nous la pleurons, pleuraient sur les montagnes.
Puis elle vint s'offrir au couteau paternel.
– Voilà ce qu'ont chanté les filles d'Israël.

Nérée BEAUCHEMIN (1850-1931) : Le dernier gîte

Je te reviens, ô paroisse natale.
Patrie intime où mon coeur est resté ;
Avant d'entrer dans la nuit glaciale,
Je viens frapper à ton seuil enchanté.

Pays d'amour, en vain j'ai fait la route
Pour saluer encore ton ciel bleu,
Mon oeil se mouille et ma chair tremble toute,
Je viens te dire un éternel adieu.

Oh ! couchez-moi dans la tombe bénite,
Dans un recoin discret du vieil enclos.
Ici, je viens chercher mon dernier gîte,
Je viens ici chercher calme et repos.

Ô terre sainte ! ouvre-moi ton asile,
Près des miens, jusqu'au jour du grand réveil,
Je dormirai comme en un lit tranquille,
Mon dernier rêve et mon dernier sommeil.

Claude MALLEVILLE (1596-1647) : Quand Philis chaque jour inventait quelque outrage

Quand Philis chaque jour inventait quelque outrage
Pour troubler mes désirs et mon contentement,
Il semblait qu'à l'envi d'un si rude tourment
Mon amour augmentait sa fureur et sa rage.

Maintenant que le ciel a calmé cet orage,
Qu'elle brûle pour moi d'un vif embrasement,
Les visibles ardeurs de son feu véhément,
Au lieu de m'enflammer, me glacent le courage.

Ses yeux ont beau pleurer, ils ne m'émeuvent point,
Et déjà le destin m'a réduit à ce point
Que toutes ses faveurs déplaisent à mon âme.

Voyez comme l'amour abuse les esprits :
Son mépris autrefois a fait croître ma flamme
Et sa flamme aujourd'hui fait croître mon mépris.

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908) : Le lac de Beloeil

A Mlle C.D.

Qui n'aime à visiter ta montagne rustique,
O lac qui, suspendu sur vingt sommets hardis,
Dans ton lit de joncs verts, au soleil resplendis,
Comme un joyau tombé d'un écrin fantastique ?

Quel mystère se cache en tes flots engourdis ?
Ta vague a-t-elle éteint quelque cratère antique ?
Ou bien Dieu mit-il 1à ton urne poétique
Pour servir de miroir aux saints du paradis ?

Caché comme un ermite en ces monts solitaires,
Tu ressembles, ô lac, à ces âmes austères
Qui vers tout idéal se tournent avec foi.

Comme elles aux regards des hommes tu te voiles ;
Calme le jour, le soir tu souris aux étoiles…
Et puis il faut monter pour aller jusqu'à toi.

Marc-Antoine GIRARD de SAINT-AMANT (1594-1661) : Le contemplateur

(extraits)

… Tout ce qu'autrefois j'ai chanté
De la Mer en ma Solitude,
En ce lieu m'est représenté
Où souvent je fais mon étude :
J'y vois ce grand Homme marin
Qui d'un véritable burin
Vivait ici dans la mémoire
Mon coeur en est tout interdit
Et je me sens forcé d'en croire
Bien plus qu'on ne m'en avait dit.

Il a le corps fait comme nous,
Sa tête à la nôtre est pareille,
je l'ai vu jusques aux genoux,
Sa voix a frappé mon oreille ;
Son bras d'écailles est couvert,
Son teint est blanc, son oeil est vert,
Sa chevelure est azurée ;
Il m'a regardé fixement
Et sa contenance assurée
M'a donné de l'étonnement.

Un portrait qui n'est qu'ébauché
Représente bien son visage ;
Sous du poil son sein est caché,
Il a des mains le libre usage :
De la droite, il empoigne un cor
Fait de nacre aussi rare qu'or
Dont les chiens de mer il assemble :
Je puis croire un Glauque aujourd'hui ;
Bref, à nous si fort il ressemble,
Que j'ai pensé parler à lui.

De mainte branche de coral
Qui croit sous l'eau comme de l'herbe
Et dont Neptune est libéral,
Il porte un panache superbe ;
Vingt tours de perles d'Orient,
Riches d'un lustre variant
En guise d'écharpe le ceignent ;
D'ambre son chef est parfumé
O feu ! qui toujours allumé
Et quoique les ondes le craignent
Il en est pourtant bien-aimé.

… Quelquefois, bien loin écarté,
Je puise, pour apprendre à vivre,
L'Histoire ou la Moralité
Dans quelque vénérable livre ;
Quelquefois, surpris de la nuit,
En une plage où, pour tout fruit,
J'ai ramassé mainte coquille,
Je reviens au château, rêvant
Sous la faveur d'un ver qui brille
Ou plutôt d'un astre vivant.

O bon Dieu ! m'écrié-je alors,
Que ta puissance est nonpareille
D'avoir en un si petit corps
Fait une si grande merveille !
Brûle sans être consumé !
Belle escarboucle qui chemine !
Ton éclat me plaît beaucoup mieux
Que celui qu'on tire des mines
Afin d'ensorceler nos yeux !

Stéphane MALLARME (1842-1898) : Le silence déjà funèbre d'une moire

Dispose plus qu'un pli seul sur le mobilier
Que doit un tassement du principal pilier
Précipiter avec le manque de mémoire.

Notre si vieil ébat triomphal du grimoire,
Hiéroglyphes dont s'exalte le millier
A propager de l'aile un frisson familier !
Enfouissez-le-moi plutôt dans une armoire.

Du souriant fracas originel haï
Entre elles de clartés maîtresses a jailli
Jusque vers un parvis né pour leur simulacre,

Trompettes tout haut d'or pâmé sur les vélins,
Le dieu Richard Wagner irradiant un sacre
Mal tu par l'encre même en sanglots sibyllins.

Anatole LE BRAZ (1859-1926) : Quimper

A André Bénac

Ce qui me charme en toi, Quimper de Cornouailles,
C'est qu'une âme rustique imprègne ta cité,
Que les champs sont chez eux au coeur de tes murailles
Et que, né paysan, ton peuple l'est resté.

Tes rivières te font un collier de sonnailles
Et dans leurs reflets verts mirent le quai planté
Dont tes Nausicaas, blondes du blond des pailles,
Aspergent le granit d'eau vive et de gaîté.

Le soir, à l'heure intime et bleue où les toits fument,
Quand se tait l'angélus aux clochers qui s'embrument,
Un grêle biniou chevrote un air léger ;

Et, sur le bord de l'ombre où se dissout la ville,
Le Mont Frugi s'accoude ainsi qu'un vieux berger
Qui rêve sous la lune à quelque jeune idylle.