Jacques DAVY DU PERRON (1555-1618) : Quand le flambeau du monde

Quand le flambeau du monde
Quitte l'autre séjour,
Et sort du sein de l'onde
Pour rallumer le jour,
Pressé de la douleur qui trouble mon repos,
Devers lui je m'adresse, et lui tiens ce propos :

Bel astre favorable
Qui luis également,
Aux humains secourable
Fors qu'à moi seulement,
Soleil qui fais tout voir, et qui vois tout aussi,
Vis-tu jamais mortel si comblé de souci ?

Depuis que ta lumière
Vient redonner aux cieux
Sa splendeur coutumière,
Si délectable aux yeux,
Jusqu'au soir qu'elle va dans les eaux se perdant,
Mon soleil est toujours au point de l'Occident.

Une nuit éternelle,
Pleine de soin divers,
M'éblouit la prunelle,
Et tient mes yeux ouverts,
Ma lumière affaiblit, et mon âme défaut,
L'espérance me laisse et la douleur m'assaut.

Je cherche les ténèbres,
Les antres et les bois,
Dont les accents funèbres
Répondent à ma voix.
La crainte et la terreur marchent à mon côté,
Et de mes propres cris je suis épouvanté.

Ma liesse est passée,
Mes beaux jours sont ternis,
Mon âme est oppressée
De regrets infinis,
Le deuil et la tristesse accompagnent mes pas,
Et les vont adressant au chemin du trépas.

Pendant que le jour dure,
Des autres souhaité,
Je cours à l'aventure
Parmi l'obscurité,
Cherchant quelque accident qui finisse mon sort,
Et ne vivant sans plus que d'espérer la mort.

Et puis quand la nuit sombre
Vient au lieu du soleil,
Et cache sous son ombre
L'horreur et le sommeil,
Joignant les mains ensemble et levant les deux yeux,
J'adresse ma parole aux étoiles des cieux :

Astres pleins d'influence,
Aux mortels gracieux,
Qui guidez le silence
Et le somme otieux
Et ramenez la nuit dont la sombre couleur
Me semble conspirer avecques ma douleur,

Flammes claires et belles,
C'est ores que je veux
Que vous soyez fidèles
A témoigner mes voeux,
Et que votre clarté me serve de flambeau,
Pour conduire mon âme en la nuit du tombeau.

Depuis que vos images
Vont au ciel paraissant,
Et les divers présages
Aux hommes annonçant,
Jusqu'au point que Thétis les reçoit en ses flots,
Jamais mes tristes yeux du sommeil ne sont clos.

Mille étranges pensées,
Mille tourments secrets,
Mille offenses passées,
Mille cuisants regrets
Forcent ma patience, et ne me laissent point
Endormir au souci qui sans cesse me point.

Les peines éternelles,
Les supplices divers
Des âmes criminelles
Qui souffrent aux enfers,
Agitent mon esprit privé de son repos,
Que mainte flamme obscure étonne à tout propos.

Parmi cent mille alarmes
Je passe ainsi les nuits,
Les yeux remplis de larmes,
Et le coeur plein d'ennuis,
N'ayant autre confort qu'à penser seulement
Que j'ai plus offensé que je n'ai de tourment.

Mais celui dont la grâce
S'éloigne de mon chef
Fera luire sa face
Dessus moi derechef.
Alors je recevrai ma première clarté,
Changeant mes nuits d'hiver aux plus beaux jours d'été.

Jacques DAVY DU PERRON (1555-1618) : Enfin ce traître Amour qui semblait désarmé

Enfin ce traître Amour qui semblait désarmé
Reprend force en mon coeur, et recouvre sa gloire,
Je sens encore les feux dont je fus enflammé,
Et si j'ai triomphé c'est avant la victoire.

Ce beau soleil d'Amour pour un temps obscurci,
Que les dédains couvraient comme un épais nuage,
Rendant de ses rayons tout le ciel éclairci,
A chassé les brouillas qui me servaient d'ombrage.

Maintenant il rayonne à plein dessus mon coeur,
Ardent en son Midi d'une excessive flamme.
Amour aveugle enfant, de vaincu fait vainqueur,
En est le Phaëton qui va brûlant mon âme.

Elle pour amortir le feu de ses beaux yeux
Qui la rendent d'Amour ardemment allumée,
Cherche à noyer son mal dans le fleuve oublieux,
Mais son onde s'enfuit de mon âme enflammée.

Toujours devant les yeux lui revient le penser
Des beautés dont Amour rend sa force établie,
Soit veillant, soit dormant, j'y rêve sans cesser,
Et de les oublier seulement je m'oublie.

Jules LEMAITRE (1853-1914) : La Lyre d'Orphée

… A sa voix se leva le prince des Aèdes,
Et son Luth animé, plein de souffles ardents,
Si douloureusement vibra sous ses doigts raides,

Que les tigres rayés et les lions grondants
Le suivaient, attendris, et lui faisaient cortège,
Doux, avec des lambeaux de chair entre les dents.

Choeur monstrueux conduit par un divin Chorège !
Les grands pins, pour mieux voir l'étrange défilé,
En cadence inclinaient leurs fronts chargés de neige.

Les gouttes de son sang sur le Luth étoilé
Brillaient. Charmant sa peine au son des notes lentes,
L'Aède, fils du ciel, se sentit consolé :

Car tout son coeur chantait dans les cordes sanglantes.

Jacques GOHORRY (15-1576) : Chanson (3)

Adieu, ville, vous command ;
Il n'est plaisir que des champs.
L'autre hier, trouvai Sylvette,
Son petit troupeau gardant :
Quand je la trouvai seulette,
S'amour allai demandant.
Adieu, ville, vous command ;
Il n'est plaisir que des champs.

"A quoi pensez-vous, bergere
En cette fleur de quinze ans?
La beauté passe légere,
Comme la rose au printemps.
"Adieu, ville, vous command ;
Il n'est plaisir que des champs.

"Fille qui ne fait ami
De tout son desir content,
On ne fait cas ni demi
De son teint, de son corps gent."
Adieu, ville, vous command ;
Il n'est plaisir que des champs.

"Il vous donnera ceinture
Demi-ceint ferré d'argent,
Rouge cotte, et la doublure
Plus que l'herbe verdoyant."
Adieu, ville, vous command ;
Il n'est plaisir que des champs.

"À la feste aurez la danse
Et le joyau triomphant."
Lors vis à sa contenance
Qu'elle s'alloit échauffant.
Adieu, ville, vous command ;
Il n'est plaisir que des champs.

Répond qu'elle est si jeunette,
Que n'entend mon preschement ;
Mais qu'on dit qu'en amourette
N'y a que peine et tourment.
Adieu, ville, vous command ;
Il n'est plaisir que des champs,

Depuis, l'épie au passage,
Tant que la trouvai filant
À l'orée du bocage,
Près de son troupeau beslant.
Adieu, ville, vous command ;
Il n'est plaisir que des champs.

"Dieu gard', dis, la filandiere,
Et celui qui la surprend ! "
Elle regarde derriere,
Et un doux salut me rend.
Adieu, ville, vous command ;
Il n'est plaisir que des champs.

"Voici un chapeau de paille,
Un couvre-chef tavolant ;
Combien que le don peu vaille,
Le coeur est franc et vaillant."
Adieu. ville. vous command ;
Il m'est plaisir que des champs.

Je l'affuble, et lui déclaire
Que de soif allois mourant ;
Me moue à la source claire,
Où lui dis le demeurant:
Adieu, ville, vous command ;
Il n'est plaisir que clos champs.

Jacques GOHORRY (15-1576) : Chanson (2)

O combien est heureux
Celui qui se contente
Des biens si plantureux
Que nature présente !
Autres biens que ceux-ci
Sont meslés de souci.

J'ai toute suffisance
Que la vie requiert:
Qui abonde en chevance
Pour autrui en acquiert.
Trésors En vain sont amassés.

Qui se fonde en l'honneur,
A Fortune se joue,
Qui, du haut de bonheur,
Jette au bas de sa roue ;
La foudre va toujours
Frapper les hautes tours.

O combien est heureux
Celui qui se contente
Des biens si plantureux
Que nature présente !
Autres biens que ceux-ci
Sont meslés de souci.

Jacques GOHORRY (15-1576) : La puissance de l'amour

L'âge d'or précieux
Délaissant la terre ronde,
Saturne, chassé des cieux,
Laissa l'empire du monde.

Et lors ses trois fils, pervers,
Avançant leur héritage,
Départirent l'univers
Chacun selon son partage.

Jupiter eut par hasard
Le ciel tournoyant la terre,
Et fortifia sa part
Des foudres et du tonnerre.

Neptune fut président
Des mers pleines de naufrages,
Et s'arma d'un fort trident
De tempêtes et d'orages.

A Pluton, le sort donna
L'enfer plein de félonies,
Lequel il environna
D'eaux noires et de furies.

Il semblait qu'à Cupidon
La terre fut réservée
Mais, non content de ce don,
Il prit tout gai sa volée

Et vint, au milieu des cieux,
A Jupiter mener guerre,
De son feu domptant les feux
Des foudres et du tonnerre.

De là, vers le président
Des mers vint ce dieu volage,
Et fit ardre son trident
Sa tempête et son orage.

Puis, ès enfers ténébreux
Il vint élancer ses flammes,
Malgré tout le peuple ombreux,
Mâtant le fier roi des âmes.

Ainsi tu peux enflammer,
Amour, de tes. étincelles,
Le ciel, l'enfer et la mer,
Et les choses plus rebelles.

Donc, à bon droit, nous humains,
Adorerons ta puissance,
Vu que les dieux souverains
Te rendent obéissance.

Jacques GOHORRY (15-1576) : Chanson (1)

La jeune fille est semblable à la rose,
Au beau jardin, sur l'épine naïve,
Tandis que sûre et seulette repose,
Sans que troupeau ni berger y arrive.
L'air doux l'échauffe et l'aurore l'arrose ;
La terre, l'eau par sa faveur l'avive.
Mais jeunes gens et dames amoureuses
De la cueillir ont les mains envieuses.
La terre et l'air qui la soulaient nourrir,
La quittent lors et la laissent flétrir.

Henry Jean-Marie LEVET (1874-1906) : Algérie – Biskra

A Henry de Bruchard.

Sous les terrasses du Royal défilent les goums
Qui doivent prendre part à la fantasia :
Sur son fier cheval qu'agace le bruit des zornas,
On admire la prestance du Caïd de Touggourth…

Au petit café maure où chantonne le goumbre
Monsieur Cahen d'Anvers demande un cahouha :
R.S. Hitchens cause à la belle Messaouda,
Dont les lèvres ont la saveur du rhât-loukoum…

Le soleil, des palmiers, coule d'un flot nombreux
Sur les épaules des phtisiques radieux ;
La baronne Traurig achète un collier d'ambre ;

La comtesse de Pienne, née de Mac-Mahon
Se promène sur le boulevard Mac-Mahon…
- " Hein ! Quel beau temps ! Se croirait-on à fin Décembre ? "

Henry Jean-Marie LEVET (1874-1906) : Possession française

A la mémoire de Laura Lopez.

On se souvient de la chapelle des Goyaves
Où dorment deux mille dimanches des Antilles,
De la viduité harmonieuse du havre,
Et de la musique, du temps vieillot des résilles…

- Colonie d'où l'aventurier revenait pauvre ! -
Les enfants demi-nus jouaient, et leurs cris
Sourdaient, familiers comme les bougainvilliers mauves,
De la vérandah et de la terrasse aux lourds murs gris…

- Et les picnics de dimanche au Gros-Morne ?
- Ils ont vécu, les bons vieux romans qu'orne
La Jeune Créole, lente, aux moeurs légères…

Ces enfants sont partis et leurs parents sont morts -
Et maintenant dans la petite colonie morte,
Il ne reste plus que quelques fonctionnaires…

Henry Jean-Marie LEVET (1874-1906) : République Argentine. – La Plata

A Ruben Dario.

Ni les attraits des plus aimables Argentines,
Ni les courses à cheval dans la pampa,
N'ont le pouvoir de distraire de son spleen
Le Consul général de France à La Plata !

On raconte tout bas l'histoire du pauvre homme :
Sa vie fut traversée d'un fatal amour,
Et il prit la funeste manie de l'opium ;
Il occupait alors le poste à Singapoore…

- Il aime à galoper par nos plaines amères,
Il jalouse la vie sauvage du gaucho,
Puis il retourne vers son palais consulaire,
Et sa tristesse le drape comme un poncho…

Il ne s'aperçoit pas, je n'en suis que trop sûre,
Que Lolita Valdez le regarde en souriant,
Malgré sa tempe qui grisonne, et sa figure
Ravagée par les fièvres d'Extrême-Orient…