Léandre BROCHERIE (1834-18) : Sous un berceau de fleurs, un bel enfant repose

Sous un berceau de fleurs, un bel enfant repose
Dans les bras maternels, – deux ivoires polis.
Vermeil, demi-penché, l'on dirait d'une rose
Qu'un souffle de printemps incline entre deux lis.

Déroulée en anneaux, sa chevelure est blonde
Comme un bouquet d'épis aux mains du moissonneur.
Bleus comme les lotus qui se mirent dans l'onde,
Ses yeux en ont l'éclat, leurs regards, la douceur.

Son sourire ressemble à celui de l'aurore
Transparente à travers le voile de la nuit ;
Sa voix, au cri joyeux, mais inhabile encore,
De l'oisillon jasant à l'étroit dans son nid.

De la voix, du sourire, il enchante et caresse
L'oreille et les regards ; et la mère, à son tour,
Abeille butinant une rose, – ne cesse
De cueillir des baisers sur cette fleur d'amour.

Ponce Denis ÉCOUCHARD LEBRUN-PINDARE (1729-1807) : Ode sur l'enthousiasme

Aigle qui ravis les Pindares
Jusqu'au trône enflammé des dieux,
Enthousiasme, tu m'égares
A travers l'abîme des cieux.
Ce vil globe à mes yeux s'abaisse ;
Mes yeux s'épurent, et je laisse
Cette fange, empire des rois :
Déjà, sous mon regard immense,
Les astres roulent en silence,
L'Olympe tressaille à ma voix.

Ô muse, dans l'ombre infernale
Ton fils plongea ses pas vivants :
Moi, sur les ailes de Dédale
Je franchis la route des vents.
" Il est beau, mais il est funeste
De tenter la voûte céleste. "
Arrête, importune raison !
Je vole, je devance Icare,
Dussé-je à quelque mer barbare
Laisser mes ailes et mon nom.

Que la colombe d'Amathonte
S'épouvante au feu des éclairs ;
Le noble oiseau qui les affronte
Prouve seul qu'il est roi des airs.
Je brûle du feu qui l'anime :
Jamais un front pusillanime
N'a ceint des lauriers immortels.
L'audace enfante les trophées.
Qu'importe la mort aux Orphées,
Si leurs tombeaux sont des autels ?

Silence, altières pyramides !
Silence, vains efforts de l'art !
Les oeuvres de ses mains timides
N'ont rien d'un généreux hasard.
Ô nature ! ta main sublime
Dans les airs a jeté la cime
De ces Etnas majestueux :
L'art pâlit d'en tracer l'image ;
L'oeil étonné te rend hommage
Par un effroi respectueux.

C'est de là qu'exhalant son âme
Non loin des gouffres de l'enfer,
Encelade vomit la flamme
Contre les feux de Jupiter.
De ses lèvres étincelantes,
L'Incendie aux ailes brûlantes
Fond dans les cieux épouvantés ;
Ses étincelles vagabondes
Couvrent l'air, la terre et les ondes
De leurs foudroyantes clartés.

Vaste Homère ! de ton génie
Ainsi les foudres allumés,
Avec des torrents d'harmonie,
Roulent dans tes vers enflammés.
Des feux de ta bouillante audace
Jaillissent la force et la grâce
De tes divins enfantements,
Comme des mers le dieu suprême
Vit éclore ta beauté même
Du choc de ses flots écumants.

A mes accords, l'aigle charmée
Ralentit son vol orageux,
Et de sa foudre désarmée
S'assoupissent les triples feux.
Tes chants, divine poésie !
Parfument encor l'ambroisie
Que verse aux dieux la jeune Hébé ;
Ton charme atteint le sombre empire
Et devant ta puissante lyre
Le triple monstre s'est courbé.

Qu'il aille aux gouffres du Tartare
De Typhon subir le destin,
Le coeur jaloux, le coeur barbare,
Qui dédaigne cet art divin,
Ce fils des nymphes de mémoire
Qui de la honte et de la gloire
Trace un immortel souvenir,
Et de palmes chargeant sa tête,
Se fait une illustre conquête
De tous les siècles à venir !

Ô génie ! ô vainqueur des âges,
Toi qui sors brillant du tombeau,
Sous de mystérieux nuages,
Souvent tu caches ton berceau.
C'est dans la solitude et l'ombre
Que ta gloire muette et sombre
Prépare ses jours éclatants :
L'oeil profane qui vit ta source
Ne se doutait pas que ta course
Dût franchir la borne des temps.

Tel on voit, dans l'empire aride
Des fils basanés de Memnon,
Le Nil, de son berceau liquide
S'échapper sans gloire et sans nom.
Du haut des rocs ses flots jaillissent,
Et quelque temps s'ensevelissent
Parmi des gouffres ignorés ;
Mais tout à coup à la lumière
Il renaît pour Memphis entière ;
Et ses flots en sont adorés…

George SAND (1804-1876) : Chatterton

Quand vous aurez prouvé, messieurs du journalisme,
Que Chatterton eut tort de mourir ignoré,
Qu'au Théâtre-Français on l'a défiguré,
Quand vous aurez crié sept fois à l'athéisme,

Sept fois au contresens et sept fois au sophisme,
Vous n'aurez pas prouvé que je n'ai pas pleuré.
Et si mes pleurs ont tort devant le pédantisme,
Savez-vous, moucherons, ce que je vous dirai ?

Je vous dirai : " Sachez que les larmes humaines
Ressemblent en grandeur aux flots de l'Océan ;
On n'en fait rien de bon en les analysant ;

Quand vous en puiseriez deux tonnes toutes pleines,
En les faisant sécher, vous n'en aurez demain
Qu'un méchant grain de sel dans le creux de la main. "

Marc Claude de BUTTET (1530-1586) : Ja le matin, qui l'univers redore

Ja le matin, qui l'univers redore,
De franges d'or et de perles s'ornoit,
Et doucement tout en roses tournoit
Le char serein de l'Indienne aurore.

Las ! le souci qui sans fin me devore
Aucun espoir de paix ne me donnoit :
Plutôt le jour alors me ramenoit
Mille tormens, et mille mors encore,

Quand derrier' moi, au bout d'un gai preau,
Ma nymphe émeut un orient nouveau,
Qui eclaira mes nocturnes angoisses.

Pardonnes-moi, ô vous, celestes Dieux :
Luire la vi, de corps, de front et d'yeux,
Plus belle encor que ne sont voz Deesses.

Marc Claude de BUTTET (1530-1586) : Que me fuis-tu ? Mille Nymphes me cherchent

Que me fuis-tu ? Mille Nymphes me cherchent
Les Muses m'ont apporté leurs presens,
J'ay de Venus les verds myrtes plaisans,
J'ay de Phebus les lauriers qui ne sechent.

Cruelle, au moins si tels biens ne t'allechent,
Si mon amour, si mes soucis pesans,
Pren, pren pitié de ces miens jeunes ans,
Qui comme l'herbe au soleil se dessechent.

Mais que me vaut tant estre de dueil plein ?
Si mon erreur ne prophetise en vain,
Si d'Apollon sont les fureurs certeines,

Un jour viendra qu'apres mon mal passé
Sur ton giron doucement renversé,
Tes doux baisers me pairont de mes peines.

Marc Claude de BUTTET (1530-1586) : Dans la forest d'esperance lointaine

Dans la forest d'esperance lointaine
Souci, douleur, regret et deconfort,
Comme aspres chiens abboians pressent fort
Un pauvre cerf, hatant sa course vaine.

Souci le tient, douleur presque l'entreine,
Regret pront saute, et le serre, et le mord,
Desir haut trompe ; Amour, veneur accort
Mande à son cuer une fleche soudaine.

Que fera-t-il ? Chiens n'ont point de pitié,
Puis le chasseur est aspre en mauvaitié.
A l'Amalthée il vient donq' secours prendre,

Et en fuiant leur assaut inhumain,
Plutôt qu'aller à une autre se rendre,
Aime trop mieux de morir par sa main.

Antoinette DESHOULIÈRES (1638-1694) : Entre deux draps

Entre deux draps de toile belle et bonne,
Que très souvent on rechange, on savonne,
La jeune Iris, au coeur sincère et haut,
Aux yeux brillants, à l'esprit sans défaut,
Jusqu'à midi volontiers se mitonne.

Je ne combats de goûts contre personne,
Mais franchement sa paresse m'étonne ;
C'est demeurer seule plus qu'il ne faut
Entre deux draps.

Quand à rêver ainsi l'on s'abandonne,
Le traître amour rarement le pardonne :
À soupirer on s'exerce bientôt :
Et la vertu soutient un grand assaut,
Quand une fille avec son coeur raisonne
Entre deux draps.

Alexandre POUCHKINE (1799-1837) : Mon portrait

Vous me demandez mon portrait,
Mais peint d'après nature :
Mon cher, il sera bientôt fait
Quoiqu'en miniature.

Je suis un jeune polisson
Encore dans les classes ;
Point sot, je le dis sans façon
Et sans fades grimaces.

Oui, il ne fut babillard,
Ni docteur en Sorbonne,
Plus ennuyeux et plus braillard
Que moi-même en personne.

Ma taille à celle des plus longs
Las ! n'est point égalée ;
J'ai le teint frais, les cheveux blonds
Et la tête bouclée.

J'aime et le monde et son fracas,
Je hais la solitude ;
J'abhorre et noises et débats
Et tant soit peu l'étude.

Spectacles, bals me plaisent fort,
Et d'après ma pensée
Je dirais ce que j'aime encore
Si je n'étais au Lycée.

Après cela, mon cher ami,
L'on peut me reconnaître ;
Oui, tel que le bon Dieu me fit,
Je veux toujours paraître.

Vrai démon pour l'espièglerie,
Vrai singe pour la mine,
Beaucoup et trop d'étourderie,
Ma foi, voilà Pouchkine.

(écrit en français, 1814)