Auguste DORCHAIN (1857-1930) : Les étoiles éteintes

… A l'heure où sur la mer le soir silencieux
Efface les lointaines voiles,
Où, lente, se déploie, en marche dans les cieux,
L'armée immense des étoiles,

Ne songes-tu jamais que ce clair firmament,
Comme la mer a ses désastres ?
Que, vaisseaux envahis par l'ombre, à tout moment
Naufragent et meurent des astres ? [...]

Jean AUVRAY (1590-1630) : À une laide amoureuse de l'auteur

Un oeil de chat-huant, des cheveux serpentins,
Une trogne rustique à prendre des copies,
Un nez qui au mois d'août distille les roupies,
Un ris sardonien à charmer les lutins,

Une bouche en triangle, où comme à ces mâtins
Hors oeuvre on voit pousser de longues dents pourries,
Une lèvre chancreuse à baiser les furies,
Un front plâtré de fard, un boisseau de tétins,

Sont tes rares beautés, exécrable Thessale.
Et tu veux que je t'aime, et la flamme loyale
De ma belle maîtresse en ton sein étouffer ?

Non, non, dans le bordeau va jouer de ton reste ;
Tes venimeux baisers me donneraient la peste,
Et croirais embrasser une rage d'Enfer.

Jean AUVRAY (1590-1630) : La jalousie

Poètes, peintres parlants, que vous sert de nous feindre,
Peintres, poètes muets, que vous sert de nous peindre
Des feux, des fouets, des fers, des vaisseaux pleins de trous,
Des rages, des fureurs, des lieux épouvantables :
Pour exprimer l'horreur des enfers effroyables,
Est-il enfer semblable à celui des jaloux ?

L'aigle de Prométhée, les fouets des Euménides,
Les vaisseaux défoncés des folles Danaïdes,
D'Ixion abusé les roues et les clous,
Les peines de Tantal, de Sisyph, de Phlégie
Ne sont que jeux au prix de l'âpre jalousie,
Il n'est enfer semblable à celui des jaloux.

Si la nuit le jaloux tient sa femme embrassée,
Il croit tenant le corps qu'un autre a sa pensée ;
Fût-elle à prier Dieu dans l'église à genoux,
Si du temps qu'il lui donne elle passe les bornes,
Ce Vulcain pense avoir le front tout plein de cornes
Et se plonge insensé dans l'enfer des jaloux.

Une rare beauté, un accoutrement brave,
Une charmante voix, une démarche grave,
Un oeil rempli d'attraits, un sourire trop doux,
Une gaillarde humeur, une larme aperçue,
Un doux accord de luth, une oeillade conçue,
Sont les plus grands tourments de l'enfer des jaloux.

Ils sont pâles, chagrins, songeards, mélancoliques,
Noisifs, capricieux, maussades, fantastiques,
Difficiles, hargneux, sauvages, loups-garous,
L'esprit toujours porté à quelque horrible songe,
Un vautour sans cesser les entrailles leur ronge,
Bref, il n'est tel enfer que celui des jaloux.

Donc vieillards refroidis, cherchez quelques Médées
Pour faire rajeunir vos vieillesses ridées,
Et au tripot d'amour mieux assener vos coups,
Ou bien, dagues de plomb, votre horoscope preuve
Que vous serez bientôt des cocus à l'épreuve
Et que vous entrerez dans l'enfer des jaloux.

Et vous cabas moisis, vieilles tapissières,
Tétins mous, fronds ridés, culs plats, fesses flétries,
Yeux pleureux, cheveux gras, pourquoi épousez-vous
Ces volages poulains qu'un jeune amour enflamme ?
Vous n'êtes que de glace, ils ne sont que de flamme.
Entrez, vieilles, entrez dans l'enfer des jaloux.

Jean AUVRAY (1590-1630) : Stances funèbres

[…] Qu'est-ce donc de la vie où l'homme se plaît tant ?
Ce n'est ,qu'une fumée ou qu'un ombre inconstant,
Une frêle vapeur, à l'instant consumée,
Un songe fabuleux, qui passe en un moment.
Quel fol est donc celui qui chérit tellement
Un songe, une vapeur, un ombre, une fumée ?

Mais qu'est-ce de la mort, que tout le monde craint,
Sinon le seul remède au mal qui nous étreint,
La retraite assurée après notre défaite,
Le port où nous cinglons, la paix de nos débats ?
Que malheureux est donc celui qui n'aime pas
Son remède, son port, sa paix et sa retraite.

La vie nous ourdit mille trames de maux,
La mort tranche le fil de nos fâcheux travaux,
La vie la plus juste est de vice suivie,
La mort brave l'effort du péché qui nous mord,
La vie est un passage à la première mort,
La mort est un passage à la seconde vie.

Qu'est-ce encor de ce corps que tant nous chérissons,
Sinon l'orde prison où trop nous languissons,
Le forçat impiteux qui nous met en la chaîne ?
C'est la géhenne pénible où l'âme vient souffrir,
C'est son propre bourreau : hé ! qui pourrait chérir
Son bourreau, son forçat, sa prison et sa géhenne ?

Ce corps n'est qu'un égout de la corruption,
Un cloaque rempli de toute infection,
C'est un relant fumier où le vice s'engendre,
Une poudre, une cendre, un sépulcre moisi.
Bref, j'appelle à bon droit ce corps qu'on flatte ainsi
Cloaque, égout, fumier, sépulcre, poudre et cendre.

Mais l'âme est au contraire un beau ciel de clarté,
Un céleste rayon de la divinité,
L'épouse de son Dieu, son amante gentille,
Sa fille et son amour. Ô coupable pécheur,
Comment oses-tu donc souiller de ton Sauveur
L'âme, l'amour, l'amante, et l'épouse et la fille ?

Aussi l'âme est vraiment l'image de son Dieu,
Comme il est tout en tout, et tout en chaque lieu,
Notre âme est toute au corps, et toute à ses parties,
Si Dieu meut le grand monde, elle meut le petit,
Si Dieu est un en trois, l'âme nous impartit
Trois distinctes vertus en une essence unies.

Mais l'âme est différente à son Dieu très parfait,
Autant que de la cause est différent l'effet,
Autant que le ruisseau de sa source diffère,
La créature encor d'avec son créateur,
L'image du sujet, l'oeuvre de son auteur,
La ligne de son centre, et le point de sa sphère.

Ô le riche joyau que l'âme du chrétien,
Qui regarde toujours vers son souverain bien,
Comme un cadran de mer est tourné vers son pôle,
Qui laisse aux morts le soin et le souci des morts,
Et gaillarde secoue en la mort de son corps
Les fers de son servage, et dans le ciel s'envole !

Vole doncques, belle âme, objet de nos clameurs,
Moissonne dans le ciel le fruit de tes labeurs,
Nage à plein dans les eaux de la grâce infinie,
Heureuse de changer la terre pour le ciel,
Le travail au repos, l'absinthe pour le miel,
La guerre pour la paix, et la mort pour la vie.

Je te vois, ce me semble, aujourd'hui caresser
Des astres et des cieux, les anges t'embrasser
Et chanter avec toi du Sauveur les louanges.
Ô comble des plaisirs ! Ah ! je te prie, dis-moi,
Quelle chose te manque, ayant avecque toi
Dieu, les astres, les cieux, les âmes et les anges ?

Jean AUVRAY (1590-1630) : Ma belle un jour dessus son lit j'approche

Ma belle un jour dessus son lit j'approche
Qui me baisant là sous moi frétillait
Et de ses bras mon col entortillait
Comme un Lierre une penchante Roche.

Au fort de l'aise et la pâmoison proche
Il me sembla que son oeil se fermait,
Qu'elle était froide et qu'elle s'endormait
Dont courroucé je lui fis ce reproche :

Vous dormez donc ! Quoi Madame êtes-vous
Si peu sensible à des plaisirs si doux ?
Lors me jetant une oeillade lascive

Elle me dit : Non non mon cher désir
Je ne dors pas mais j'ai si grand plaisir
Que je ne sais si je suis morte ou vive.

Édith THOMAS (1850-0) : Les oeillets rouges

Dans ces temps-là, les nuits, on s'assemblait dans l'ombre,
Indignés, secouant le joug sinistre et noir
De l'homme de Décembre, et l'on frissonnait, sombre
Comme la bête à l'abattoir.

L'Empire s'achevait. Il tuait à son aise,
Dans son antre où le seuil avait l'odeur du sang.
Il régnait, mais dans l'air soufflait la Marseillaise.
Rouge était le soleil levant.

Il arrivait souvent qu'un effluve bardique,
Nous enveloppant tous, faisait vibrer nos coeurs.
A celui qui chantait le recueil héroïque,
Parfois on a jeté des fleurs.

De ces rouges oeillets que, pour nous reconnaître,
Avait chacun de nous, renaissez, rouges fleurs.
D'autres vous répondront aux temps qui vont paraître,
Et ceux-là seront les vainqueurs.

Claude d'ESTERNOD (1592-1640) : L'ambition de certains courtisans nouveaux venus

[...] Pour amortir l'orgueil de mille vanités,
Considérons jadis quels nous avons été,
Et, faisant à nature une amende honorable,
Dis, superbe : J'étais vilain au préalable
Que d'être gentilhomme ; et, puisque de vilain
Je me suis anobli du jour au lendemain,
Du jour au lendemain je peux changer de titre
Et de petit seigneur devenir grand bélître,
Et en siècle d'airain changer le siècle d'or,
Et devenir soudain 'de consule rhetor'*.
J'ai vu des pins fort hauts élever leurs perruques
Par sus le front d'Iris, et tout d'un coup caduques,
Arrangés sur la terre, et ne servir qu'au deuil
D'un cadavre puant pour faire son cercueil ;
J'ai vu de Pharaon les pompeux exercites
Et contre Josué les fiers Amalécites
Gripper, triper, friper ; et après un combat
Je passe derechef, 'et ecce non erat'**.

Sur la flottante mer je voyais un navire
Qui menaçait la terre et les cieux de son ire ;
Mais, tout soudain rompant le cordage et le mât,
Je cherche mon navire, 'et ecce non erat'.
J'ai vu ce que j'ai vu, une rase campagne
Enceinte devenue ainsi qu'une montagne,
Qui pour mille géants n'enfanta qu'un seul rat ;
Où est-il ? je regarde, 'et ecce non erat'.
Bref que n'ai-je pas vu, que ne contemplé-je ores ?
Et avant que mourir que ne verrai-je encores ?
Le monde est un théâtre où sont représentés
Mille diversités de fous et d'éventés.

Ô constante inconstance ! ô légère fortune !
Qui donne à l'un un oeuf, et à l'autre une prune ;
Qui fait d'un charpentier un brave maréchal,
Et qui fait galoper les ânes à cheval ;
Qui fait que les palais deviennent des tavernes,
Qui, sans miracles, fait que vessies sont lanternes ;
Qui fait que d'un vieux gant, les dames de Paris
Font des godemichés, à défaut de maris ;
Que le sceptre d'un roi se fait d'un mercier l'aune,
Que le blanc devient noir et que le noir est jaune ;
Qui change quelquefois les bonnets d'arlequins
Aux couronnes des grands et les grands en coquins,
Les marottes en sceptre, en tripes les andouilles,
Les chaperons en houppe, en glaives les quenouilles,
Le rôti en bouilli, une fille en garçon,
La loutre en bon castor et la buse en faucon ! [...]

(*) de consul orateur
(**) et il n'était plus

Frédéric MONNERON (1813-1837) : Les Alpes

(extraits)

… Ils vont toujours. L'horizon s'ouvre immense,
Il se gonfle, il se perd, et toujours recommence ;
Confus, inépuisable, il s'enfuit, reculant
L'orageuse étendue au flot étincelant.
Et les monts sur les monts s'accumulent sans cesse ;
Le haut plateau succède au plateau qui s'abaisse,
Bordant de ces créneaux lugubres, désolés,
Les horizons de neige au clair azur mêlés.
Le glacier, qui se roule en vagues cristallines,
Allume aux feux du jour ses verdâtres collines. [...]

……………………………. Le guide,
Ouvrant le manteau noir étoilé par la neige,
De ses plis ténébreux l'enveloppe sans bruit,
Et le poète errant dans l'éternelle nuit,
De montagne en montagne et d'abîme en abîme,
Se berce dans sa chute, au gré d'un vent sublime. [...]

Il tombe, il rebondit, il tombe, il tombe encor,
Et de son oeil sanglant jaillit l'étoile d'or.
Abîme, vous chantiez, vous résonniez de joie !
Toi, terre ! tu tremblais en accueillant ta proie !