L'école était charmante au temps des hannetons,
Quand, par la vitre ouverte aux brises printanières,
Pénétraient, nous parlant d'écoles buissonnières
Et mettant la folie en nos jeunes cerveaux,
Des cris d'oiseaux dans les senteurs des foins nouveaux ;
Alors, pour laid qu'il fût, certes ! il savait nous plaire
Notre cher mobilier si pauvrement scolaire.
A grands coups de canif, travaillant au travers
Du vieux bois poussiéreux et tout rongé des vers,
Nous creusions en tous sens des cavernes suspectes,
Où logeaient, surveillés par nous, des tas d'insectes :
Le noir rhinocéros, qui porte des fardeaux,
Le taupin, clown doué d'un ressort dans le dos,
Le lucane sournois, mais aimable du reste,
Le charançon, vêtu d'or vert, et le bupreste…
J'oubliais l'hydrophile avec le gribouri.
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Bonaventure de FOURCROY (1610-1691) : L'homme libre
Je me ris des honneurs que tout le monde envie,
Je méprise des grands le plus charmant accueil,
J'évite les palais comme on fait un écueil
Où pour peu de sauvés mille ont perdu la vie.
Je fuis la cour des rois autant qu'elle est suivie,
Le Louvre me paraît un funeste cercueil,
La pompe qui le suit, une pompe de deuil
Où chacun va pleurant sa liberté ravie.
Loin de ce grand écueil, loin de ce grand tombeau,
En moi-même, je trouve un empire plus beau ;
Rois, cour, honneurs, palais, tout est en ma puissance.
Pouvant ce que je veux, voulant ce que je puis,
Je tiens tout sous la loi de mon indépendance.
Enfin les rois sont rois : je suis ce que je suis.
Léon DEUBEL (1879-1913) : Détresse
Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure.
Les hommes m'ont chassé parce que je suis nu,
Et ces frères en vous ne m'ont pas reconnu
Parce que je suis pâle et parce que je pleure.
Je les aime pourtant comme c'était écrit
Et j'ai connu par eux que la vie est amère,
Puisqu'il n'est pas de femme qui veuille être ma mère
Et qu'il n'est pas de coeur qui entende mes cris.
Je sens, autour de moi, que les bruits sont calmés,
Que les hommes sont las de leur fête éternelle.
Il est bien vrai qu'ils sont sourds à ceux qui appellent
Seigneur ! pardonnez-moi s'ils ne m'ont pas aimé !
Seigneur ! j'étais sans rêve et voici que la lune
Ascende le ciel clair comme une route haute.
Je sens que son baiser m'est une pentecôte,
Et j'ai mené ma peine aux confins de sa dune.
Mais j'ai bien faim de pain, Seigneur ! et de baisers,
Un grand besoin d'amour me tourmente et m'obsède,
Et sur mon banc de pierre rude se succèdent
Les fantômes de Celles qui l'auraient apaisé.
Le vol de l'heure émigre en des infinis sombres,
Le ciel plane, un pas se lève dans le silence,
L'aube indique les fûts dans la forêt de l'ombre,
Et c'est la Vie énorme encor qui recommence !
Jean de l'Espine du PONT-ALAIS (14-15) : L'argent
Qui argent a, la guerre il entretient,
Qui argent a, gentilhomme devient,
Qui argent a, chacun lui fait honneur :
C'est monseigneur ;
Qui argent a, les dames il maintient,
Qui argent a, tout bon bruit lui advient,
Qui argent a, c'est du monde le coeur,
C'est la fleur.
Sur tous vivants c'est cil qui peut et vaut,
Mais aux méchants toujours argent leur fault.
Qui argent a, pour sage homme on le tient,
Qui argent a, tout le monde il contient,
Qui argent a, toujours bruit en vigueur,
Sans rigueur ;
Qui argent a, ce qu'il lui plaît détient,
Qui argent a, de tous il a faveur;
C'est tout heur
D'avoir argent quand jamais ne défaut
Mais aux méchants toujours argent leur fault.
Qui argent a, à tous plaît et revient,
Qui argent a, chacun devers lui vient,
Qui argent a, sur lui n'a point d'erreur,
Ni malheur ;
Qui argent a, nul son droit ne retient,
Qui argent a, s'il veut, à tous subvient,
Qui argent a, il est clerc et docteur,
Et prieur ;
S'il a des biens, chacun l'élève haut,
Mais aux méchants toujours argent leur fault.
Aristide BRUANT (1851-1925) : Fantaisie triste
I' bruinait… L'temps était gris,
On n'voyait pus l'ciel… L'atmosphère,
Semblant suer au d'ssus d'Paris,
Tombait en bué' su' la terre.
I' soufflait quéqu'chose… on n'sait d'où,
C'était ni du vent ni d'la bise,
Ça glissait entre l'col et l'cou
Et ça glaçait sous not' chemise.
Nous marchions d'vant nous, dans l'brouillard,
On distinguait des gens maussades,
Nous, nous suivions un corbillard
Emportant l'un d'nos camarades.
Bon Dieu ! qu'ça faisait froid dans l'dos !
Et pis c'est qu'on n'allait pas vite ;
La moell' se figeait dans les os,
Ça puait l'rhume et la bronchite.
Dans l'air y avait pas un moineau,
Pas un pinson, pas un' colombe,
Le long des pierr' i' coulait d'l'eau,
Et ces pierr's-là… c'était sa tombe.
Et je m'disais, pensant à lui
Qu' j'avais vu rire au mois d'septembre
Bon Dieu ! qu'il aura froid c'tte nuit !
C'est triste d'mourir en décembre.
J'ai toujours aimé l'bourguignon,
I' m' sourit chaqu' fois qu' i' s'allume ;
J' voudrais pas avoir le guignon
D' m'en aller par un jour de brume.
Quand on s'est connu l' teint vermeil,
Riant, chantant, vidant son verre,
On aim' ben un rayon d'soleil…
Le jour ousqu' on vous porte en terre.
Jean-Baptiste WILLART de GRECOURT (1683-1743) : Le papillon et les tourterelles
Un papillon, sur son retour,
Racontait à deux tourterelles,
Combien dans l'âge de l'amour
Il avait caressé de belles :
"Aussitôt aimé qu'amoureux,
Disait-il, ô l'aimable chose !
Lorsque, brûlant de nouveaux feux,
Je voltigeais de rose en rose !
Maintenant on me suit partout,
Et partout aussi je m'ennuie ;
Ne verrai-je jamais le bout
D'une si languissante vie ?"
Les tourterelles sans regret
Répondirent : "Dans la vieillesse
Nous avons trouvé le secret
De conserver notre tendresse ;
À vivre ensemble nuit et jour
Nous goûtons un plaisir extrême :
L'amitié qui vient de l'amour
Vaut encor mieux que l'amour même."
Étienne DOLET (1509-1546) : Cantique d'Étienne Dolet
Prisonnier en la Conciergerie de Paris, l'an 1546,
sur la déclaration et sur la consolation.
Si au besoin le monde m'abandonne
Et si de Dieu la volonté n'ordonne
Que libertés encores on me donne
Selon mon veuil.
Dois-je en mon coeur pour cela mener deuil
Et de regrets faire amas et recueil ?
Non pour certain, mais au ciel lever l'oeil
Sans autre égard.
Sus donc, esprit, laissez la chair à part,
Et devers Dieu qui tout bien nous départ
Retirez-vous comme à votre rempart,
Votre fortresse.
Ne permettez que la chair soit maîtresse,
Et que sans fin tant de regrets vous dresse,
Si vous plaignant de son mal et détresse
De son affaire.
Trop est connu ce que la chair sait faire,
Quant à son veuil c'est toujours à refaire,
Pour peu de cas elle se met à braire
Inconstamment.
De plus en plus elle accroît son tourment,
Se débattant de tout trop aigrement,
Faire regrets c'est son allègement
Sans nul confort.
Mais de quoi sert un si grand déconfort ?
Il est bien vrai qu'au corps il grève fort
D'être enfermé si longtemps en un fort
Dont tout mal vient.
A ferme corps grand regret il advient
Quand en prison demeurer lui convient,
Et jour et nuit des plaisirs lui souvient
Du temps passé.
Pour un mondain, le tout bien compassé,
C'est un grand deuil de se voir déchassé !
D'honneurs et biens pour un voirre cassé
Ains sans forfait.
A un bon coeur certes grand mal il faut
D'être captif sans rien savoir méfaut,
Et pour cela bien souvent, en effet,
Il entre en rage.
Grand'douleur sent un vertueux courage
(Ce fut ce bien du monde le plus sage)
Quand il se voit forclus du doux usage
De sa famille.
Voilà les goûts de ce corps imbécile
Et les regrets de cette chair débile,
Le tout fondé sur complainte inutile,
Plainte frivole.
Mais vous, esprit, qui savez la parole
De l'Éternel, ne suivez la chair folle,
Et en celui qui tant bien nous console
Soit votre espoir.
Si sur la chair les mondains ont pouvoir,
Sur vous, esprit, rien ne peuvent avoir ;
L'oeil, l'oeil au ciel, faites votre devoir
De là entendre.
Soit tôt ou tard ce corps deviendra cendre,
Car à nature il faut son tribut rendre,
Et de cela nul ne se peut défendre,
Il faut mourir.
Quant à la chair, il lui convient pourrir,
Et quant à vous, vous ne pouvez périr,
Mais avec Dieu toujours devez fleurir
Par sa bonté.
Or dites donc, faites sa volonté ;
Sa volonté est que ce corps dompté
Laissant la chair, soyez au ciel monté
Et jour et nuit.
Au ciel monté c'est que premier déduit
Aux mandements du Seigneur qui conduit
Tous bons esprits, et à bien les réduit
S'ils sont pervers.
Les mandements commandent ès briefs vers
Que si le monde envers nous est divers,
Nous tourmentant à tort et à travers
En mainte sorte ;
Pour tout cela nul ne se déconforte,
Mais constamment un chacun son mal porte,
Et en la main, la main de
Dieu tant forte, Il se remette.
C'est le seul point que tout esprit délecte,
C'est le seul point que tout esprit affecte,
C'est où de Dieu la volonté est faite,
C'est patience.
Ayant cela ne faut autre science
Pour supporter l'humaine insipience,
Nul mal n'est rien, nulle doute si en ce
L'esprit se fonde.
Il n'est nul mal que l'esprit ne confonde
Si patience en lui est bien profonde ;
En patience il n'est bien qui n'abonde,
Bien et soulas.
En patience on voit coure, hélas !
De ce muni l'esprit n'est jamais las,
En tes vertus bien tu l'entremis, las !
Dieu tout puissant.
De patience un bon coeur jouissant
Dessous le mal jamais n'est fléchissant,
Et désolant ou en rien gémissant
Toujours vainqueur.
Sus, mon esprit, montrez-vous de tel coeur
Votre assurance au besoin fort connue.
Tout gentil coeur, tout constant belliqueur jusqu'à la mort sa force a maintenue.
Vincent CAMPENON (1772-1843) : Paul au tombeau de Virginie
Repose en paix, ma Virginie !
Le repos n'est pas fait pour moi.
Hélas ! le monde entier, sans toi,
N'a rien qui m'attache à la vie.
Le plaisir ainsi que la peine,
Tout passe avec rapidité ;
Notre vie est une ombre vaine
Qui se perd dans l'éternité.
À nos deux coeurs l'amour barbare
Offrait un riant avenir ;
Et la mort, la mort nous sépare…
C'est pour bientôt nous réunir.
Repose en paix, ma Virginie !
Le repos n'est pas fait pour moi.
Hélas ! le monde entier, sans toi,
N'a rien qui m'attache à la vie.
Que tu savais rendre touchante
La vertu qui t'embellissait !
Oh ! comme elle était attrayante,
Quand ta bouche nous l'inspirait !
Le besoin de la bienfaisance
À ton coeur se faisait sentir ;
Et quand tu peignais l'innocence,
Ton front n'avait point à rougir.
Repose en paix, ma Virginie !
Le repos n'est pas fait pour moi.
Hélas ! le monde entier, sans toi,
N'a rien qui m'attache à la vie.
Partout ton image tracée
S'offre à mes tendres souvenirs ;
Ton nom, présent à ma pensée,
S'échappe à travers mes soupirs.
L'horreur de la nuit la plus noire
Seule convient à ma douleur.
Il faudrait perdre la mémoire,
Quand on a perdu le bonheur !
Repose en paix, ma Virginie !
Le repos n'est pas fait pour moi.
Hélas ! le monde entier sans toi,
N'a rien qui m'attache à la vie.
Cruel départ ! fatal voyage !
La mort t'attendait au retour.
Pourquoi, dans le même naufrage,
Paul n'a-t-il pas perdu le jour !
Ma soeur, ma compagne chérie,
Pouvais-tu vivre loin de moi !
Ô Virginie ! Ô Virginie !
Je suis plus à plaindre que toi.
Repose en paix, ma Virginie !
Le repos n'est pas fait pour moi.
Hélas ! le monde entier, sans toi,
N'a rien qui m'attache à la vie.
C'est là, sur cet affreux rivage,
Que j'achèverai de mourir ;
L'écho de ce rocher sauvage
Redira mon dernier soupir.
Je veux pleurer toute ma vie
Le jour qui put nous séparer :
Mais console-toi, mon amie ;
Paul n'a plus longtemps à pleurer.
Repose en paix, ma Virginie !
Le repos n'est pas fait pour moi.
Hélas ! le monde entier sans toi,
N'a rien qui m'attache à la vie.
Jean LE MAIRE DE BELGES (1473-1525) : Chanson de Galathée, bergère
Arbres feuillus, revêtus de verdure,
Quand l'hiver dure on vous voit désolés,
Mais maintenant aucun de vous n'endure
Nulle laidure, ains vous donne nature
Riche peinture et fleurons à tous lez,
Ne vous branlez, ne tremblez, ne croulez,
Soyez mêlés de joie et flourissance :
Zéphire est sus donnant aux fleurs issance.
Gentes bergerettes,
Parlant d'amourettes
Dessous les coudrettes
Jeunes et tendrettes,
Cueillent fleurs jolies :
Framboises, mûrettes,
Pommes et poirettes
Rondes et durettes,
Fleurons et fleurettes
Sans mélancolie.
Sur les préaux de sinople vêtus
Et d'or battu autour des entellettes
De sept couleurs selon les sept vertus
Seront vêtus. Et de joncs non tordus,
Droits et pointus, feront sept corbeillettes ;
Violettes, au nombre des planètes,
Fort honnêtes mettront en rondelet,
Pour faire à Pan un joli chapelet.
Là viendront dryades
Et hamadryades,
Faisant sous feuillades
Ris et réveillades
Avec autres fées.
Là feront naïades
Et les Oréades,
Dessus les herbades,
Aubades, gambades,
De joie échauffées.
Quand Aurora, la princesse des fleurs,
Rend la couleur aux boutonceaux barbus,
La nuit s'enfuit avecques ses douleurs ;
Ainsi font pleurs, tristesses et malheurs,
Et sont valeurs en vigueur sans abus,
Des prés herbus et des nobles vergiers
Qui sont à Pan et à ses bergiers.
Chouettes s'enfuient,
Couleuvres s'étuient,
Cruels loups s'enfuient,
Pastoureaux les huient
Et Pan les poursuit.
Les oiselets bruyent,
Les cerfs aux bois ruyent
Les champs s'enjolient,
Tous éléments rient
Quand Aurora luit.
Savinien de CYRANO DE BERGERAC (1619-1655) : Agrippine
Alors que dans ton sein mon Portraict fut tracé,
Le Portraict de Tibere en fût-il effacé ?
Ou des-accoustumé du visage d'un traistre,
L'as-tu veû sans le voir et sans le reconnoistre ?
Je t'excuse pourtant, non, tu ne l'as point veû,
Il estoit trop masqué pour estre reconnû ;
Un homme franc, ouvert, sans haine, sans colere,
Incapable de peur, ce n'est point là Tibere ;
Dans tout ce qu'il paroist, Tibere n'est point là :
Mais Tibere est caché derriere tout cela ;
De monter à son Thrône il ne m'a poursuivie
Qu'à dessein d'espier s'il me faisoit envie ;
Et pour peu qu'à son offre il m'eût veû balancer,
Conclurre aveuglément que je l'en veus chasser :
Mais quand il agiroit d'une amitié sincere,
Quand le ressentiment des bien-faits de mon Pere,
Ou quand son repentir eust mon chois appellé
A la possession du bien qu'il m'a vollé,
Sçache que je préféré à l'or d'une Couronne
Le plaisir furieux que la vengeance donne ;
Point de Sceptre aux despens d'un si noble courroux,
Et du voeu qui me lie à venger mon Espoux.
Mais bien loin qu'acceptant la suprême Puissance
Je perde le motif d'une juste vengeance :
Je veux qu'il la retienne, afin de maintenir
Agrippine et sa race au droict de le punir ;
Si je l'eusse accepté, ma vengeance assouvie
N'auroit peû sans reproche attenter sur sa vie,
Et je veux que le rang qu'il me retient à tort
Me conserve tousjours un motif pour sa mort.
D'ailleurs c'est à mon fils qu'il remettoit l'Empire ;
Est-ce au nom de subjet où ton grand coeur aspire ?
Penses-y meurement, quel que soit ton dessein,
Tu ne m'espouseras que le Sceptre à la main.
Mais adieu, va sonder où tend tout ce mystere,
Et confirme tousjours mon refus à Tybere.